La Seyne sur Mer

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Rousseau et "les enfants trouvés"

lundi 4 février 2019, par René Merle

Quel lecteur du grand Jean-Jacques n’a pas été interpellé par la fait qu’il abandonna ses cinq enfants, dès leur naissance ? Je voulais vérifier sur le Web quelques réactions à cet abandon, qui lui valut tant de critiques quand il se mêla, avec Émile, de disserter sur l’éducation. Et je suis naturellement parti de la lettre bien connue qu’il adressa à ce sujet à Madame de Francueil, chez qui il fut précepteur. Que n’avais-je fait ? J’ai découvert une mine de dissertations, gratuites ou payantes, destinées aux heureux bacheliers, auxquels on demandait de bien vouloir donner une analyse de la stratégie argumentative, de préciser le système énonciatif et les situations de communication, de commenter le ou les registres employés, et enfin de ne pas omettre de réfléchir à l’organisation du discours... Dans certains cas, on demandait au candidat d’imaginer une réponse de Madame de Francueil... J’ai donc laissé nos bacheliers aux prises avec les délices de l’analyse moderne du discours, et je m’en suis retourné vers Rousseau, toujours avec les mêmes interrogations... Pour qui ne la connaîtrait pas, la fameuse lettre est ci-dessous... Chacun portera son jugement...

" À Madame de Francueil [1], À Paris, le 20 avril 1751
Oui, madame, j’ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés [2] ; j’ai chargé de leur entretien l’établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m’ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c’est un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance ; je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n’aurais pu la leur donner moi-même ; cet article est avant tout. Ensuite, vient la déclaration de leur mère qu’il ne faut pas déshonorer [3].
Vous connaissez ma situation ; je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine ; comment nourrirais-je encore une famille [4] ? Et si j’étais contraint de recourir au métier d’auteur, comment les soucis domestiques et les tracas des enfants me laisseraient-ils, dans mon grenier, la tranquillité d’esprit nécessaire pour faire un travail lucratif ? Les écrits que dicte la faim ne rapportent guère et cette ressource est bientôt épuisée. Il faudrait donc recourir aux protections, à l’intrigue, au manège ; briguer quelque vil emploi ; le faire valoir par les moyens ordinaires, autrement il ne me nourrira pas, et me sera bientôt ôté ; enfin, me livrer moi-même à toutes les infamies pour lesquelles je suis pénétré d’une si juste horreur. Nourrir, moi, mes enfants et leur mère, du sang des misérables ! Non, madame, il vaut mieux qu’ils soient orphelins que d’avoir pour père un fripon.
Accablé d’une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie [5] ; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils payeraient chèrement l’avantage d’avoir été tenus un peu plus délicatement qu’ils ne pourront l’être où ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres besoins, presque aussi valétudinaire, et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner à eux-mêmes ; et je ne vois pour eux que l’alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient bientôt au même. Si du moins leur état était légitime, ils pourraient trouver plus aisément des ressources. Ayant à porter à la fois le déshonneur de leur naissance et celui de leur misère, que deviendront-ils ?
Que ne me suis-je marié, me direz-vous ? Demandez à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu’aucun devoir m’y oblige. Ce qu’il y a de certain, c’est que je n’en ai rien fait, et que je n’en veux rien faire. « Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir. » Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu’on en fasse puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde ; mais c’est l’état des riches, c’est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants. La nature veut aussi qu’on pourvoie à leur subsistance ; voilà ce que j’ai fait ; s’il n’existait pas pour eux un asile, je ferais mon devoir et me résoudrais à mourir de faim moi-même plutôt que de ne pas les nourrir.
Ce mot d’Enfants-Trouvés vous en imposerait-il, comme si l’on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Soyez sûre que vous m’auriez pas plus d’horreur que moi pour l’indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie : elle est trop loin de mon cœur pour que je daigne m’en justifier. Il y a des règles établies ; informez-vous de ce qu’elles sont, et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d’une nourrice. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n’en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien, dans cette manière de les élever, dont je ne fisse choix pour les miens. Quand j’en serais le maître, je ne les préparerais point, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les intempéries de l’air à ceux qui n’y sont pas faits. Ils ne sauraient ni danser, ni monter à cheval ; mais ils auraient de bonnes jambes infatigables. Je n’en ferais ni des auteurs ni des gens de bureau ; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente, dont on n’abuse jamais pour mal faire, et qui n’attire point d’ennemis en faisant bien. C’est à cela qu’ils sont destinés ; par la rustique éducation qu’on leur donne, ils seront plus heureux que leur père."

Notes

[1Marie-Aurore Dupin de Francueil, fille naturelle du marquis de Saxe et d’une jeune actrice, grandie sous l’autorité d’un père de substitution, ne pouvait qu’être sensible à ce problème. Elle fut la grand-mère de George Sand, à qui elle légua le fameux domaine de Nohant

[2L’équivalent de notre actuelle Assistance publique

[3Thérèse Levasseur, avec qui il vit depuis 1744

[4Depuis son installation à Paris en 1742, Rousseau vit de son travail de secrétaire, puis précepteur. Sa compagne est lingère. Ses tentatives musicales ne lui ont guère rapporté. C’est seulement en 1750 qu’il se lance dans l’exposé public de ses idées, avec son premier Discours

[5En fait Rousseau a encore 27 ans à vivre ; en 1751, Rousseau a 39 ans ; il mourra à 66 ans en 1778.

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