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L’Humanité et le centenaire de Renan

lundi 4 février 2019, par René Merle

Renan appartient à une Bourgeoisie tuée par le capitalisme


On comparera la position des socialistes sur l’événement du centenaire [1], et celle du quotidien communiste l’Humanité.
Le quotidien communiste (12 mars 1923) ne rend compte qu’en quelques lignes de l’hommage à Renan organisé notamment par la Ligue des Droits de l’Homme et le Grand Orient, et donc de l’allocution d’Anatole France. Le PCF d’alors, en effet, interdisait à ses adhérents de faire partie de ces deux organisations. Pour autant, Renan n’est pas oublié : un long article en pages 1 et 2 est signé par un des rédacteurs du journal, Amédée Dunois. La présence de Dunois illustre bien ce qu’était alors le tout jeune parti communiste, où cohabitaient, souvent difficilement, des militants d’origine et de formation bien différentes. Dunois [1878] avait été d’abord un militant anarchiste, puis syndicaliste révolutionnaire. Il avait rejoint la SFIO en 1912 et était devenu un proche collaborateur de Jaurès à l’Humanité (il était près de lui le soir de son assassinat). Refusant l’union sacrée, il avait rejoint les rangs des pacifistes, puis ceux des partisans de l’adhésion à la IIIe internationale communiste.

« RENAN ET NOUS
Un libre, souple et capricieux idéologue, un historien savant, coloré, imaginatif, visionnaire, un moraliste profond, ironique, indulgent et bon, un incomparable poète (encore qu’il n’ait écrit qu’en prose), un merveilleux artiste, - Ernest Renan, dont on fêtait ces jours derniers , le centenaire, est à la fois tout cela. Et c’est pourquoi, sans aucun doute, tant que des hommes seront sensibles à la beauté, tant qu’ils apprécieront les prestiges sévères de la connaissance, la grâce lumineuse des rêves éternels dont s’anime la vie, les enchantements d’un style ondoyant et divers, la renommée de l’auteur de la « Prière sur l’Acropole », - auquel il n’aura manqué, pour égaler Voltaire que de vivre au siècle de Voltaire – ne s’effacera pas de leur mémoire et de leur cœur.
Mais ceci étant dit, une question se pose qui, dans un organe communiste et ouvrier, ne peut pas ne pas se poser.
Le prolétariat d’aujourd’hui a-t-il quelque chose à apprendre de Renan ? Que celui-ci soit un maître, cela n’est point douteux, pour des intellectuels et des lettrés, curieux des travaux et des jeux de l’esprit. Mais en est-il de même pour le prolétariat, - pour cette classe ouvrière moderne, dont la mission historique est de changer de fond en comble le régime de la propriété et de la production, de renouveler jusque dans ses bases l’ordre social établi ? Telle est, exactement, la question qui se pose.
Il ne s’agit point de savoir, bien sûr, si Renan a aimé le « peuple », s’il a eu, dans ses meilleurs jours, des visées d’éducation populaire, s’il a fini par accepter, - sans cesser de les refouler, - la démocratie et le suffrage universel. M. Aulard a écrit que l’historiographie de Jesus fut « un ami du peuple, un ami éclairé et non flatteur, un ami vrai ». Mais le point de vue de M. Aulard, essentiellement démocratique et « populaire », diffère assurément du nôtre, qui est révolutionnaire et prolétarien [2].
Il s’agit de savoir, je le répète, si l’idéologie renanienne – à laquelle la bourgeoisie a depuis longtemps renoncé, comme elle a renoncé, depuis plus longtemps encore, à l’idéologie voltairienne – peut être offerte en nourriture au prolétariat, si elle peut être actuellement utilisée contre les institutions et les idées du vieux monde.
Eh bien, franchement, je ne le crois pas.
L’idéologie renanienne
Renan a été, jusqu’au bout des ongles, un bourgeois, un bourgeois français de la meilleure époque. Il a tenu par toutes ses fibres à l’ancienne société bourgeoise, telle que l’avait fondée la Révolution française et qui, rationaliste en philosophie, teintée d’un peu de romantisme en littérature, a fait du libéralisme en politique et en économie sa doctrine et son instrument de règne. Cette société n’est plus. Il y a longtemps que l’évolution économique qui, de ses lois d’airain, gouverne le monde, l’a envoyée rejoindre, au musée de l’histoire, la société aristocratique et monarchique dont elle était issue et dont elle avait pris la place.
L’idéologie renanienne m’apparaît comme la suprême fleur, puissante et délicate, d’une civilisation abolie, qui croyait sincèrement à la souveraineté de l’Esprit, à « l’avenir de la Science » et qui se figurait qu’on pourrait bâtir sur cette base un gouvernement d’hommes libres, ingénieux, éclairés, optimistes. Toutes les croyances des âges défunts s’amalgament dans cette idéologie brillante qui semblait avoir fondu en elle ce qu’il y avait de meilleur dans l’incrédulité d’un Voltaire et dans l’antique rêverie chrétienne. L’idéologie renanienne s’abandonnait volontiers à l’utopie : elle estimait que le travail des siècles pour délivrer l’individu des tyrannies conjuguées des Églises et des États, des dogmes et des lois, ne pouvait manquer d’aboutir à la domination d’une élite instruite et raffinée à l’éclosion d’une société fondée sur le mérite individuel, la capacité morale, la pleine liberté. Utopie essentiellement bourgeoise bien entendu et dans laquelle la libre pensée n’était guère que la transposition intellectuelle du libre échange des économistes classiques.
Une nouvelle société bourgeoise
Mais tandis que, dans le silence de sa bibliothèque, un Renan rêvait de fonder le gouvernement des hommes sur la raison et sur la science, le monde, autour de lui, marchait. La science et la raison, indifférentes à l’utopie, s’appliquaient à développer l’industrie, à multiplier les moyens de communication, à rapprocher les continents, à dompter le temps et l’espace. La houille, le fer et l’acier créaient une société bourgeoise bien différente de l’ancienne, une société capitaliste, où des masses innombrables, mal nourries, mal logées, réduites à l’esclavage, peinaient douze heures par jour, dans des ateliers gigantesques, à enrichir des dynasties d’industriels, de trafiquants et de banquiers. Les antagonismes sociaux, les antagonismes nationaux élargissaient leur envergure, développant partout, avec le militarisme et la paix armée, les appétits de domination, mettant aux prises en des convulsions périodiques bourgeois et prolétaires, jetant les empires à l’assaut des empires, les peuples à l’assaut des peuples. Le « matérialisme » bourgeois, où le candide Renan n’avait vu qu’un mal transitoire et bénin, devenait, en s’exaspérant, l’impérialisme capitaliste, fauteur d’expéditions coloniales, de guerres et de révolutions armées. La démocratie se changeait en ploutocratie. Le libéralisme aboutissait partout au règne de la force brutale, à des conflagrations guerrières, à des sursauts de dictature.
Taine et Renan
Ainsi se transformait le monde sans que Renan, tourné vers le passé, tout à la poésie des civilisations disparues, s’aperçût de la transformation. Il est vrai qu’à ses côtés, d’autres hommes, dont était Taine, avertis du danger que courait l’édifice par le furieux craquement de la Commune, prenaient plus nettement conscience des âpres réalités de ce monde nouveau et appelaient la bourgeoisie bénéficiaire à réagir, intellectuellement comme politiquement, contre un libéralisme et un optimisme surannés.
Taine et Renan ? Certaines affinités spirituelles, leur foi commune dans le déterminisme et dans la science, la similitude de leurs origines hégéliennes et de leurs tendances panthéistes ont fait qu’on a longtemps associé leurs deux noms. Il faut maintenant reconnaître qu’ils étaient étrangement différents. Renan voit et révère dans l’homme le dieu qui s’y tient caché. Taine y discerne au contraire, non pas même le « dieu tombé », mais le « gorille féroce et lubrique ».Tandis que l’un pose la liberté comme la fin suprême et le souverain bien, l’autre, le pessimiste auteur des Origines de la France contemporaine, dénonce la liberté comme une source de dérèglements et d’abus et pour brider l’individu fait appel aux rigueurs de la force. Tous deux sont des bourgeois sans doute, et même de très grands bourgeois, mais ils représentent des moments différents et contradictoires de l’évolution politique et morale de leur classe. Renan est un bourgeois du passé, imbu d’une conception idyllique de la vie, alors que Taine, ayant renoncé à l’héritage des croyances idéalistes et romantiques dont s’était nourrie son enfance, annonce une bourgeoisie nouvelle, sans illusions ni préjugés, agressive, impérialiste, rapace, une bourgeoisie qui va faire sortir le monopole de la liberté, la dictature capitaliste de la démocratie, la guerre de la pais…
Tandis que Renan était tout imprégné encore des aspirations libérales de la Révolution française, du cosmopolitisme littéraire du XVIIIe siècle, Taine est le premier théoricien de la réaction bourgeoise, de la contre-révolution.
Est-ce à dire que Renan soit plus près de nous que ne l’est Taine ? Ils sont fort loin de nous tous les deux, encore que de façon dissemblable. Tous deux ont ignoré la prolétariat pour la bonne raison qu’idéologues et moralistes, ils ont ignoré tous les deux la structure véritable de l’économie moderne. Ils ont ignoré le prolétariat dans son existence et plus encore, si c’est possible, dans sa conscience et dans son avenir. La prolétariat n’a rien à apprendre d’eux pour son combat révolutionnaire de classe, si ce n’est qu’il lui faut se défier obstinément de toute idéologie, quelle qu’elle soit, dont la source n’est pas en lui.
Renan appartient au passé
N’en déplaise à M. Aulard et aux prophètes bornés du Bloc des gauches, Renan n’est pas l’annonciateur d’une société nouvelle, fondée sur un mode de production nouveau, sur des valeurs morales d’un niveau plus élevé et d’une substance plus riche que les anciennes valeurs bourgeoises. Comme Voltaire, il a détruit plus que créé. Les dogmes et les dieux s’effondraient sur sa route ; il semait en marchant des négations et des doutes, et c’est en quoi il a participé amplement à l’accomplissement des fins historiques de la bourgeoisie. Mais il n’a jamais abouti qu’à une sorte de scepticisme souriant, de nihilisme mélancolique et désabusé. « O abîme, tu es le dieu unique ! » Or le nihilisme, quand il n’est pas un commencement, mais une conclusion, n’est qu’une doctrine de décadence et de désagrégation, et c’est pourquoi l’influence de Renan aura été si éphémère et si fragile. Les classes, comme les individus, ont besoin de croyances solides. Il leur faut, pour subsister, des disciplines – pour ne pas dire des dogmes – auxquelles s’appuient soit leur faiblesse soit leur force. La bourgeoisie qui est venue après Renan a demandé ces disciplines et ces dogmes au nationalisme, – ce paravent idéologique du capitalisme, dans sa phase la plus récente. Le prolétariat, cherchant sa loi en lui-même, a conclu, lui, à des impératifs de classe : socialisme, syndicalisme ou communisme. Que nous sommes loin, n’est-ce pas, de l’idéalisme un peu romanesque où se complaisait un Renan !
Marx
Le prolétariat ne saurait se donner d’autres maîtres que ceux qui, ayant vécu de sa vie, ayant participé à ses combats depuis toujours, l’ont aidé à prendre conscience de lui-même, à se pénétrer de son rôle historique, à formuler, à expérimenter la grande idéologie prolétarienne dont le communisme est l’expression la plus haute et la plus avancée. Le maître du prolétariat, c’est Karl Marx. Ajoutez-y tous ceux qui, avant Marx, après lui, en même temps que lui, ont travaillé à pétrir les croyances et les mythes dont se nourrissent depuis un demi-siècle les ouvriers révolutionnaires et dont sortira un jour la révolution prolétarienne : Les Saint-Simon, les Proudhon, les Engels, les Bakounine, les Jaurès, les Sorel, les Lénine [3]
À côté de ces hommes dont la pensée a mûri dans la chaleur de la mêlée sociale, Renan, avec tout son génie, apparaît comme un homme du passé, une gloire de cabinet, de collège et de bibliothèque : sa voix semble venir d’une époque antérieure et lointaine comme celle des cloches de la ville d’Ys [4], et seuls les érudits et les poètes en écoutent de nos jours la troublante musique. Qu’on cesse de nous parler d’un « Renan pour le peuple ! » Jusqu’à l’accomplissement de la révolution qui leur donnera le pouvoir politique, ce qu’il faut aux ouvriers, ce ne sont pas tant des penseurs qui – pour reprendre le mot fameux de Marx – enseignent à comprendre le monde, mais des penseurs qui enseignent à la changer.
Amédée DUNOIS [5]

Notes

[2Alphonse Aulard, un des maîtres de l’historiographie de la Révolution française, était militant radical et cofondateur de la Ligue des Droits de l’Homme

[3On le voit, les références de l’ancien militant anarchiste puis syndicaliste révolutionnaire ne sont pas exactement dans la ligne de la direction du PCF

[4Allusion à l’entame des Souvenirs d’enfance et de jeunesse de Renan. Cf. : article 1164.

[5En désaccord avec la ligne du PC, Dunois sera écarté de ses fonctions en 1925 ; il quittera le PC en 1927 et rejoindra la SFIO en 1930. Militant socialiste résistant sous l’occupation, il sera arrêté par la Gestapo, et mourra en déportation en 1945

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