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La Canaille (Chanson) – 1865

mercredi 2 janvier 2019, par René Merle

Chansons historiques de France 190 : la Canaille, 1865

En feuilletant Le Carillon, une petite feuille toulonnaise de la fin du Second Empire, consacrée aux spectacles de la ville et aux échos culturels locaux, j’ai eu la surprise d’y trouver, en ce mois de mars 1870, le texte de La Canaille (1865), du romancier et parolier Alexis Bouvier, que mit en musique le chansonnier et comédien Joseph Darcier.
Belle preuve de la diffusion de ce texte, initialement appelé La Chanson des gueux. Rien à voir avec les douteuses mises en scène misérabiliste d’un lumpenprolétariat de déclassés, qui eurent leur heure de gloire sous la Monarchie de Juillet. Ces « gueux » que salue Bouvier sont les travailleurs manuels de la capitale, ainsi que les intellectuels ou artistes d’une Bohème proche du peuple.
L’apparition inattendue de la chanson dans cette feuille de la jeunesse libérale et petite bourgeoise du grand port militaire n’est peut-être que délectation esthétique devant l’étrangeté sociologique, mais elle peut être aussi le signe de la vague de fond qui monte en ces temps de référendum plébiscite impérial, et qui aura le sort que l’on sait à partir de septembre 1870.
Dans son respect du peuple et l’exaltation de son patriotisme, le texte annonce à la fois l’engagement populaire dans la guerre franco-prussienne, dès qu’elle fut la guerre de la République, et les Communes de Marseille puis de Paris, où, pour la première fois de l’histoire, « la canaille », telle que la présente Bouvier, gouverna dignement et courageusement avant d’âtre massacrée.
Pendant la Commune de Paris, la Bordas en fit un chant de lutte.
On peut toujours se demander ce que savent de "la canaille" d’aujourd’hui nos élites gouvernementales formatées par Science Po et l’ENA, se targuant de socialisme...

Dans la vieille cité française
Existe une race de fer ;
Dont l’âme comme une fournaise
A de son feu bronzé la chair.
Tous ses fils naissent sur la paille
Pour palais ils n’ont qu’un taudis...
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
Ce n’est pas le pilier du bagne ;
C’est l’honnête homme dont la main
Par la plume ou le marteau gagne
En suant son morceau de pain.
C’est le père enfin qui travaille
Les jours et quelquefois les nuits
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
C’est l’artiste, c’est le bohème
Qui sans souper rime rêveur
Un sonnet à celle qu’il aime
Trompant l’estomac par le cœur.
C’est à crédit qu’il fait ripaille
Qu’il loge et qu’il a des habits
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
C’est l’homme à la face terreuse
Au corps maigre, à l’œil de hibou
Au bras de fer à main nerveuse
Qui sortant d’on ne sait pas où
Toujours avec esprit vous raille
Se riant de votre mépris...
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
C’est l’enfant que la destinée,
Force à jeter ses haillons
Quand sonne sa vingtième année
Pour entrer dans nos bataillons.
Chair à canon de la bataille
Toujours il succombe sans cris...
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
Ils fredonnaient la Marseillaise
Nos pères les vieux vagabonds
Attaquant en quatre-vingt-treize
Les bastilles dont les canons
Défendaient la vieille muraille...
Que de trembleurs ont dit depuis
« C’est la canaille ! »
Eh bien ! j’en suis !
Les uns travaillent par la plume
Le front dégarni de cheveux
Les autres martèlent l’enclume
Et se soûlent pour être heureux.
Car la misère en sa tenaille
Fait saigner leurs flancs amaigris
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
Enfin, c’est une armée immense
Vêtue en haillons, en sabots
Mais qu’aujourd’hui la vieille France,
Les appelle sous ses drapeaux.
On les verra dans la mitraille
Ils feront dire aux ennemis :
« C’est la canaille ! »
Eh bien ! j’en suis !

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