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Béranger, la langue et le peuple

lundi 28 janvier 2019, par René Merle

Des niveaux de style


Béranger [1] [1780 ] : à la fin de sa carrière, le point de vue du célèbre chansonnier sur la langue française, et le peuple qui la parle [2].

« Préface de 1833 :
[...] Je n’ai jamais poussé mes prétentions plus haut que ne l’indique le titre de chansonnier, sentant bien qu’en mettant toute ma gloire à conserver ce titre auquel je dois tant [3], je lui devrais encore d’être jugé avec plus d’indulgence, placé par là loin et au-dessous de toutes les grandes illustrations de mon siècle. Le besoin de cette position spéciale a toujours dû m’ôter l’idée de courir après les dignités littéraires les plus enviées et les plus dignes de l’être, quelque instance que m’aient faite des amis influents et dévoués, qui, dans la poursuite de ces dignités, me promettaient, je suis honteux de le dire, plus de bonheur que n’en a eu B.Constant [4], grand publiciste, grand orateur, grand écrivain. Pauvre Constant !
A ceux qui douteraient de la sincérité de mes paroles, je répondrai : les rêves poétiques les plus ambitieux ont bercé ma jeunesse ; il n’est presque point de genre élevé que je n’aie tenté en silence. Pour remplir une immense carrière, à vingt ans, dépourvu d’études, même de celle du latin [5], j’ai cherché à pénétrer le génie de notre langue et les secrets du style. Les plus nobles encouragements m’ont été donnés alors. Je vous le demande : croyez-vous qu’il ne me soit rien resté de tout cela, et qu’aujourd’hui, jetant un regard de profonde tristesse sur le peu que j’ai fait, je sois disposé à m’en exagérer la valeur ? mais j’ai utilisé ma vie de poëte [6], et c’est là ma consolation. Il fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu’il entend et qu’il aime, et qui se créât des imitateurs pour varier et multiplier les versions du même texte. J’ai été cet homme. La Liberté et la Patrie, dira-t-on, se fussent bien passées de vos refrains. la Liberté et la Patrie ne sont pas d’aussi grandes dames qu’on le suppose : elles ne dédaignent le concours de rien de ce qui est populaire. Il y aurait, selon moi, injustice à porter sur mes chansons un jugement où il ne me serait pas tenu compte de l’influence qu’elles ont exercée. Il est des instants, pour une nation, où la meilleure musique est celle du tambour qui bat la charge.
[...]
Comme chansonnier, il me faut répondre à une critique que j’ai vue plusieurs fois reproduite. On m’a reproché d’avoir dénaturé la chanson en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Collé, des Panard, des Désaugiers [7]. J’aurais mauvaise grâce à le contester, car c’est, selon moi, la cause de mes succès. D’abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est tout une langue, et que, comme telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés. J’ajoute que depuis 1789 le peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont acquis un très grand développement ; notre histoire le prouve. La chanson, qu’on avait définie l’expression des sentiments populaires, devait dès lors s’élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et l’amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution, et ce n’était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la barque à Caron, qu’on pouvait obtenir l’honneur d’être chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore ; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir l’entrée des salons pour y faire des conquêtes dans l’intérêt de ces sentiments. De là, autre nécessité de perfectionner le style et la poésie de la chanson.
Je n’ai pas fait seul toutes les chansons depuis quinze ou dix-huit ans. Qu’on feuillette tous les recueils, et l’on verra que c’est dans le style le plus grave que le peuple voulait qu’on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. Il doit sans doute l’habitude de ce diapason élevé à l’immortelle Marseillaise, qu’il n’a jamais oubliée, comme on l’a pu voir dans la grande Semaine [8].
Pourquoi nos jeunes et grands poëtes ont-ils dédaigné les succès, que, sans nuire à leurs autres travaux, la chanson leur eût procurés ? notre cause y eût gagné [9], et, j’ose le dire, eux-mêmes eussent profité à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que ne le voudrait le génie de notre bonne langue française. Leur style eût sans doute été obligé de renoncer, en partie, à la pompe des mots [10] ; mais, par compensation, ils se seraient habitués à résumer leurs idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l’instinct du vulgaire [11] , lors même que les détails les plus heureux lui échappent. C’est là, selon moi, mettre de la poésie en dessous. Peut-être est-ce, en définitive, une obligation qu’impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.
J’ai pensé quelquefois que si les poëtes contemporains avaient réfléchi que désormais c’est pour le peuple qu’il faut cultiver les lettres, ils m’auraient envié la petite palme qu’à leur défaut je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule ; je dis le peuple d’en bas, si l’on veut. Il n’est pas sensible aux recherches de l’esprit, aux délicatesses du goût ; soit ! mais par là même il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement pour cultiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements ; ce ne sont ni des idées abstraites, ni des types qu’il vous demande : montrez-lui à nu le cœur humain. Il me semble que Shakespeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style ? Croit-on que les vers inimitables de Racine, appliqués à l’un de nos meilleurs mélodrames, eussent empêché, même aux boulevards, l’ouvrage de réussir ! Inventez, concevez pour ceux qui tous ne savent pas lire [12] ; écrivez pour ceux qui savent écrire.
Par suite d’habitudes enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. Il ne se présente à nous que comme une tourbe grossière, incapable d’impressions élevées, généreuses, tendres. Toutefois, chez nous il y a pis, même en matière de jugements littéraires, surtout au théâtre. S’il reste de la poésie au monde, c’est, je n’en doute pas, dans ses rangs qu’il faut l’aller chercher. Qu’on essaie donc d’en faire pour lui ; mais, pour y parvenir, il faut étudier ce peuple. Quand par hasard nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leur jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres : représentent-ils des hommes du peuple, même dans des compositions historiques, ils semblent se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi : "Est-ce ma faute si je suis misérablement déguenillé ? si mes traits sont flétris par le besoin, quelquefois même par le vice ? Mais dans ces traits hâves et fatigués a brillé l’enthousiasme du courage et de la liberté ; mais sous ces haillons coule un sang que je prodigue à la voix de la patrie. C’est quand mon âme s’exalte qu’il faut me peindre. Alors je suis beau ! " et le peuple aurait raison de parler ainsi.
Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est sorti des classes inférieures, à peu d’exceptions près. Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leurs origines ; ou si nous voulons bien souffrir chez nous des portraits de famille, c’est à condition d’en faire des caricatures. Beau moyen de s’anoblir, vraiment ! Les Chinois sont plus sages : ils anoblissent leurs aïeux.
Le plus grand poëte des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléon, lorsqu’il se dégageait de l’imitation des anciennes formes monarchiques, jugeait le peuple ainsi que devraient le juger nos poëtes et nos artistes. Il voulait, par exemple, que le spectacle des représentations gratis fût composé des chefs-d’œuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et l’on a remarqué que jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de discernement. Le grand homme avait appris de bonne heure, dans les camps et au milieu des troubles révolutionnaires, jusqu’à quel degré d’élévation peut atteindre l’instinct des masses, habilement remuées. On serait tenté de croire que c’est pour satisfaire à cet instinct qu’il a tant fatigué le monde. L’amour que porte à sa mémoire la génération nouvelle qui ne l’a pas connu, prouve assez combien l’émotion poétique a de pouvoir sur le peuple. Que nos auteurs travaillent donc sérieusement pour cette foule bien préparée à recevoir l’instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire.
Les jeunes gens, je l’espère, me pardonneront ces réflexions que je ne hasarde ici que pour eux. Il en est peu qui ne sachent l’intérêt que tous m’inspirent. Combien de fois me suis-je entendu reprocher des applaudissements donnés à leurs plus audacieuses innovations ! Pouvais-je ne pas applaudir, même en blâmant un peu ? Dans mon grenier, à leur âge, sous le règne de l’abbé Delille [13], j’avais moi-même projeté l’escalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait : Non, les Latins et les Grecs même ne doivent pas être des modèles, ce sont des flambeaux : sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m’avait arraché aux lisières des Le Batteux et des La Harpe [14] ; service que je n’ai jamais oublié.
Je l’avoue pourtant ; je n’aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs ; je n’aurais pas voulu surtout qu’on tournât le dos à notre siècle d’affranchissement, pour ne fouiller qu’au cercueil du moyen âge, à moins que ce ne fut pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-être avais-je tort, après tout. C’est lorsqu’à travers l’Atlantique il croyait voguer vers l’Asie, berceau de l’ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens ! il y a de la raison dans votre audace ; mais, puisque vous avez l’avenir pour vous, montrez un peu moins d’impatience contre la génération qui vous a précédés, et qui marche encore à votre tête par rang d’âge. Elle a été riche aussi en grands talents, et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C’est du milieu des combats à mort de la tribune, au bruit des longues et sanglantes batailles ; dans les douleurs de l’exil ; au pied des échafauds, que, par de brillants et nombreux succès, ils ont entretenu le culte des Muses, et qu’ils ont dit à la barbarie : Tu n’iras pas plus loin. Et vous le savez ; elle ne s’arrête que devant la gloire. »

Notes

[1Sur Béranger, un ouvrage déjà ancien mais toujours fort intéressant à consulter : La chanson française. Béranger et son temps, introduction et notes par Pierre Brochon, Éditions sociales, 1979

[2Œuvres complètes de Béranger, T.1, Paris, Fournier aîné, 1839

[3Sa gloire fut en effet immense, et dans le peuple encore grandement analphabète, et du côté des "élites"

[4Benjamin Constant : Béranger était, entre autres personnalités, ami du leader libéral, mort en 1830 alors même que s’installait la monarchie constitutionnelle, bourgeoise à laquelle tous deux aspiraient

[5Un trauma jamais vraiment surmonté par Béranger

[6Graphie de l’époque

[7Tenants, fort connus, de la chanson anacréontique légère, dont les registres ne dépassaient pas les amours, le vin et les plaisanteries scabreuses

[8Les Trois Glorieuses de 1830, où l’insurrection parisienne renversa Charles X et les Bourbons. Béranger, ami de Laffitte, joua un rôle direct dans l’appel à Louis-Philippe d’Orléans

[9La cause libérale, que Béranger a défendue, plus ou moins ouvertement, pendant toute la Restauration

[10Voilà l’ennemi

[11Le mot n’a ici rien de péjoratif

[12Et Dieu sait qu’ils étaient nombreux... d’où le succès de la chanson dans ce peuple analphabète

[13Versificateur célèbre du XVIIIe siècle

[14Auteurs et critiques consacrés de la fin du XVIIIe siècle

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