La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Courbet, l’atelier du peintre

Courbet, l’atelier du peintre

dimanche 30 juin 2019, par René Merle

Un document remarquable sur le génie pictural, et sur la trahison...


Pour entrer dans ce tableau manifeste, on consultera : Tableau
et l’extraordinaire présentation vivante : Présentation

Au lendemain de la mort de Courbet, le journaliste Gustave Puissant, familier de la presse radicale avancée, et qui fut commensal de Courbet, présente ainsi dans le jeune quotidien radical La Lanterne (3 janvier 1878) l’atelier parisien du peintre avant l’exil :
« L’atelier de la rue Hautefeuille, quels souvenirs ! Le divan d’abord, ce divan de reps apocryphe, foulé, pressuré, exténué, campement souvent, parfois refuge de la bande trainarde des Mürger [1], des Champfleurystes stériles [2], des hallucinés de Baudelaire, des irrités de Vallès. Puis le piano, privé de sa mâchoire de touches, encombré, bourré de journaux, de boites, de chapeaux avariés, de pipes, de ficelles, de soupières et de bouteilles à encre ; la console à galerie écrasée sous une malle de voyage plus vaste qu’une huche au pain ; une commode bombée, sans tiroir, et une table large comme la main, intitulée bureau, sur laquelle un encrier de faïence usurpait les fonctions de tue-mouches.
Aux murs, deux gravures, les deux seules reproductions d’un collègue, la Promenade des curés et les Séminaristes aux champs, d’Amand Gautier ; un couple de charbonniers érotiques figurant au besoin Adam et Eve ; des études bizarres, enfantines, la Halte du soldat et l’Homme casqué, des dames embuissonnées de dentelles, une platée de cerises noires ; le fameux Sauvage traversant les rapides, cette toile fantastique dont on n’a jamais pu s’expliquer l’incubation ; un Combat maritime (sa deuxième toile) cascade d’orangeade et de groseille à terrifier le flagorneur le plus impudent – la coquetterie d’atelier du maître consistait précisément dans cet étalage presque affecté des infirmités de son début – une Pythonisse prêtée au Dominicain ; enfin ses essais statuaires : les trois terres cuites chiffonnées et effrontées comme un Clodion, le plâtre de Courbet en blouse de voyage et le sac au dos, et le Pêcheur de chabots.
Aux amis, aux intimes, on réservait la vue de la seconde Remise des chevreuils, de la Source, et les deux prodigieuses copies du Bourgmestre de Rembrandt et de la Sorcière de Franz Hals, exécutées à Munich, en quatre jours, à la suite d’un défi porté par les élèves de Cornélius, copies si stupéfiantes, si monstrueusement belles, que l’acquéreur leur appliqua immédiatement les fers des originaux, à l’applaudissement unanime des perdants.
A midi, il descendait pesamment l’échelle de meunier donnant accès à sa chambre, tournaillait, allumai une pipe, mâchonnait une tyrolienne de sa composition, polissait du doigt un réflecteur. Et on voyait soudain apparaître la mère Denis, la concierge sans seconde embrassant, une soupière de gaudes [3] plus spacieuse qu’un cuvier à lessive. Courbet calait la soupe sur le bureau, s’attablait et décimait les gaudes non en glouton, en estomac superficiel, il les caressait de la langue, leur causait au passage ; il accomplissait dans l’œuvre de nourriture une sorte de devoir, respectant l’aliment et sa fonction ; je l’ai vu presque respectueux devant le pain, je l’ai vu saluer un champs de blés mûrs. Le repas terminé, il se campait devant le chevalet, saisissait la palette et le couteau ; et vogue la besogne jusqu’à six et sept heures du soir, au milieu des tranquilles causeries, des grasses narrées qu’il ponctuait de ses contractions goguenardes de la bouche et des glissements onduleux, furtifs et interrogateurs de ses longues prunelles de velours.
Le paysage, la forêt, le rocher, le ruisseau surgissaient sur la toile ; l’eau jetait sa chanson et le pétillement de sa mousse ; la forêt versait son arôme et ses frissons ; la pierre creusait ses pores ou hérissait ses aspérités. Il fut, avant tout, sincère et loyal dans sa peinture. La vérité, qui est la seule poésie, le charme, l’émotion que les dadais du pinceau cherchent inutilement à coups de pompiers prétentieusement obscènes et de drôlesses fessières, il les trouvait dans une feuille luisante de rosée, dans l’entr’ouvertement du bourgeon, le gonflement de l’écorce, le suintement de la sève, la buée d’une ondée de printemps. A quoi bon détailler ses puissances et ses grâces robustes ? Ne sommes-nous pas tous peintres, littérateurs et rimeurs actuels, élèves plus ou moins directs de Courbet ? Je me bornerai donc à publier, d’ici quelques jours, le catalogue complet de l’œuvre.
En terminant, un seul mot concernant le renversement de la colonne Napoléon. Deux hommes seuls pouvaient déterminer irréfutablement le rôle de Courbet dans l’événement. L’un Delescluze, dont la parole n’eût jamais été suspectée, mourut avant l’heure des témoignages. Le second ? … Demandez à M. Jules Simon ce qu’il pense de la culpabilité de Courbet.
G. PUISSANT. »

C’est le même Puissant qui assiste éploré aux obsèques civiles de Courbet [4] et en ramène notamment le déchirant témoignage suivant :
La Lanterne, 7 janvier 1878
« Obsèques de Courbet
« Rochefort s’avance. « L’ami, dit-il, que nous accompagnons à la dernière demeure, l’ami Courbet, - si j’ose lui appliquer cette dénomination familière qu’autorisait sa quasi-paternelle bonhommie – a usé sa vie dans la lutte. Depuis le jour où il saisit son premier pinceau, jusqu’à la minute où la maladie paralysa sa main, il a combattu, il a… »
Ici, les sanglots étouffent Rochefort. Il s’arrête, balbutie, s’excuse, chancelle… Nous l’entraînons à moitié évanoui. »

Un an après, on apprenait que G. Puissant émargeait depuis des années aux fonds secrets de la Préfecture de police pour moucharder dans les rangs des militants républicains avancés et des communards exilés, y compris Courbet...
Cf. : Police

Notes

[1Le célèbre auteur de Scènes de la vie de Bohème

[2Champleury, littérateur défenseur du réalisme

[3plat à base de maïs

[4Courbet mourut en Suisse romande, où il avait dû s’exiler après la Commune. Cf. : Sur la mort de Courbet.

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP