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L’Humanité et la mort de George Sorel

lundi 4 février 2019, par René Merle

Le quotidien communiste l’Humanité 31 août 1922, (une Humanité toute vibrante de la grève du Havre), publie en Une cet article accompagné d’une photo :

« Georges Sorel
Georges Sorel vient de mourir. Il était né le 2 novembre 1846, à Cherbourg. Il fut élève du collège Rollin, entra à l’Ecole polytechnique, et fut ensuit promu ingénieur des ponts-et-chaussées, fonction dont il se démit en 1891.
L’histoire de sa vie est liée désormais à celle de son activité intellectuelle. Il fonde l’Ere nouvelle avec Diamandy et le Devenir social avec Alfred Bonnet. Il collabore au Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle, et publie son œuvre capitale, les Réflexions sur la Violence. Viennent ensuite, à peu d’intervalle, le Système historique de Renan, les Illusions du Progrès, l’Introduction à l’Economie moderne, les Matériaux d’une théorie du Prolétariat, et, il y a deux ans à peine, De l’utilité du Pragmatisme.
Sa collaboration à la Revue de Métaphysique et de Morale, ainsi qu’à de nombreuses revues et publications françaises et étrangères est extrêmement variée et considérable. Notons, en outre, ce fait, que la plupart des syndicalistes et socialistes italiens revendiquaient Georges Sorel comme leur maître.
Dès ses débuts, la Révolution russe n’eut pas de plus chaud partisan que lui, et alors que beaucoup hésitaient encore à se prononcer, son adhésion pleine et entière était déjà acquise à la grande Révolution prolétarienne.
Son Plaidoyer pour Lénine, paru en appendice de la cinquième édition des Réflexions, date des débuts même de la Révolution soviétique.
Les quelques articles qu’il donna à la Revue communiste de Rappoport nous le montrent acquis sans rémission aucune à la grande cause du prolétariat international.

Les Réflexions sur la Violence ont été traduites à peu près dans toutes les langues. L’on ne tardera pas sans doute à s’apercevoir que leur importance idéologique ne le cède pas à celle du Capital lui-même.
Il meurt à 76 ans, après une longue maladie, à Boulogne-sur-Seine, où il était admirablement soigné par ses neveu et nièce M. et Mme David.
Il n’y aura pas d’obsèques à Paris, son corps sera transporté dans un petit cimetière des environs de Lyon, près de sa compagne, dont le souvenir lui était resté si cher.
Avec lui disparaît un théoricien de grande envergure, érudit et tenace, dont les idées laisseront sur l’esprit de la génération actuelle une durable et bienfaisante empreinte. Logicien de premier ordre, idéaliste dans le meilleur sens du mot, c’est-à-dire dans la mesure où l’idée peut se transformer en acte et devenir une force effective ; homme humble et modeste dans la vie privée, peu soucieux de la considération officielle et respecté de ses ennemis mêmes, il emporte avec lui les regrets de tous ceux qui ont le culte de la probité, de la droiture et du courage silencieux. »

Le lendemain, le journal communiste publiera un long article de Paul Delesalle :

Le 1er septembre 1922, au lendemain de l’annonce en première page de la mort de Sorel, L’Humanité journal communiste publie en première page, un hommage à Sorel signé Paul Delesalle.
Cette publication s’inscrit dans le (provisoire) compagnonnage du jeune Parti communiste et des syndicalistes révolutionnaires qui avaient refusé l’Union sacrée et qui saluaient la révolution soviétique.
Paul Delesalle [1870] était une figure éminente de ce syndicalisme révolutionnaire. Ajusteur mécanicien hautement spécialisé (il avait mis au point l’appareil chronophotographique des frères Lumière, qui ne lui en avaient pas été reconnaissants pour autant), Delassale était parfaitement représentatif de ce prolétariat parisien professionnellement très qualifié ; prolétariat autodidacte, généreux, et anarchisant. En 1897 il était devenu secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du travail. Cofondateur de l’anarcho-syndicalisme, il fut secrétaire adjoint de la CGT et un des auteurs de la charte d’Amiens. En 1907, il devint éditeur militant. En 1911, il avait ouvert rue Monsieur le Prince une petite librairie - bouquinerie, très fréquentée par toutes les mouvances anarchistes et socialistes révolutionnaires. Sorel en était un habitué. Delesalle fut un des premiers adhérents du PCF (qu’il quittera plus tard, comme nombre d’anciens syndicalistes révolutionnaires).

« Georges Sorel
Le prolétariat se rend-il bien compte de la perte qu’il vient de faire en la personne du très grand théoricien socialiste qui vient de disparaître ? Il est à l’heure actuelle encore permis d’en douter.
Si ceux qui l’ont approché savent tout ce que le socialisme perd, la grande masse des prolétaires, qu’il aimait si ardemment, si profondément, l’a, il faut bien l’avouer, un peu trop méconnu.
Et, cependant, tout son amour pour ceux qui peinent, pour ceux qui sont la chair à travail du capitalisme, n’est-il pas dans la dédicace de son livre, écrit pour eux Matériaux pour une théorie du prolétariat [1] ? :
« Que les chers camarades acceptent l’hommage de ce livre écrit par un vieillard qui s’obstine à demeurer, comme l’avait fait Proudhon, un serviteur désintéressé du prolétariat. »
Pendant plus de trente années – il avait déjà plus de 40 ans lorsque parurent ses premiers écrits socialistes – l’on peut dire qu’il n’eut qu’un but, qu’un idéal, mettre son cerveau, ses vastes connaissances encyclopédiques au service désintéressé du prolétariat.
Dans ses conversations si riches, si pleines d’aperçus nouveaux, sur les grands faits sociaux contemporains, toujours la même pensée dominante : « Quel avantage, quel intérêt peut-il y avoir pour le prolétariat ? »
Cette pensée explique son antidémocratisme, dont certains milieux lui ont fait grief.
C’est qu’il savait sentir comme pas un le tort fait à la classe ouvrière par des politiciens comme Millerand, Viviani, Briand, Wilson, qui incarnent si bien la ploutocratie démocratique au service des puissances d’argent.
Son dédain pour eux n’avait d’égal que son mépris – car la haine lui était inconnue.
Alors que le socialisme d’avant-guerre sombrait dans un vague démocratisme social, Sorel avait mis tous ses espoirs socialistes dans notre syndicalisme des luttes héroïques de 1904-1906 [2], dans ce syndicalisme dont un camarade du Parti pouvait dire à la tribune d’un de nos derniers Congrès, qu’il fut un moment « la conscience du socialisme ».
Sa préface à l’Histoire des Bourses du Travail de Fernand Pelloutier [3], et surtout son admirable plaquette : L’Avenir socialiste des Syndicats [4], resteront comme des chefs-d’œuvre de dialectique et de propagande. Enfin, ses nombreux articles parus dans le Mouvement socialiste nous fixeront une belle ligne de conduite.
Peut-être me résoudrai-je un jour à publier une partie des lettres qu’il m’écrivait pendant la guerre [5]. Cela peut paraître formidable, mais, dès novembre 1914, il prévoyait, que dis-je, il avait prévu tout ce qui est arrivé depuis, le prolétariat faisant tous les frais de la guerre, donnant son sang et le meilleur de lui-même pour être dupé, bafoué, par ses ennemis de classe. Ah ! ses lettres prophétiques comme j’y ai songé depuis…
Autant la guerre lui était apparue comme une duperie, autant il donna son adhésion enthousiaste à la Révolution russe. Avec sa belle clairvoyance des grands faits sociaux il sentit immédiatement que le prolétariat russe avait, dans la débâcle générale, sauvé irrémédiablement le socialisme mondial, que la bourgeoisie croyait, par sa guerre, avoir vaincu pour longtemps.
Dès fin 1918, dans un appendice à la quatrième édition des Réflexions sur la violence, il donnait, alors que beaucoup doutaient encore, son Plaidoyer pour Lénine. Pour répondre à quelques stupides insinuations d’un stipendié de l’Entente [6] il écrivait : « Je ne serais pas médiocrement fier d’avoir contribué à la formation intellectuelle d’un homme – Lénine – qui me semble être, à la fois, le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx et un chef d’Etat dont le génie rappelle celui de Pierre le Grand »[[Lénine ne lui rendait pas vraiment la pareille.].
Et, dans un post-scriptum à l’avant-propos de ses Matériaux d’une théorie du prolétariat, il terminait par cette exhortation :
« La guerre a posé des problèmes nouveaux que je n’oserais pas aborder en ce moment ; un seul point semble acquis ; c’est que la victoire de l’Entente a été un triomphe pour la ploutocratie démagogique.
Celle-ci veut achever son œuvre en supprimant le bolcheviks qui lui font peur ; ses forces militaires sont largement suffisantes pour effectuer cette opération ; mais que gagneront les ploutocratie à l’extermination des révolutionnaires russes ?
Est-ce que le sang des martyrs ne serait pas, une fois de plus, fécond ? Il ne fait pas oublier que sans les massacres de juin 1848 et de mai 1871, le socialisme aurait eu bien de la peine à faire accepter en France le principe de la lutte de classe.
La sanglante leçon de choses qui se produira en Russie fera sentir à tous les ouvriers qu’il y a une contradiction entre la démocratie et la mission du prolétariat ; l’idée de constituer un gouvernement de producteurs ne périra pas ; le cri : « Mort aux intellectuels », si souvent reproché aux bolcheviks, finira peut-être par s’imposer aux travailleurs du monde entier[[La position classique des syndicalistes révolutionnaires : les "intellectuels", ce sont les avocats, journalistes, professeurs, etc. qui se sont institués dirigeants du mouvement socialiste. À remarquer que Marx, Lénine, comme Sorel et Pelloutier, étaient aussi des "intellectuels".].
Il faut être aveugle pour ne pas voir que la révolution russe est l’aurore d’une ère nouvelle. »
Si Sorel est resté un peu trop méconnu, je suis maintenant bien tranquille, la postérité lui est conquise ; son nom est à jamais inscrit dans les annales du prolétariat.
Prolétaires, exploités de partout, croyez-m’en, c’est l’un de vos plus lucides et de vos plus grands défenseurs qui vient de disparaître.
P.Delesalle"

Notes

[11919

[2Les grandes grèves finalement brisées par Clémenceau

[31901

[41898

[5Cf. Georges Sorel, Lettres à Paul Delesalle, 1914-1921, Grasset, 1947

[6Les Alliés de 14-18

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