La Seyne sur Mer

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Aragon, sur les peintres fils de la Révolution

samedi 26 janvier 2019, par René Merle

De la postérité républicaine après Thermidor

En 1949, le roman de Marceline Desbordes-Valmore, L’Atelier d’un peintre (scènes de la vie privée),1833, fut publié en feuilleton dans Les Lettres Françaises. Aragon lui donna une introduction (également publiée dans La lumière de Stendhal, Denoël, 1954), dont nous extrayons ces quelques lignes :

" Si l’on publie aujourd’hui, L’Atelier d’un peintre, que le lecteur y sache découvrir, sous le charme valmorien, dans le style d’une époque toute bouleversée dans sa morale par l’échec de Robespierre et la croissance continue des idées révolutionnaires, les contradictions évidentes de cette époque et ses courants profonds. La jeune Ondine, avec ses rêves, ses pleurs, et les élans d’un cœur qui se répète l’axiome de sa sœur : il faut aimer ou mourir, la jeune Ondine vit ici au milieu d’une foule d’hommes jeunes, les peintres de ce temps-là, en qui retentissent les grands troubles de la conscience humaine, dans le cadre de leurs préoccupations artistiques, sans doute, mais ces préoccupations même qui avaient fait peindre à David son Marat mourant, ou son Lepelletier de Saint-Fargeau, à Boilly son Triomphe de Marat, à Léonard Defrance ses deux Visites d’une manufacture de tabac (où l’on voit à l’entrée des élégants visiteurs dans la fabrique misérable, les ouvriers regardant à la dérobée, le contremaître sifflant pour les rappeler au travail, et, par terre, les petits trieurs de tabac, une main-d’œuvre enfantine recrutée à moins de dix ans…).
Il demeurait, dans l’âme de ces jeunes hommes, le bouillonnement des années qui avaient conduit Lubin, élève de David, sur l’échafaud, le 10 Thermidor, Hennequin, élève de David, dans la conspiration du Champ-de-Mars, parmi les babouvistes. Sans oublier Topino Le Brun, élève de David, juré révolutionnaire au procès de Danton et alors modérantiste, après Thermidor républicain enragé, épris des idées de Babeuf , condamné à mort et exécuté en 1801 pour le seul crime d’avoir dessiné les poignards qui devaient servir aux conjurés de la conspiration d’Aréna pour tuer le Premier Consul.
Il y avait dans l’âme de ces jeunes hommes, ce grand drame de leur maître David, que la réaction thermidorienne chercha à déshonorer, qui pour défendre sa liberté dut sans doute balbutier des reniements incertains, mais qui, nous rapporte son élève, Etienne Delécluze, croyait… de la meilleure foi du monde que Robespierre et Marat étaient des hommes vertueux.
Il y avait l’entraînement des victoires de Bonaparte, la confusion, le passage des victoires républicaines aux guerres impériales… Et ces jeunes gens, voyez-les sur les portraits du temps ! Ce n’étaient plus les petits maîtres du XVIII° siècle, les artistes poudrés d’un temps révolu ; ils ressemblaient aux modèles qu’ils peignaient, à ces soldats sortis du peuple, à ces géants qui ébranlaient un monde, à ces demi-dieux humains, aux grandes charpentes, ces athlètes réels qui avaient bousculé jusque dans la peinture les plâtres gréco-romains et pris leur place ; et Gros trahissait, disait-on, l’enseignement de son maître David, en substituant ces êtres de chair et de sang aux modèles de l’antiquité… et sans doute que les commandes de l’Empire, l’admiration pour Napoléon, avec les sursauts d’étranges révoltes, venaient encore compliquer les rêveries d’un art qui porta à la folie la peinture des batailles, mais cela me confond que, jamais, nulle part, la critique d’art n’ait sérieusement analysé ce temps, et cette période de la peinture, une des plus extraordinaires et des plus décriées de tous les temps. Il y a là des motifs d’exaltation, de colère et d’admiration qui peuvent et doivent encore saisir l’esprit de la jeunesse, même si des aînés voient en Girodet ou Gérard des peintres n’ayant rien à faire avec les leçons de Cézanne ou de Van Gogh ou de Matisse, qui, grandes qu’elles soient, ne limitent pas à elles seules ce monde absurde et raisonnable de la peinture. Ce monde de la peinture, qui, au-dessus des hommes et de leur histoire, est comme les nuages enflammés au soir sur les villes.
Et il y avait, dans ces jeunes hommes qui entouraient Ondine, dans ces fils d’un siècle naissant, les folies qui menèrent au suicide de cet Augustin D…, élève de David : en 1805, il s’élança des tours de Notre-Dame, après avoir lu Les souffrances du jeune Werther ; et plus tard, Gros, lui-même, devait se jeter dans un bras de la Seine, au Bas-Meudon, et Léopold Robert devait se tuer par désespoir d’amour… […] En ce temps-là, on ne mourait plus sur l’échafaud. La jeunesse suivait l’aventure de Bonaparte ou s’égarait. […]
Ces jeunes hommes qui entourent Ondine, l’Ondine de L’Atelier, ce ne sont pas « les enfants du siècle » tels que les verra Musset. Ce sont les pères audacieux des futurs gilets rouges de 1830. Ceux qui, des champs de bataille à l’atelier, dans les extravagances de la jeunesse, ont encore à leurs oreilles le fracas de la Bastille tombée. Frères des héros de l’An II, qui se précipitèrent sur les champs de bataille d’Italie, avec leurs vingt ans et leur chevalet.
Avec eux, […] avec tous ces êtres joyeux ou égarés, Ondine va parler de leur art, et il nous faut les écouter comme dans ce surprenant dialogue sur Une scène du déluge, de Girodet-Trioson (qui est au Louvre), entre la jeune fille et son oncle il nous faut les écouter pour enfin nous évader de l’abominable charabia de la critique d’art contemporaine, et réapprendre les chemins de l’humanité dans l’art, réapprendre à parler de l’art. Car ce roman où l’amour a la part de l’aigle, est un grand roman de la peinture, où il est question comme nulle part ailleurs de la beauté qui sort des mains humaines. Et le lire, c’est vraiment réapprendre un grand, un précieux secret perdu. Un secret brûlant, un secret actuel."

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