La Seyne sur Mer

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Aragon, la leçon de Ribérac

samedi 26 janvier 2019, par René Merle

Le vieux problème de l’appartenance de la culture d’Oc à la nation française

Je donne ici ce texte significatif d’Aragon qui annexe littéralement à la culture française la création troubadouresque, dont le cadre n’a jamais été celui de la France éternelle, mais bien de celle des pays indépendants de langue d’Oc. Il critique implicitement l’entreprise en chantier des Cahiers du Sud, qui s’apprêtent à consacrer un numéro spécial à la culture occitane (voir sur ce blog). Il est certain qu’en plein régime de l’État français pétainiste, alors que la France est coupée en deux par la ligne de démarcation, et que Pétain fait de Mistral son fonds de commerce, l’heure n’était pas pour les résistants de donner le moindre soupçon d’atteinte à l’unité nationale. Mais, après la libération, Aragon continuera à considérer que les Troubadours sont les fruits du versant Sud de la France éternelle, et non pas seulement désormais les fruits d’une civilisation abattue. Il précisera et nuancera sa position dans sa préface à l’Anthologie de la poésie occitane, de Andrée Paule Lafont (Éditeurs français réunis, 1962), où l’histoire sera assumée dans sa réalité, et la culture d’Oc reconnue comme partie intégrante de la culture française, au grand contentement des poètes occitans (notamment Allier, Castan, Nelli) qu’Aragon accueillait dans ses Lettres françaises.
Aragon – « La leçon de Ribérac [1] ou l’Europe française
Article paru dans Fontaine [2], n°14, juin 1941. []
[...] Mais il arrivait que nous déplongions de l’enfer, ce 25 juin 1940, comme à l’aube pascale de l’an 1300, Dante et Virgile, et que c’était de Ribérac que nous pouvions à leur semblance dire :
Et là fut notre issue pour revoir les étoiles.
Or Dante, dans son Purgatoire, a parlé de cet Arnaud Daniel qui fut gentilhomme de Ribérac, et qu’on a si bien oublié [3] C’est où il rencontre Guido di Guinizello de’ Principi, poète de Bologne en qui il salue son maître dans l’art du « doux style nouveau », car, dit-il, si ses regards et sa voix lui montrent tant d’amitié, c’est pour :
... vos vers si doux. 
Car, tant que durera notre parler moderne
 Ils me feront chérir jusqu’à leur encre même.
 Mais Guido lui montre une autre ombre dans le Purgatoire qui
...Fut meilleur ouvrier du parler maternel :
 En vers d’amour, en prose de romans, 
Il surpassa tout autre. Et laisse dire aux sots
Qui croient plus grand l’homme du Limousin [4]. Dante s’approche de l’ombre et lui demande son nom :
Lors il se prit aimablement à dire :
 « Tant m’abellis vostre cortes deman
 Qu’ieu no me puesc ni voill a vos cobrire : Ieu sui Arnaut, que plor e vau cantan ;
 Consiros vei la passada folor,
 E vei jausen la joi qu’esper, denan.
 Ara vos prec, per aquella valor
 Que vos guida al som de l’escalina :
 Sovenha vos a temps de ma dolor ! »
C’est-à-dire : « Tant m’enchante votre courtoise question – Que je ne peux ni veux de vous me dérober – Je suis Arnaud, qui pleure et va chantant ; - Comme je vois ma démence passée, - Je vois la joie que j’espère à venir. – Or je vous prie, au nom de ce pouvoir – Qui vous guide au sommet de cet escalier : - Souvenez-vous à temps de ma douleur ! »
C’est un hommage étrange et sans second rendu ici par Dante à Arnaud Daniel, que de se départir pour huit vers de la langue italienne, et de pieusement rendre au poète de Ribérac son parler provençal [5]. Il faut y voir que, par la filiation de Gui Guinizel (Mon père à moi et de meilleurs que moi – Qui chantèrent d’Amour douces rimes légères), Arnaud Daniel est désigné par Dante comme l’initiateur du « doux style nouveau », le maître premier de l’art dantesque. C’est bien de quoi convenait singulièrement Gaston Paris [6], écrivant :
« Le genre d’Arnaud Daniel qui nous paraît rebutant et puéril avait certains mérites dont le plus grand était, en donnant à chaque mot une importance exagérée, de préparer la création du style expressif, concis, propre et personnel qui devait se produire avec un incomparable éclat dans la Divine Comédie. » L’important pour moi, fin juin 40, n’était pas que ce fantôme de Ribérac eût à tort ou à raison maltraité par Gaston Paris. Mais que Dante et Pétrarque en lui reconnussent leur maître. Et aussi cette étrange leçon : que la langue de la Divine Comédie, généralement opposée à l’artificiel, au pédantesque langage de ses contemporains, que cette langue italienne, substituée au latin, cette langue compréhensible pour tous, fut née précisément du grand souci des mots qu’apportait à chanter, à « trouver », comme on dit, Maître Arnaud Daniel, qui pratiquait l’art fermé. Il fut l’inventeur de cette sextine, couplet de six vers pliés à des exigences sans précédent dans la disposition des rimes, que Pétrarque et Dante lui empruntèrent [7]
[...]
J’en reviens à Ribérac. Il y régnait un grand désarroi d’hommes de toute sorte : des familles débarquées dans des voitures antiques, on ne sait où racolées, avec leurs matelas sur la tête, et qui y campaient, quand ce n’était pas dans les granges avec les bêtes, les vestiges de notre division qui n’étaient que vingt pour cent des hommes entrés en Belgique, de petites unités mystérieusement égarées, des groupes d’ouvriers en bleus, « repliés » là sur des ordres inexplicables, des gendarmes venus de la Loire dans un grand car bondé, des autos avec PRESSE à leur pare-brise, qui charriaient les débris des Messageries Hachette. Là-dessus, la chaleur, les arbres verts, les soldats qui se baignaient dans la Dronne, des gens hors d’eux, des enfants dépaysés, des femmes en robes claires. Non, ce qui me retenait dans l’image d’Arnaud Daniel, ce n’était pas seulement l’art fermé, cette incroyable invention de règles nouvelles, de disciplines que le poète s’impose et fait varier à chaque poème, ce dessin des rimes qui ne sont pas là tant que pour sonner d’un vers à l’autre, car elles se répondaient après six ou huit vers, d’une strophe sur l’autre, mais à raison de trois par vers parfois, deux rimes intérieures pour une rime terminale, ou suivant une variation dans leur succession qui épuise toutes les dispositions possibles d’une strophe sur l’autre, non : ce qui faisait que je ne pouvais me détacher l’esprit de Maître Arnaud, c’était que, dans un temps où mon pays était divisé, et par la langue, et dans sa terre [8] où il y avait un roi de Paris, et un roi d’Angleterre qui tenait la moitié de la France, et dans le Nord un comte de Flandre, dans l’Est un comte de Champagne, dans un temps où mon pays était encore épuisé par les folles saignées des croisades, qui seules remettaient d’accord ces princes ennemis contre les ennemis de l’Est lointain, il se soit développé une poésie qui porta plus loin et plus haut que les étendards de ces princes la grandeur française, et fit naître dans l’Italie de Virgile et d’Ovide une gloire, une grandeur nouvelles, qui se réclament de la France. J’étais saisi de cette idée, quand tout paraissait perdu, elle venait me rendre le courage et la confiance en nos destinées, et c’est de quoi je resterai à jamais reconnaissant à Maître Arnaud Daniel [9].
Pour lui, mon esprit s’était vu tout occupé de cette période extraordinaire qui couvre la fin du règne de Louis VII et la première partie du règne de Philippe Auguste, et qu’on a pu appeler l’âge d’or de la littérature française médiévale. Alors toutes les valeurs qui domineront, créeront l’expression occidentale, jusqu’à l’époque moderne, surgissent en France, dans ce creuset merveilleux où tant de fois les invasions vinrent mêler leurs laves. Et quand je dis toutes les valeurs, c’est que la filiation de Pétrarque et de Dante à Arnaud Daniel n’est qu’un exemple particulier, malgré la grandeur des poètes italiens, une infime part de ce qui naît en France à la fin du douzième siècle, dans un moment où elle est si déchirée, que je ne puis l’expliquer que par l’époque présente [10].
C’est de ce temps que les écrivains osent utiliser les deux langues du Nord et du Midi, les langues vulgaires, la provençale et la française, au lieu du latin : à ce point enfin détachées du latin, ces « vulgaires » dictent selon leur génie propre des œuvres qui n’ont plus rien, même à les imiter, des œuvres qui firent Rome si grande. La société féodale les a modelées, ces langues, et elles la traduisent, et l’on voit apparaître la poésie telle que nous l’entendons aujourd’hui
encore : c’est à la fois la poésie épique des chansons de geste, la poésie lyrique et, invention prodigieuse, le roman.
[...]
Et ceci pour la forme.
Car la seconde moitié du douzième siècle français est grande pour autre chose, et pour autre chose nous est à cette heure terrible le réconfort, le viatique nécessaire et grisant.
C’est qu’alors, de France, naquirent aussi les grands thèmes poétiques qui n’ont pas cessé de faire battre nos cœurs, mille et mille fois repris, variés à l’infini, rebrassés par l’histoire, et non seulement les thèmes poétiques eux-mêmes, mais leurs incarnations les plus hautes, les types humains qu’ils animent et qui les animent, les personnages nés en France, qui deviennent les héros de l’Europe entière, de l’Italie, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Scandinavie, de l’Espagne et du Portugal. C’est qu’alors, dans la seconde moitié du douzième siècle, la France connut cette gloire, cet orgueil immense d’envahir poétiquement l’Europe, c’est alors qu’elle fut pour la première fois la France européenne, comme elle devait le redevenir au dix-huitième et au dix-neuvième siècle par l’expansion de la philosophie des lumières. Quelle singulière aventure ! Et le plus singulier n’est-il pas dans l’ignorance où se tiennent les Français, dans leur grande majorité, de cette période triomphale de leur pays ? Qui plus est, il règne à ce sujet un préjugé défavorable, et qui fait que nombre de Français se sentent très peu fiers de ce que leur pays ait engendré, et répandu par le monde une civilisation véritable, qui a des traits si caractéristiquement français, et qui pour ainsi dire embrasse et rassemble les notions, les mythes, les légendes de cette grande époque dans une sorte de morale qui ne pouvait naître que chez nous, mais qui a subjugué nos voisins, et qui est la morale courtoise [11].
Voilà le grand mot lâché. Mais avant d’en venir à ce qui sur ce point me sépare de quelques-uns, je voudrais dire qu’il me paraît impossible, quelle que soit la priorité des poètes et des penseurs du Midi en cette matière, de les opposer à leurs imitateurs ou mieux à leurs continuateurs du Nord, comme on tend à le faire. Une revue n’annonçait-elle pas récemment un numéro qu’on attend avec beaucoup d’intérêt, dont le sommaire semble vouloir donner le monopole au génie d’oc d’un esprit qui naquit, certes en Provence, mais ne grandit d’autant qu’il devint celui de la France entière ? L’heure me paraît mal choisie pour une dissociation qui confirme une frontière intérieure, tout artificielle. [Il s’agit du numéro spécial des Cahiers du Sud, le Génie d’Oc et l’homme méditerranéen, dont on peut lire quelques extraits sur mon blog linguistique : Archivoc. ]].

Notes

[1[Ribérac, en Dordogne : lors de la débâcle de 1940, Aragon y avait abouti avec les débris de son unité, qui s’était vaillamment comportée face à l’envahisseur

[2Cette revue mensuelle de littérature, dirigée par Max-Pol Fouchet, était publiée à Alger, alors sous administration pétainiste. À partir du débarquement allié en Algérie, en 1942, elle deviendra la revue des intellectuels et résistants de la France libre

[3Le troubadour Arnaud, ou Arnaut, Daniel, né à Ribérac vers 1150

[4Guiraud de Borneil, précise Aragon en note

[5Le terme « provençal » a été communément utilisé jusqu’au XIX° siècle pour désigner l’ensemble des parlers d’oc et celui de la koinè troubadouresque

[61839-1903, médiéviste et romaniste

[7Sur cette pertinence de l’art fermé, du « Trobar clus », en cette tragique période du pétainisme et de l’occupation, voir le sens caché des poèmes que publie Aragon sous l’occupation… « La Rose et le Réséda »…

[8Éclate ici la reconstruction d’histoire chère à Aragon : la France existant de toute éternité, alors même que bien des territoires aujourd’hui français ne l’étaient pas. Conversion patriotique de l’ancien pourfendeur de la Patrie, affirmée depuis son adhésion au P.C.F, et revivifiée par la nécessité de faire front au « patriotisme » pétainiste, qui joue lui aussi sur ces registres de la France éternelle

[9Voici donc Daniel et les Troubadours, qui n’étaient français en rien, ou si peu, mis au service de cette France éternelle. Les lignes qui suivent le confirment amplement

[10Aragon évoque bien sûr implicitement la ligne de démarcation, et cette zone Sud qui, bien des observateurs le remarquaient alors, correspondait grosso modo à l’aire de la langue d’Oc

[11Il est vrai que l’école française, pourfendeuse des « patois », n’a pratiquement jamais porté à la connaissance des élèves, grands et petits, l’existence des Troubadours. Rien d’étonnant donc à ce que les Français les ignorent, tout « français » qu’ils soient selon Aragon

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