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Emmanuel Mounier, novembre 1940 - "Révolution nationale"

lundi 30 novembre 2020, par René Merle

On peut consulter sur ce site nombre d’articles relatifs aux débuts de la "Révolution nationale" pétainiste : Cf. le mot clé Pétainisme.
Ajoutons-y l’initiale adhésion prudente d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit.
On connaît l’importance de l’influence idéologique du professeur et philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950), jeune disciple du philosophe chrétien et bergsonien Jacques Chevalier [1] : sa revue Esprit (créée en 1932), se voulut lieu de rencontres, de refondation de la pensée politique, de promotion des valeurs personnalistes et communautaires.
Démobilisé en juillet 1940, Mounier s’installe à Lyon d’où il relance la publication interrompue par la guerre.
Voici son article, qui ouvre le premier numéro de cette nouvelle série, article fort intéressant qui expose les positions d’Esprit depuis 1932, et les confronte aux choix incontournables du présent.

ESPRIT, n° 94 – novembre 1940.
« D’UNE FRANCE À L’AUTRE.
Le mois de Juin 1940 a marqué dans l’histoire de notre pays une crise devant laquelle chacun doit aujourd’hui se reclasser [2] La France et ceux qu’elle entraîne dans son sort peuvent connaître encore beaucoup de malheurs, de changements et de surprises. Il me semble que la mémoire restera toujours de ceux qui auront fait ce reclassement avec fidélité et courage, et de ceux qui n’auront songé qu’à renier leur âme ou à sauver leurs préjugés.
Nous ne pensons pas avoir une conscience excessive de nous-même, en rappelant que nous avons été, de 1932 à 1940, du très petit nombre qui a proclamé la rupture, sur tous les plans, avec le monde tel qu’il allait [3]. D’autres s’étaient, depuis de longues années, accrochés à la critique de nos institutions politiques, mais on les trouvait de plus en plus absents des réalités sociales et économiques. D’autres dénonçaient le désordre de l’argent et des échanges, mais il restaient étroitement attachés aux routines parlementaires, ou bien ils préparaient une dictature des masses sur la négation des valeurs permanentes de toute civilisation. D’autres enfin vaticinaient contre le désordre spirituel, mais ils restaient indécis ou indifférents devant les problèmes concrets où les engageaient les conditions politiques et économiques de ce désordre. C’est précisément le divorce des politiques, des sociaux et des spirituels, qui a bloqué la cristallisation en Occident d’une force de rénovation intégrant les trois critiques et les trois démarches révolutionnaires. Or il n’est de révolution, nous ne dirons pas que totalitaire [4], mais que totale, secouant toutes les assises du désordre antécédent, renouvelant toutes les sources de la vie et de l’activité.
Nous nous savons comptables de bien des insuffisances et de plus d’une erreur, dans chacun des secteurs que nous venons de mentionner. Mais cette nécessité d’une révolution totale, nous étions à peu près les seuls à l’affirmer en 1932 et à en maintenir l’exigence depuis, contre de trop étroits réformismes. Elle n’était pas pour nous une opinion parmi d’autres, elle était le sens et la vocation de nos vingt-cinq ans. Toute une jeunesse s’y est retrouvée avec nous. Notre rupture est donc faite, largement faite. J’ose même croire qu’elle déborde sur l’événement actuel [5].
Que le lecteur ne se scandalise pas de ce rappel. Le je ou le nous n’intervient pas ici pour notre apologie, mais pour ouvrir un examen sans détours de notre action passée et future, au lieu de noyer le problème de nos responsabilités dans des considérations impersonnelles. Si nous avons eu le mérite d’engager la révolution spirituelle et matérielle totale dont certains effondrements démontrent aujourd’hui l’urgence aux yeux de tous, nous ne l’avons pas fait sans erreurs et partialités dont il importe de prendre plus clairement conscience en vue des tâches de demain.
Ce n’est pas notre critique spirituelle qui nous inspire quelque regret. Elle nous semble la partie la plus solide, en même temps que la plus originale de nos huit années de réflexion. Dans l’éditorial de notre numéro 1, nous nous assignions la vaste tâche de « refaire la Renaissance » et, si possible, de la mieux faire, une double renaissance du sens de la personne et du sens de la communauté : « La première Renaissance, disions-nous, a manqué la renaissance personnaliste et négligé la renaissance communautaire. Contre l’individualisme, nous avons à reprendre la première. Mais nous n’y arriverons qu’avec le secours de la seconde ». Toutes les formules lancées aujourd’hui en gage d’espérance à la jeunesse de France, en germe dans ce programme, nous les approfondissons et les répandons depuis des années [6]. De ce côté, je ne trouve dans notre passé qu’une œuvre positive, dont nous avons la faiblesse de penser que, se retouchant et s’enrichissant sans cesse, elle est sans doute la « mystique » et, mieux la réflexion la plus élaborée qui puisse aujourd’hui inspirer une révolution au service de l’homme. Il est incontestable que notre méthode, au début, s’est ressentie de l’idéalisme d’époque ; qu’elle a paru plus d’une fois ébranler les réalités solides que nous voulions sauver d’une décadence ou d’un abus. Mais nos formules protestaient déjà contre nos connivences, et notre réflexion s’est de plus en plus courbée sur ce réalisme spirituel, notre action sur cet engagement qui nous dressent de toute notre force contre le vieux spiritualisme libéral.
Notre critique sociale me semble n’avoir pas non plus trop mauvaise conscience. Aux gens de l’ancienne « droite » nous avons imposé une critique du monde de l’argent et du capitalisme libéral, aux gens de l’ancienne « gauche » une critique du marxisme, du communisme et de la démocratie libérale qui ont eu leur rôle dans l’évolution des courbures politiques et dans la formation d’un esprit nouveau.
C’est dans un autre secteur qu’il nous faut dresser un bilan partiellement négatif de notre premier âge, le secteur politique. Nous n’avons pas attendu ce jour pour nous en faire grief. Les conditions historiques de notre jeunesse expliquent partiellement cette lacune. Deux problèmes ont pour nous dominé cet âge où l’adolescent s’empare fiévreusement du monde ; à la suite de la guerre, le problème international ; à partir de 1928, la crise économique, annonciatrice de l’effondrement d’un monde dont nous rejetions au surplus l’échelle des valeurs. Problème national, problème social, et leur jonction, tel est, sous des aspects divers, à travers l’Europe entière, le signe de notre génération. Les gens qui s’excitaient sur la critique ou sur la défense des institutions politiques faisaient, pour nous des années 1930, un peu « avant-guerre ».
Nous étions bien fautifs. Mais aussi, nous étions si mal éduqués. « Certain type d’éducation », écrivait ici naguère Jean Lacroix, « dont il faudra bien un jour entreprendre le procès, ont tué chez les plus purs et chez les meilleurs des jeunes – surtout chez les chrétiens – l’imagination proprement politique… Ici comme ailleurs, plus qu’ailleurs, le moralisme bourgeois et la religiosité sentimentale ont provoqué le divorce entre la parole et l’action, et par là même la duplicité et l’hypocrisie. » Au congrès des groupes « Esprit » de 1938 [7], nous dénoncions l’atteinte de cet « antipolitisme » chez nous-mêmes qui l’attaquions pourtant de front. La manière dont certains accueillaient notre « révolution spirituelle » nous éclairait déjà sur les dangers de cet état d’esprit. Faisions-nous la critique de l’égoïsme familial, ils concluaient que nous rejetions la famille ; du nationalisme, que la nation était un mythe ; de l’étatisme, que l’État était un monstre contre nature. Il fallut un vigoureux coup de volant pour les garder, pour nous garder de glisser, de cette dure et au fond affectueuse inquisition à laquelle nous soumettions toutes les valeurs politiques organiques, vers une sorte d’anarchie à prétextes spirituels qui était à cent lieues de nos points de départ et de notre tempérament. Y avons-nous engagé certains, au début, par cette ferveur un peu vague et iconoclaste qui caractérise les départs iconoclastes d’une grande foi, ce n’est pas impossible. Nous avons noté plus haut la date de la guérison. Mais cette maladie de jeunesse nous a valu nos plus marquantes insuffisances.
La première a été de sous-estimer l’importance du mal politique. Quelques débats que, pour les temps où les Français avaient le cœur à débattre, nous gardions ouverts avec l’ « Action Française », rendons-lui sur ce point les armes. Nous n’avons cessé depuis notre départ de dénoncer la démocratie libérale et parlementaire. Mais c’était une sorte de politesse rendue à une vérité de seconde ligne, sinon de second ordre. Nous croyions qu’elle parasitait la France, comme une poussière ou un lichen ; nous ne réalisions pas qu’elle la rongeait comme une vermine, aussi sûrement que le mal spirituel ou le désordre social. Nous conservions l’espoir de conquérir une démocratie réelle sur la démocratie formelle, une démocratie organique sur la démagogie anarchique. Qu’en était-il ? Tout est possible et il ne faut pas plus surestimer la fatalité que mépriser la force acquise des institutions. Une héroïque pression de vie eût-elle pu nous éviter les chocs des mutations brusques ? Nous tâchions d’y travailler. Quand le Front populaire, après les Blocs nationaux, eût démontré l’épuisement des ressources politiques françaises, nous avons entrepris une grande tâche de révision que marquèrent, en 1939, nos numéros spéciaux sur la mort des partis et sur le problème de la représentation ; à côté d’un rigoureux réquisitoire, ils proposaient des innovations institutionnelles très proches de celles que nous devons aux initiatives constitutionnelles récentes Û[Même proclamation de proximité avec l’ordre nouveau de Pétain]]. Nous nous apprêtions, quand la guerre est venue, à remonter aux racines de ces solutions par deux autres numéros spéciaux dans lesquels nous aurions posé en termes neufs le problème de la liberté et le problème du chef [8]. Mais enfin cette conscience politique aiguë nous est venue plus tard que notre critique spirituelle ou sociale. On expliquera par là telles de nos hésitations, de nos timidités, ou, si l’on veut, de nos négligences.
Au surplus, ce qui nous a chaque fois sauvés de cette incertitude, c’est un sens dru de l’événement et de l’histoire. Certains ont cru ici de telles formes politiques, idéalisées, quintessenciées, rectifiées tant qu’on voudra, qu’elles étaient la condition expresse du salut de certaines valeurs de civilisation ; d’autres, nous les avons prises avec indifférence, comme la conjoncture politique de l’époque dont il fallait tirer le meilleur en préparant l’avenir. L’événement a décidé. Ces formes sont en France, en 1940, vaincues, anéanties. Qu’il faille voir là un jugement plus qu’un accident de l’histoire, nous en sommes persuadés. Non pas qu’une valeur ou qu’une réprobation éternelle puisse s’attacher à un régime politique : comme le rappelait un jour M. Baudoin, ce n’est pas la démocratie en soi qui s’est effondrée en France avec la guerre de 1940, c’est un certain type et une certaine pratique de la démocratie ; mais sur cette démocratie là, la condamnation est irrécusable. Et si elle n’atteint pas toutes les institutions historiques qui se sont fixées sur la démocratie faute de meilleur instrument, elle atteint des idéologies et des institutions précises. Il faut ajouter, d’un point de vue qui n’est pas celui de Sirius, mais celui de l’homme total, que bien des voies sont possibles aux grands desseins de l’histoire comme aux grandes démarches de l’esprit. L’équilibre d’autorité et de liberté que la sagesse politique conseille et que les démocraties ont compromis par abus de liberté, le prochain avenir, en réaction, le bousculera peut-être vers un maximum d’autorité [9]. Mais l’équilibre à trouver reste le même. Une matière nouvelle, une épreuve complémentaire exciteront la réflexion et enrichiront l’expérience encore embryonnaire et saccadée où l’État moderne cherche sa forme.
Quoi qu’il en soit des tâtonnements et des vicissitudes à venir, la conduite d’un organe comme le nôtre, qui s’attache premièrement à la création culturelle et aux problèmes de civilisation, est claire. Plus que jamais, nous devons joindre l’attention à l’éternel et l’attention à l’histoire. Des valeurs permanentes doivent et peuvent être sauvées sous tous les régimes et sous tous les empires, dans le malheur plus peut-être que dans un excès de bonheur tranquille. Chaque secousse de l’histoire est un appel à les délier d’une attache provisoire, déjà trop jalouse, pour les retrouver, après avoir craint de les perdre, dans une compréhension un peu plus large qu’hier, un peu moins que demain. Cette fidélité inébranlable nous interdit l’évasion politique, comme toute évasion de l’humain ; mais elle entraîne aussi une certaine indifférence aux dogmatismes politiques, qui déconcerte ceux-là seuls qui font du politique leur suprême instance ; elle développe du même coup un loyalisme comme naturel, mais brûlant d’initiative et de ferveur réformatrice par l’effet de ce feu intérieur qui crée les États avec les civilisations, et les dévore du jour, mais du seul jour où ils se retournent contre l’homme.
Nous n’aurons de soucis, dans les mois qui vont venir, que d’aider cet accouchement du monde nouveau qui peu à peu doit naître sur les ruines de l’ancien. Dans la situation où se trouve la France, nos lecteurs comprendront que nous ramassions notre énergie sur cette tâche créatrice [10]. Si certaines limitations de notre champ de vision, si certains durs silences, si la mise en veilleuse d’une certaine activité critique font partie des disciplines aujourd’hui nécessaires, nous les consentirons volontiers. Montherlant disait récemment les bienfaits, pour l’artiste, de la censure à doses moyennes [11]. Felix culpa ! crierons-nous à notre tour, si la pensée du crayon bleu nous retient chaque fois que, dans le silence de la recherche, nous laisserions la facilité critique prendre le pas sur l’invention créatrice, la mauvaise humeur sur la pensée, la négation sur l’être.
Nous ne dissimulons pas la difficulté de mûrir cette résurrection dans l’ignorance des destins futurs de l’Europe. Mais puisque c’est là notre condition inexorable, il est superflu d’en gémir. Attendre, nous dit-on. Non. Nous avons assez attendu naguère, et compté sur autrui et sur l’événement. Nous n’attendons pas notre salut de l’Angleterre ou de l’Allemagne. Quelle que soit l’issue de la bataille, l’Europe se modifie avec la guerre, et la France neutralisée avec l’Europe combattante. Etre présents à l’Europe, c’est donner le maximum de vigueur et de structure à ce canton d’Europe qui nous est aujourd’hui laissé : le vainqueur de l’Europe nous sera sans doute reconnaissant d’avoir maintenu ce germe de santé qui ne saurait menacer sa victoire, mais qui sera précieux, l’heure venue, à un organisme exsangue et menacé des maladies de l’épuisement [12].
Dans les mois qui ont précédé la guerre, nous avons été porteurs d’une tragique contradiction. Ce n’est pas le pacifisme à tout prix, ni le bellicisme idéologique qui se partageaient nos cœurs. Du premier, nous avions essayé de porter le procès jusque dans un congrès genevois où notre intervention scandalisa la quiétude conformiste des idéologues. Il est superflu de rappeler le long combat que, depuis 1932, nous avons mené contre le second. Ils nous apparaissaient, jusqu’à la veille de la guerre, comme deux déchéances, ou deux folies collectives, nées du seul authentique débat de la conscience française ; et celui-ci nous tourmentait d’autant plus dramatiquement que nous les voyions se précipiter sur des impasses.
D’un côté, depuis de longues années, nous portions la mauvaise conscience européenne d’une France qui n’avait pas su mettre l’autorité de sa victoire au service d’une Europe audacieuse et unie. Pendant des années, nous avons demandé la révision des traités, celle-là précisément qu’eût dicté la sagesse d’un peuple fort et attentif, non pas la faiblesse d’un peuple incertain et démissionnaire. Tout en défendant la liberté culturelle des peuples, nous dénoncions l’exacerbation, par les traités et par leurs exécutants, de nationalités turbulentes, de pays hypertrophiés dès l’origine. Nos anciens lecteurs se rappellent encore que nous avons versé de mois en mois, au procès d’une Europe centrale inviable, un des plus lourds dossiers qui l’aient accablée. En pleine guerre, pour avoir tenté de faire parler encore la sagesse et le réalisme des réalités, même et surtout dans l’hypothèse d’une victoire française, un numéro, dont l’invasion les a privés, a subi des mutilations massives d’une censure alors dominée par la scolastique versaillaise. Nous nous résignons sans trop d’amertume entendre aujourd’hui sous les voix officielles des thèses qui jadis nous valaient un certificat de mauvais Français quand nous tâchions de les proposer à la raison.
Mais en même temps que nous tâchions de résister ainsi aux forces d’aveuglement, nous sentions passer sur la France le vent de la défaite spirituelle, prélude de la défaite militaire. Face aux hommes qui voulaient héroïquement la paix, nous touchions de divers côtés ce pacifisme dont nous écrivions en septembre 1938 qu’il « n’avait au cœur ni la justice des traités, ni celle de leurs victimes, mais une seule obsession : que ne s’interrompe pas son rêve de retraité ». Ils voulaient garder la paix, ajoutions-nous, contre la guerre, « comme chaque jour ils la gardent contre la misère d’autrui, contre l’aventure, contre les rencontres, contre les événements, contre l’amour ». Dans la même méditation, qu’on nous excusera de citer, mais dont nous n’avons rien à renier, nous supposions que si la sagesse s’adressait alors à nos gouvernants, elle leur aurait dit à peu près ceci : « Vous voici placés, par vos prédécesseurs, et par vous-même peut-être, dans une situation fatale où il semble que vous n’ayez plus à choisir qu’entre la guerre et le déshonneur spirituel. Vous ne devez choisir ni l’un ni l’autre. Vous n’avez pas le droit d’écarter la guerre à tout prix, même au prix du « salut éternel de la France », comme disait Péguy. Je ne vous dis pas : acceptez-la. Je vous dis : déployez des trésors d’énergie et d’ingéniosité politique pour retourner la situation, comme de grands caractères peuvent le faire, afin de sauver à toute force et la paix, et l’honneur. Et tâchez de ne pas vous replacer dans des extrémités pareilles ».
Nous ne jugions alors que des attitudes. Nous faisions un minimum de confiance dans l’armature militaire de notre pays. S’il se confirme qu’elle approchât de la faiblesse stupéfiante que certains chiffres nous font entrevoir, un tout nouveau problème de responsabilité morale se pose devant nous, que d’autres procès ont jusqu’ici laissé dans l’ombre : celui d’un régime d’information qui a pu cacher cette faiblesse au pays. Il serait injuste de laisser le monopole de la France de 1939 à des idéologues prêts à ensanglanter l’Europe pour que ne meure pas un dogme politique, et à des pacifistes prêts à livrer leur pays pour que ne meure pas leur tranquillité personnelle. A côté des amis lucides de la paix, de nombreux Français ont eu, devant le danger intérieur et extérieur qui menaçait notre pays, un réflexe de résistance auquel je suis bien certain qu’un vainqueur gardant le sens de l’honneur doit rendre plus volontiers hommage qu’à la dérobade et à l’indécision [13]. Ce refuge de l’honneur et de la fidélité, étranger aux intérêts des uns et aux passions es autres, était un des foyers spirituels de la France réelle. L’escroquerie dont il a été victime par l’impréparation dont personne dans le pays ne mesurait l’étendue, est une des plus graves, des plus démoralisantes qui pèsent à charge de nos politiciens.
Par delà tant de morts réelles et tant de morts mystiques, tant de morts méritées et tant de morts imméritées, voici venir le temps ardent de la souffrance et de la création. Nous n’avons plus désormais qu’un programme : être présents à ceux qui souffrent et à ce qui se crée. Tant de boue monte autour de nous, gicle jusque sur des mains innocentes et sur des robes sacrées ? Qu’importe, quand l’Europe entière gémit d’un vaste sacrifice qui ne peut être vain, si nous ne voulons pas qu’il le soit. Parmi la poussière soulevée par l’effondrement d’un monde, dans la confusion souvent inextricable de ce qui naît déjà et de ce qui meurt encore, quelques formules de vie ressortent, où nous reconnaissons les traits dominants de notre héritage : lutte contre l’individualisme, sens de la responsabilité, sens de la communauté, restauration de la fonction de chef, sens rénové de la nation et sens réaliste des solidarités internationales, restauration du sens de l’État lié à la déflation de l’État, sens de l’homme total, chair et esprit, personne et membre de corps vivants. Que toutes ces formules soient encore enchevêtrées ici ou là de contre-sens, ou noyées d’à peu près, est-ce une raison pour nous écarter, nous qui nous les avons lancées parmi les premiers, de l’aventure vivante qu’elles vont maintenant inaugurer ? Certes non [14].
La France s’est suffisamment confessée, mes amis. Laissons maintenant les morts enterrer les morts. Laissons la France morte enterrer la France morte. Comme chacun, voici que nous avons regardé notre passé. Ne nous attardons pas dans une mauvaise conscience morbide. Il y a plus de travail que jamais. Commençons-le de bonne volonté.
Emmanuel MOUNIER. »

Notes

[1Plus engagé dans la "Révolution nationale que Mounier, Jacques Chevalier fut secrétaire d’État dans le gouvernement pétainiste dès le 11 septembre 1940 et jusqu’en août 1941.C’est lui qui introduisit Dieu dans les programmes scolaires.
Pour mesurer dans quel contexte se fait cet engagement initial, cf. : Novembre 1940, accepter ou refuser la « Révolution nationale » ?.

[2C’est la clé de l’article, personne ne peut demeurer neutre en la circonstance, personne ne peut trancher en fonction de ses seules convictions antérieures. On va le lire, Mounier tranchera dans le même sens, et avec le même argumentaire, que l’éditorial du Temps (publié sur ce site : « Révolution nationale 1940 ». L’approbation enthousiaste du grand journal conservateur "Le Temps" .

[3Rupture, qui se voulait révolutionnaire, fondée par le refus des terribles injustices engendrées par la crise, et l’impuissance des institutions à y faire face

[4Révolution totalitaire, comme l’écrivait alors avec espoir Laval dans le Matin : cf. "Le Matin", la "Révolution nationale" totalitaire et l’Angleterre, juillet 1940.

[5Pétain, pourfendeur du marxisme révolutionnaire, se justifie en effet d’une "Révolution nationale" et ne refuse pas à l’occasion, la phraséologie anticapitaliste

[6On ne peut dire plus nettement que Mounier se reconnaît dans ces "formules" pétainistes. Mais le choix même du mot montre sa prudence, et annonce ses prochaines désillusions, qui amèneront les autorités de Vichy à interdire Esprit en septembre 1941

[7Après ses premières années, la revue avait donné naissance à un véritable mouvement

[8on sait quel rôle a tenu Esprit dans la réflexion sur la formation de la jeunesse, le scoutisme, et quelle influence la revue a eue sur la politique initiale de la jeunesse du pétainisme

[9Mounier est sans illusions, d’autant que, nous l’avons vu, le nouveau régime vient de prendre des décisions inacceptables pour tout démocrate. On sait d’ailleurs que nombre des ses amis chrétiens avaient tenté de dissuader Mounier de republier la revue dans ce contexte, au risque d’apparaître renier ses convictions d’avant guerre

[10Point de résistance donc, mais un soutien éventuellement critique

[11La dose en question sera plus que moyenne qui supprimera Esprit après son numéro d’août 1941

[12on sait quel rôle jouera Mounier après la Libération dans la naissance d’un mouvement en faveur d’une Europe unie

[13ah, chevaleresque Allemagne..

[14Ce n’est donc pas du côté du personnalisme qu’il faut chercher, en cet automne 1940, l’appel à une résistance à l’envahisseur et au refus de Vichy. Mounier est en attente, et son implication pro-régime, directement liée à l’engagement antérieur d’Esprit, ne tiendra pas devant les faits. On sait qu’il sera après l’interdiction de la revue en contact avec les résistants de Combat dont il inspirera grandement l’idéologie

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