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Gabriel Péri, 1929, le Congrès antifasciste de Berlin, le discours de Rome

mardi 20 octobre 2020, par René Merle

Une stratégie qui devra bientôt devenir unitaire

Un article du jeune responsable et journaliste communiste Gabriel Peri [1902], article éclairant tant sur la stratégie d’alors du PCF que sur l’image de Mussolini, "homme d’État" auquel la presse conservatrice française donne du "Monsieur"...
L’Humanité, 14 mars 1929
« Contre le fascisme ! Contre la socialdémocratie ! Contre la guerre ! [1]
Le Congrès de Berlin – Le discours de Rome
Dimanche, tandis qu’à Berlin le Congrès mondial antifasciste donnait le spectacle de la force résolue et de la cohésion puissante, dont l’Humanité a publié la description [2], à Rome, Benito Mussolini a éprouvé le besoin de dresser le bilan du régime instauré depuis huit années en Italie.
Devant les « quadruum viri » de la marche sur Rome, devant les amiraux et officiers supérieurs en grand uniforme, le Duce a célébré la dictature des chemises noires. Quelques-unes de ses affirmations méritent d’être retenues, car elles empruntent aux circonstances présentes un intérêt particulier.
La campagne qu’à l’appel de l’Internationale communiste les prolétaires de tous les pays ont menée contre le régime du manganello [3] . Le Duce lui même proclamait : « Notre avenir est sur l’eau », et il écrivait dans le Popolo d’Italia[le quotidien fasciste] du 9 novembre 1927 :
" L’Italien de demain, c’est-à-dire le ballila et l’avantguardista d’aujourd’hui [4], possèdera comme un don naturel la manière de penser fasciste et sera pénétré de quatre postulats, qui sont : 1° que l’Italie est le pays qui mérite d’être le plus grand et le plus puissant du monde entier ; 2° Que l’Italie sera la pays le plus grand et le plus puissant du monde entier ; 3° Que les lois italiennes sont les plus parfaites du monde entier ; 4° Que les hommes d’Etat italiens sont les plus capables et qu’on leur doit respect et obéissance."
Depuis la conclusion de l’accord franco-britannique – véritable alliance qui se traduit par une collaboration constante des deux impérialismes dans toutes les régions névralgiques de l’Europe – la manœuvre du fascisme est devenue plus difficile.
Il n’a pas cessé de préparer la guerre, mais il a dû mettre une sourdine à ses proclamations explosives d’autrefois.
Son langage a besoin de se faire patelin pour ne pas indisposer les hommes du Foreign Office. Sa politique fondamentale n’a point changé : elle vise toujours à la conquête des débouchés, à la conquête de la primauté méditerranéenne et balkanique. Mais pour parvenir à cet objectif, il a modifié les formes de son effort.
Il fait passer au second rang la harangue belliqueuse, au premier rang la préparation diplomatique et technique de la guerre.
C’est à ces préoccupations que répondent et les paroles du Duce et l’effort simultané de l’Etat italien. Hier, le ministre Grandi allait de Rome à Athènes et d’Athènes à Angora [5] ; puis le lien bulgaro-italien se resserrant, Volkof est devenu ambassadeur à Rom. Pour ne point indisposer les Hongrois, Sciajola s’est abstenu de prendre part à la controverse sur les minorités. « Nous assistons au débat en spectateurs », écrivait à ce propos le Popolo d’Italia.
Dans le même temps enfin, le conseil des ministres italiens ordonnait la construction de nouvelles unités navales.
Il y a quelques jours, une convention aérienne intervenait entre la France et l’Italie. Il serait fou d’interpréter cet acte comme un signe de la détente entre les deux puissances, encore moins comme un gage de paix.
L’accord aérien franco-italien complète le réseau des conventions de ce genre signées par l’Italie pour assurer, en vue de la guerre, une position de choix à l’aviation italienne.
Voyez comment la Tribuna commente l’accord en question :
« L’Italie ne pourrait pas limiter ses propres possibilités d’expansion dans la zone fermée du littoral méditerranéen ; l’aéronautique ne pourrait pas restreindre volontairement son champ d’action alors que toutes les nations étendent leurs tentacules vers les points les plus éloignés du globe. L’aviation italienne doit pouvoir respirer à l’aide ; elle doit marcher de pair sans perdre un pouce de terrain avec le développement des activités aériennes étrangères. L’Italie dirige maintenant sur la Méditerranée un regard vigilant. Depuis 1926, en moins de trois ans, l’Italie a conquis la primauté en dépit des prévisions pessimistes des défaitistes de l’aéronautique italienne. »
Et ce sont des soucis de même ordre qui ont inspiré, nous n’en doutons pas, la signature précipitée des accords avec le Saint-Siège dont le Duce a parlé dimanche avec une satisfaction marquée [6]. »


[1] Toujours les deux adversaires politiques, mis dans le même sac

[2] Voir sur ce blog

[3] Matraque, gourdin], la dénonciation constante des crimes fascistes, l’évocation de la résistance des ouvriers d’Italie, ont, on peut aujourd’hui l’affirmer, atteint un de leurs objectifs. Le temps n’est plus où le Duce se contentait de hausser les épaules, le temps n’est plus où il « tuait en paix ». Aujourd’hui, chacun de ses forfaits soulève la colère du monde du travail et l’immense intérêt que présente à nos yeux la manifestation de Berlin, c’est qu’elle constitue une tentative grandiose de discipliner et de coordonner cette colère, de lui donner un contenu politique, une base de classe.
Le fascisme a senti le danger. Dimanche, au théâtre de Rome, Mussolini a cru devoir polémiquer avec l’antifascisme révolutionnaire, défendre le Tribunal spécial, excuser la terreur. « Notre tribunal a été sévère, mais juste », a-t-il proclamé. « Notre terreur est bien pâle ».
Nous savons ce qu’il faut penser de cette défense. Le Tribunal dont on prône la générosité a distribué au cours de ces deux années 4.765 années de réclusion à 939 antifascistes.
La terreur dont on prétend démontrer le caractère anodin s’exprime par le régime des « geôles sourdes » ; la détention dans les cachots infâmes de Sant-Stefano, l’application de la « machine à faire parler », l’assassinat dans les souterrains des prisons, la fusillade au petit matin dans les cimetières.
Incapable désormais de tenir pour négligeables les accusations précises du prolétariat révolutionnaire contre sa politique de répression intérieure, le Duce ne peut négliger non plus l’alarme sonnée par l’Internationale communiste contre l’impérialisme fasciste.
A ce propos encore, l’orateur du Théâtre de Rome a esquissé un plaidoyer misérable : « Il n’y a pas d’impérialisme fasciste, a-t-il dit. L’Italie se contente de signer avec ses voisins des pactes d’amitié. Elle n’aspire qu’à vivre en paix. »
Ce langage fera peut-être illusion à des informateurs superficiels. Il correspond en vérité à des nécessités politiques bien précises. Hier, lorsque l’Italie fasciste développait son plan d’expansion sous la protection des banquiers de la Cité et des politiciens du Foreign Office, ses hommes d’Etat pouvaient se permettre des sorties oratoires tapageuses : « Nous avons faim de terre », écrivait alors Francesco Coppola[[Journaliste et idéologie du fascisme

[4] Tous les jeunes Italiens devaient faire partie des organisations fascistes, avec uniforme et armes factices : Fils de la Louve de 4 à 8 ans, Ballila de 8 à 14 ans, Avantguardisti de 14 à 18 ans

[5] Ankara

[6] Les accords du Latran (11-2-1929), traité entre le Saint-Siège et l’Italie, réglaient la question romaine en limitant la souveraineté du Pape à la Cité du Vatican, devenue État ; en contrepartie, le catholicisme devenait religion d’État en Italie. Sur la photo, signature par le cardinal Gasparri et Mussolini.]Ø
Ces explications aident à comprendre le nouveau genre oratoire de Mussolini. Elles préviennent les interprétations dangereuses qu’il pourrait susciter, et elles justifient la sûre tactique que le Congrès de Berlin a définie pour le combattre.
La tactique que l’Internationale communiste, au cours de dix années de bataille, n’a cessé de recommander.
La tactique de la lutte révolutionnaire sur le front de classe.
La tactique de la lutte commune contre le fascisme et contre la guerre imminente.
Gabriel PERI[[Arrêté par la police française en 1941, Gabriel Peri est livré aux autorités allemandes qui le font fusiller comme otage

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