La Seyne sur Mer

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Second Empire et capitalisme

mercredi 2 janvier 2019, par René Merle

Quand nous commémorions la résistance au coup d’État de 1851, combien en avons-nous rencontré de ces admirateurs de Badinguet qui font passer à la trappe le coup d’État ! Selon eux, que pèserait cette violence initiale de Louis-Napoléon au regard de l’essor économique prodigieux que le nouveau pouvoir a permis...
Avec le Second Empire, de fait, la France est pleinement entrée dans la modernité capitaliste, industrielle, urbaine, bref dans la France que nous connaissons... Et le profit des capitalistes a eu pour corollaire l’amélioration du mieux-vivre de tous. Magnifique exemple des fruits de l’économie libérale dont on nous rabat les oreilles aujourd’hui ?
Plutôt que d’évoquer à ce propos des commentaires "de gauche", allons aux extrêmes, empruntons à l’essayiste monarchiste Emmanuel Beau de Loménie quelques lignes démystificatrices, extraites d’un ouvrage paru sous l’occupation (l’auteur fut pétainiste) : E.Beau de Loménie, Les responsabilités des dynasties bourgeoises, I. « De Bonaparte à Mac-Mahon », Denoël, 1943.
D’autant que ces lignes prennent une singulière actualité au regard de ce que nous vivons aujourd’hui…
« Nous n’avons pas ici à prendre parti entre les doctrines d’économie libérale et d’économie dirigée. Ce que nous devons constater par contre, c’est que, loin de travailler avec les risques de la concurrence, sur le plan de l’économie libérale, sans recours à l’État, les principales familles dont les descendants sont aujourd’hui à la tête de notre grand état-major financier et industriel, ont établi les bases de leurs fortunes et de leur puissance en exploitant leurs fonctions et leurs influences officielles dans des secteurs économiques que des concessions dépendant de l’État et des relations politiques avaient abrité des principaux risques.
Le mouvement, nous l’avons vu, avait commencé dès le Premier Empire avec la fondation de la Banque de France et avec la loi de 1810 sur les concessions de mines. Il s’était développé sous Louis-Philippe avec la loi de 1842 sur les concessions de chemins de fer. Le Second Empire ouvrait aux privilégiés des facilités encore plus grandes. Les avantages accordés aux concessionnaires des chemins de fer par la loi de 1842 étaient encore accrus par les conventions de 1859, en vertu desquelles, pour couvrir les frais entraînés par la nécessité de créer des lignes nouvelles, sans exposer les compagnies à aucun risques, l’État ne se contentait plus de prendre à sa charge une part des travaux, mais assurait en outre aux actionnaires des compagnies, sur les fonds du budget, par le système de la garantie d’intérêt, un dividende minimum, lequel était fort confortable. Quant aux accaparements concédés aux gens en place dans la finance proprement dite, ils étaient encore étendus lorsque, en plus de la Banque de France, le gouvernement de Napoléon III fondait de grands établissements de crédit privilégies : le Crédit Foncier ou la Société Générale de Crédit Industriel et Commercial par exemple, dont il se réservait de nommer lui-même l’état-major dirigeant, et à qui le développement industriel, les spéculations et les grands travaux d’urbanisme ouvraient des débouchés immenses.
De plus, si une pareille politique assura aux bénéficiaires des fortunes énormes, elle commença, vers le temps du Second Empire, à se révéler très coûteuses pour les finances publiques.
Un des principaux thèmes de propagande capitaliste, ces dernières années, consistait à dénoncer l’augmentation de nos budgets sous la Troisième République, et à rendre les surenchères électorales et démagogiques du régime et des partis populaires responsables de ce regrettable état de choses. L’argumentation pouvait être impressionnante dans la presse et dans les réunions publiques. Si nous considérons nos budgets avec le recul et l’objectivité de l’historien, l’affaire se révèle beaucoup moins simple et moins unilatérale. Quand nous arriverons à la période de la Troisième République, nous serons amenés à constater que ce ne fut pas toujours, loin de là, aux moments où le pouvoir était aux mains des partis démagogiques que les dépenses furent les plus ruineuses pour l’État. Les finances du Bloc National, en particulier, représentent, nous le verrons, un des plus honteux chapitre de l’histoire des dynasties bourgeoises.
Toute proportion gardée, en tenant compte du fait que les fallacieux et chimériques systèmes d’exploitation sans frein du crédit n’étaient encore, au milieu du siècle dernier, qu’à leurs débuts, pendant le Second Empire, sous un régime qui n’avait rien de parlementaire, les fautes et les erreurs furent comparables. Sous la Restauration, en 1820, le budget de la France représentait 875 millions de dépenses annuelles. Sous la monarchie de Juillet, au moment des premières grandes entreprises capitalistes, il avait peu à peu grandi jusqu’à atteindre en 1847 1 milliard 600 millions. La Deuxième République qui, quoi qu’on puisse penser des régimes républicains, fut en fait un régime économe, l’avait réduit à 1 milliard 300 millions en 1851. Aussitôt le coup d’État accompli, il ne s’agissait plus d’économies, au contraire. Dès le 25 juin 1852, dans un rapport au Corps Législatif, Morny, le grand animateur, et aussi le grand corrupteur du régime, celui dont le nom allait, pendant quinze ans, jusqu’à sa mort, se retrouver dans toutes les affaires, dans toutes les spéculations, Morny déclarait : « Le gouvernement tient à montrer, pour les grandes entreprises, un esprit large et bienveillant, exempt de cette mesquine jalousie que l’on pouvait reprocher aux régimes antérieurs. » Et de fait, les dépenses publiques repartaient tout de suite en flèche. Par une progression régulière et continue, les budgets allaient grossir d’année en année, jusqu’à atteindre en 70 deux milliards 200 millions de dépenses. Qui plus est, ces budgets, malgré leur augmentation constante, allaient se solder à la fin de chaque exercice, par des déficits énormes. Pour boucher les trous, on allait recourir à des emprunts répétés et importants, 4 milliards environ en 15 ans, rien que pour les budgets de l’État, sans compter les emprunts municipaux, lesquels, pour les travaux d’Haussmann en particulier, furent considérables. Et sans doute ces emprunts permettaient de dissimuler provisoirement l’embarras du trésor et ils fournissaient aux financiers l’occasion de commissions fructueuses. Mais ils grevaient l’avenir, ils alourdissaient la dette publique, et, par la charge des intérêts accumulés à servir, ils rendaient pour plus tard les économies de plus en plus difficiles, et ils tentaient les hommes politiques par l’exemple de leurs dangereuses facilités.
Certes, à plus d’un point de vue, l’œuvre accomplie grâce aux prodigalités du Second Empire fut importante. Non seulement notre réseau de chemins de fer se développa ; non seulement notre équipement économique moderne s’amorça ; les villes se transformèrent ; le Paris d’Haussmann en particulier dessina ses vastes perspectives. Mais en bien des quartiers les plans improvisés avec un vandalisme de brasseurs d’affaires, saccagèrent, pour la seule satisfaction des spéculateurs et des marchands de terrain, certaines des merveilles du vieux Paris, que les margoulins qui se faisaient concéder en bloc la construction et l’aménagement de boulevards entiers remplaçaient trop souvent par de mornes alignements de bâtisses au rabais. Et puis une partie, une trop grande partie des capitaux mis en œuvre restait entre les mains des intermédiaires irresponsables et de plus en plus exigeants, qui prenaient l’habitude de vivre, de s’enrichir aux dépens de l’État, tout en s’imaginant de plus ou moins bonne foi qu’ils travaillaient avec leur propre argent et celui de commanditaires particuliers. Ils arrivaient sans effort à se persuader qu’ils pratiquaient l’économie libérale la plus orthodoxe. Et déjà ils pratiquaient en réalité ce que nous pourrions beaucoup plus justement appeler « l’économie accaparée.
 »

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