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Les guesdistes contre Hugo

mercredi 26 février 2020, par René Merle

À propos de l’extradition du jeune nihiliste Hartmann.
Le 21 janvier, Jules Guesde avait réussi à faire réapparaître son journal l’Égalité, journal républicain socialiste disparu à l’automne 1877.
Le nouvel intitulé marquait désormais bien plus précisément l’identité du journal : organe collectiviste révolutionnaire.

En février 1880, le gouvernement russe réclame au gouvernement français l’extradition du jeune nihiliste Hartmann, impliqué dans un attentat contre le tsar.
On lit dans l’Égalité du 25 février, en première page :

« Il y a eu dimanche huit jours que sur la demande de la Russie et avec le concours d’un mouchard russe, un jeune compatriote de Tchernichewsky et de Véra Sassoulitch a été empoigné sur les Champs-Élysées, sous la prévention de complicité dans l’attentat manqué de Moscou (1er décembre) et jeté dans la cellule 12 du Dépôt, où il est encore.
En vain, l’opinion publique s’est émue, en vain la presse a réclamé, en vain une partie de la Chambre est intervenue à titre officieux – oh ! bien officieux – nos gouvernements ont refusé de revenir sur cette arrestation, et continuent à attendre les preuves d’identité et de culpabilité que M. le prince ambassadeur Orloff a été invité à fournir.
C’est-à-dire qu’après s’être fait le gendarme du czarisme, la République française d’aujourd’hui n’a pas encore renoncé à en devenir l’aide-bourreau. »

Et le journal énumère les considérations qui justifient le refus de la demande d’extradition.

Le 27 février, Victor Hugo adresse au gouvernement cette requête, dont la presse fait aussitôt état :
« Au gouvernement français
Vous êtes un gouvernement loyal. Vous ne pouvez pas livrer cet homme.
La loi est entre vous et lui.
Et, au-dessus de la loi, il y a le droit.
Le despotisme et le nihilisme sont les deux aspects monstrueux du même fait, qui est un fait politique. Les lois d’extradition s’arrêtent devant les faits politiques. Ces lois, toutes les nations les observent ; la France les observera.
Vous ne livrerez pas cet homme.
27 février 1880. »

Le 29 février (Février 1880 a eu 29 jours), le soixante-dix-huitième anniversaire de Hugo était fêté à l’hôtel Continental par un grand banquet où se retrouvait le tout Paris de la culture et de la presse. [1].


On lit à ce propos dans le numéro de l’Égalité du 2 mars 1880 :
« Sous couleur d’intervenir en faveur du jeune révolutionnaire russe menacé d’extradition par le République bourgeoise, M. Victor Hugo a adressé au « gouvernement français » une lettre de douze lignes, calomniatrice au premier chef de la Révolution qui s’opère en Russie.
Dans ce factum – qui rappelle l’ancien chef de bataillon de la garde nationale contre les « insurgés » de Juin [2]
– le nihilisme ou le socialisme révolutionnaire russe est représenté comme « un des deux aspects monstrueux du même fait », dont « l’autre aspect est le despotisme. » 
C’est le même système de bascule qui faisait en 1871 confondre au « grand poète » dans une « égale horreur » Johannard [3]qui n’avait fusillé personne, et les Vinoy, Galliffet et autres Garcin [4], couverts du sang de plusieurs milliers de vieillards, de femmes et d’enfants.
Et dire, pourtant, que le Hugo qui perpètre de pareilles « monstruosités » faisait dire en 1852 à la conscience humaine, au sujet du César de décembre :
Tu peux tuer cet homme avec tranquillité !
Il est vrai que le Czar français avait exilé l’auteur de « l’ode à la colonne » [5], pendant que le Bonaparte russe n’a encore pendu ou sibérisé que quelques milliers de jeunes gens – les meilleurs. . »

On le constate, le journal guesdiste attaque Hugo d’un point de vue strictement politique, et ne semble guère apprécier ses qualités d’écrivain : les guillemets à « grand poète » en témoignent [6]
Bel exemple de "pureté révolutionnaire" qui se coupe de la réalité d’une adhésion populaire à ce que porta Hugo, et dont la puissante démonstration d’adhésion se manifestera bientôt lors des obsèques du poète.

Notes

[1Le Gaulois, 1er mars 1880

[2En Juin 48, le député Hugo avait demandé la suppression des Ateliers nationaux, suppression qui entraîna l’insurrection ouvrière ; il commanda contre les insurgés une unité de la Garde nationale du VIIIe arrondissement. Cf. : L’explosion de juin 1848 (2) - Hugo.

[3Jules Johannard, internationaliste, un des dirigeants de la Commune de Paris, condamné à mort par contumace

[4Généraux versaillais

[5« À la Colonne de la place Vendôme.
Ô Monument vengeur ! Trophée indélébile… »
Ainsi, dans l’édition de 1828 des Odes et Ballades, donc au plein de sa période légitimiste, Hugo salue ainsi la gloire de Napoléon…

[6On lira la terrible charge de Paul Lafargue, gendre de Marx et bras droit de Guesde, écrite au lendemain des obsèques du poète : La légende de Victor Hugo, 23 juin 1885.
Vous pouvez consulter le texte sur Gallica (lecture parfois difficile), ainsi que sur Marxists Internet Archive (P.Lafargue – La légende de Victor Hugo)

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