La Seyne sur Mer

Accueil > Personnel : écriture, souvenirs > Souvenirs personnels, réactions très personnelles... > Toussaint Merle, souvenirs. Une conférence sur son enfance populaire (...)

Toussaint Merle, souvenirs. Une conférence sur son enfance populaire seynoise

dimanche 9 décembre 2018, par René Merle

Toussaint Merle, « Les souvenirs d’un petit Seynois »

Hommage filial à mon père, né le 31 mars 1911.

Conférence de Monsieur Toussaint Merle, Maire de La Seyne et Conseiller Général du Var, salle de l’Hôtel de Ville de La Seyne le Samedi 19 Févier 1966
Dans le cadre des conférences de la Société Amis de La Seyne ancienne et Moderne.
Le texte a été également publié dans l’ouvrage de la Société des Amis de La Seyne ancienne et moderne, Contribution à l’histoire de La Seyne-sur-Mer, 2008.

Rares, parmi vous, sont ceux ou celles qui n’ont pas encore lu le livre de Monsieur Baudoin, « Histoire générale de La Seyne-sur-Mer ». Je n’étonnerai personne en ajoutant que j’ai étudié cet ouvrage, que je l’étudierai encore.
Monsieur Baudoin a consacré un chapitre de son « Histoire » aux rues de La Seyne. Ce n’est pas l’un des chapitres les plus importants. Pourtant, il m’a longuement retenu ; j’y suis souvent revenu. Il m’a donné l’occasion de répondre en ces termes à l’invitation de Monsieur le Président des Amis de La Seyne ancienne et moderne :
« Votre société, une fois encore, et je l’en remercie, me fait l’honneur de m’adresser à ses adhérents, à ses auditeurs. Permettez-moi de leur parler de certaines rues seynoises ».
Ce qui a été accepté. Voilà pourquoi j’ai le plaisir d’être parmi vous ce soir.
Rassurez-vous ! Il ne s’agit pas d’énumérer les nombreuses rues de notre localité ! Il s’agit, simplement, familièrement, intimement même, de nous promener quelques instants dans un tout petit nombre de ces rues.
Les citer suffira, je crois, à dégager les idées, à préciser le sens de notre entretien de ce soir ;
La rue Victor Hugo, où je suis né.
La rue Denfert Rochereau où j’ai grandi.
La rue Clément Daniel, où j’ai habité.
La rue Messine, où j’ai connu la première école.
La rue République, où, chaque jour, des années durant, je me suis arrêt.
La rue François Ferrandin, la rue Jean Louis Mabily, la place Martel Esprit, où je me suis amusé.

Sans transition, nous voilà donc ramenés un demi-siècle en arrière, dans un îlot restreint, au périmètre précis, où j’ai vécu toute mon enfance, une grande partie de mon adolescence.
Pourquoi un îlot si restreint ? Je vais essayer de vous l’expliquer
Étant données les conditions dans lesquelles nous vivions, aller aux Sablettes, par exemple, était une joie plutôt rare ! Partir à Janas et à la Bonne Mère, l’excursion annuelle ! Passer une journée à Fabrégas, une récompense à mériter ! Faire à pied, le Tour de la Corniche, une promenade sortant de l’ordinaire ! Grimper aux 4 Moulins, une expédition ignorée de nos parents ! Acheter un costume, à Toulon, aux Dames de France, une sortie longtemps attendue ! Prendre le train à la gare de La Seyne, on ne parlait pas de celle de Toulon, une date mémorable !
Et tous ces quartiers du Terroir, vierges ou presque de toutes constructions à l’époque, dont la diversité contribue à l’unité seynoise, du Rouquier à Léry, de La Rouve à Saint-Jsehe de Gavarry, du Camp de Laurent aux Isnards, de Coste Chaude à Piédardan, de l’Oïde à Sainte Messe, de Brémond à Vignelongue, du Fort Caire à Bastian, des Guérins à Guigou, de La Farlède à la Croix de Palun, de Gaumin à Chateaubanne… Ils restaient autant de noms à peine entendus, ils correspondaient à autant de distances apparemment infranchissables.
Que voulez-vous, pour nous, fils d’ouvriers, posséder une bicyclette, quel signe d’aisance ! Même le succès au traditionnel certificat d’études ne nous apportait pas l’Alcyon bleue, la Peugeot jaune, l’Autommoto violette, ou simplement la modeste François Cresp, dont nous rêvions. Et que nous enviions, il faut bien le dire, aux rares privilégiés qui roulaient sur leur vélo au lendemain même de cette première réussite scolaire !
De plus, et surtout, la sortie familiale n’existait pour ainsi dire pas. À part celle du samedi soir. Parents et enfants, amis et voisins, s’y retrouvaient au cinéma Le Kursaal ou au cinéma Les Variétés ; ils s’y passionnaient pour l’épisode hebdomadaire de La Porteuse de Pain, ou des Deux Orphelines. La télévision, vous le voyez, n’a rien inventé avec ses feuilletons.
Les Variétés avaient la préférence de nos familles. Devant, assis sur des chaises dures et grinçantes, nous attendions le début de la séance. Sans location préalable, chaque famille disposait pratiquement d’une place réservée ; l’intrus qui osait se l’approprier était aussitôt chassé par les premiers arrivés. Derrière, des « fauteuils », un peu plus confortables, où on voyait rarement des familles ouvrières parce que le prix était trop élevé. Au dessus, des galeries, domaine des jeunes gens et des jeunes filles… un domaine que nous n’avons fréquenté que plus tard.

Le Kursaal est devenu le Rex ! Les Variétés ont disparu, l’Odéon n’existait pas, encore moins l’A.BC, le dernier né.
Et le dimanche ?
Le dimanche, nos mères préparaient les « bleus » de travail du mari ; la blouse noire et les culottes courtes du fils. Des « bleus » méticuleusement rapiécés au maximum ; des culottes au fond maintes fois changé. Naturellement, sans machine à laver, sans fer à repasser électrique, ce qui ne simplifiait pas la tâche de nos mères !
Quant à nos pères, qui aurait osé contester que le dimanche leur appartenait ? Car il leur appartenait ! Chasse ou pêche, concours de boules ou concours de quadrettes, parties de dominos ou parties de piquet, défi au billard ou défi au jaquet ; sans oublier la matinée de music-hall, presque sacrée, à l’Eden Théâtre, ou au Casino de Toulon pour les grandes occasions. L’Eden Théâtre est remplacé par le nouveau groupe H.L.M « La Lune » après avoir été endommage par les bombardements de 1939-45.
L’épouse qui aurait prétendu, le dimanche, sortir avec son mari, quelle jalousie ridicule ! Quel orgueil déplacé ! Du moins dans nos rues.
Peut-être avez-vous compris pourquoi ces quelques rues, cet îlot restreint, limitaient notre domaine habituel, constituaient notre unique ouverture sur la vie ?

Ne voyez surtout aucun regret dans ce qui précède !
Nous n’étions ni des enfants tristes, ni des enfants malheureux. D’ailleurs, nos parents ont toujours su nous taire leurs difficultés, nous cacher leurs sacrifices.
Nous avions nos joies d’enfants. Ont-elles beaucoup changé, malgré les apparences ?
S’y ajoutaient les joies des enfants de notre époque, de notre milieu. Au risque de voir certains sourire, d’entendre certains crier à l’exagération, mais assuré que d’autres me comprendront, je veux en citer une. Notre joie du samedi, à l’heure où notre père apportait son salaire. Les F.C.M payaient les ouvriers chaque semaine ; et, pour respecter la hiérarchie, les chefs ouvriers, chaque quinzaine ! Les contremaîtres, chaque mois ! En un instant, le porte monnaie vide de la maman se gonflait, et nous, les enfants, nous partions aussitôt acheter le beafsteck qui, avec les frites, représentait le régal hebdomadaire ! En attendant l’obligatoire, l’inévitable pot au feu du dimanche !
Oui, nous étions heureux ! Dans nos rues, la bonne humeur régnait, les rires fusaient, les bavardages se multipliaient, les chansons retentissaient, sans cesse, les quolibets optimistes répondaient aux exclamations joyeuses.
Est-ce anormal ? Non ! Rappelez-vous « Le Savetier et le Financier » de l’immortel La Fontaine !
Nous devons, à cette enfance, d’être devenus les hommes que nous sommes. Nous avons trouvé, dans ces premières années, les éléments essentiels de notre vie à venir. Si la conscience, la volonté, l’amour de nos parents, nous ont permis de nous élever quelque peu, ces premières années nous ont dispensé un enseignement majeur : ne jamais oublier la classe ouvrière dont nous sommes issus. Car la classe ouvrière vivait, riait, luttait et souffrait dans ces rues, avec ses qualités, avec ses défauts. Nous le sentions confusément. Plus tard, nous l’avons compris nettement.
Ne cherchez pas ailleurs les raisons pour lesquelles cette classe ouvrière seynoise tient toujours une grande place, et si chaude, dans notre cœur ! Une grande place, et si réfléchie, dans notre esprit !
Comment, dans ces conditions, ne pas lire l’histoire de ces rues, commentée, illustrée par Monsieur Baudoin, sans que subitement en retentisse un écho à la fois si proche et si lointain ? Sans que lentement, s’en dégage une tendresse à la fois douce et chaleureuse.

Je dois maintenant vous faire une confidence. Les noms cités voilà quelques instants ne sont pas toute la réalité de l’époque dont je vous parle. Ils ne pouvaient pas, seuls, répercuter cet écho à la fois proche et lointain ! D’eux, seuls, ne pouvait pas naître cette tendresse à la fois douce et chaleureuse.
Mais les anciens noms, rappelés, justifiés, par Monsieur Baudoin, voilà de quoi émouvoir, voilà de quoi retenir, voilà de quoi rêver !
Oui, pourquoi la rue Victor Hugo ? Mon grand père ne connaissait que la rue du Sac où il habitait quand j’y suis né !
Pourquoi rue Denfert Rochereau ? Mon père me montrait la maison où il était né, lui, rue Saint Roch, et il me parlait de ses jeux, de ses camarades de cette rue !
Pourquoi la rue Clément Daniel Ma mère se rappelait de son enfance, rue de l’Hôpital ; une enfance difficile, où le travail remplaçait souvent les amusements !
Pourquoi la rue Messine ? Pendant des années, nous y avons fréquenté une école enfantine mieux à sa place rue Jeu de Ballon !
Pourquoi la rue Jean-Louis Mabilly ? Dans quelques instants, je vous parlerai des histoires mystérieuses que nous y écoutions. Elles s’accommodaient si bien du mystère de la rue du Prieur !
Pourquoi la place Martel Esprit ? Interrogez un Seynois, il vous répondra : la place Bourradet !
Pourquoi la rue François Ferrandin ? Jeunes coureurs à pied, essoufflés et passionnés, nous nous disputions la première place sur le rectiligne et désert chemin des Aires !
Pourquoi la rue République ? Les spectacles quotidiens qui nous y retenaient restent encore ceux de la rue du Marché !

Allez-vous m’accuser d’ignorer le génial écrivain Victor Hugo ? D’effacer le courageux colonel Denfert Rochereau ? De sous-estimer le médecin Clément Daniel ? de renier les édiles communaux Martel Esprit, Jean-Louis Mabily, François Ferrandin ? De minimiser les dons du généreux Messine ? De supprimer la République ? Vous ne le pouvez pas.
Parce que vous ne pouvez demander à un gamin, même seynois, portant culottes courtes, blouse noire avec ceinture de cuir, souliers cloutés avec des caboches, casquette de collégien, de se passionner pour un poète, d’admirer un colonel, d’apprécier un médecin, de féliciter un maire, un adjoint, un conseiller municipal, de s’enthousiasmer pour le République, alors que d’autres noms, ou évocateurs, ou poétiques, ou provençaux, rue du Sac, rue Saint Roch, rue de l’Hôpital, rue Jeu de Ballon, place Bourradet, chemin des Aires, rue du Prieur, rue du Marché, correspondent à des rues qui étaient notre deuxième maison, souvent plus agréable que la première !
La première ? Des appartements sombres, aux larges cages d’escaliers, aux pièces réduites, aux cuisines constamment occupées, où la salle à manger aurait semblé un luxe provocateur, sans eau courante, éclairées avec la lampe à pétrole, chauffées au charbon de bois, et, bien entendu, sans tourne-disques, sans radio, sans télévision pour nous y retenir !
J’ajoute que ces rues nous offraient un avantage inconnu de nos fils, de nos petits fils : aucune circulation gênante, dangereuse : tombereaux, chars à bancs, calèches, charretons… Rien de commun avec nos camions, nos cars, nos autos et nos vélomoteurs. Au contraire, ces véhicules, peu nombreux, à la vitesse réduite, aux chevaux débonnaires, aux conducteurs pittoresques, ajoutaient un charme à ces rues qui, en définitive, étaient nos amies.
Nos amies, avec les billes multicolores et les toupies aux formes variées, avec les cerceaux en bois ou en fer et les cordes à sauter, avec les trottinettes bruyantes et les bilboquets aux sphères brillantes, avec les marelles aux tracés multiples et les carreaux amoureusement polis, avec les noyaux de cerises savamment colorés et les noyaux d’abricots patiemment transformés en sifflets, avec les grillons nourris de feuilles de salades et les vers à soie délicatement élevés… Tout cela, au gré des saisons, au gré de nos goûts et au gré de nos possibilités !

Un demi-siècle en arrière, avons-nous dit ? C’est 1914-1918 !
Si la première guerre mondiale a évité La Seyne en tant que cité, elle n’a pas épargné la population : morts, disparus, blessés, prisonniers, veuves, orphelins, se comptent par centaines et par centaines.
Les hommes au front pour la plupart, les usines devaient produire ; produire des munitions en premier lieu. Aussi nos mères travaillaient elles : qui à l’Arsenal, qui à la Pyrotechnie, qui aux F.C.M. Elles partaient tôt le matin, elles rentraient tard le soir, nous les voyions à peine. L’essentiel de notre temps, nous le vivions avec nos grands-parents, notamment avec nos grand’mères.
Ah, ces grand’mères ! Elles conservaient une habitude que même la guerre ne parvenait pas à troubler. Debout, le matin, dès 4 heures ; à 6 heures, leur ménage était achevé, et parfaitement achevé.
Nous nous levions alors, quelquefois plus tôt, parce qu’en général, très tôt couchés. À peine le temps de voir et d’embrasser notre mère qui allait prendre le tramway la conduisant à l’usine, à peine le temps d’avaler le café au lait, et, la nuit encore noire, ou le jour à peine levé, grand’mères et petits enfants « partaient aux commissions » comme on disait alors. Nous y partions volontiers. À cause de nombreux arrêts et parce que, je le répèterai d’ailleurs, petits commerçants et clients assidus entretenaient d’amicales relations. Ces nombreux arrêts, cette amitié des commerçants et des clients, le désir immodéré des bavardages, empêchaient nos grand’mères de languir ! Ce n’est que sur le coup de 11 heures qu’elles rentraient à la maison !
Elles avaient eu le temps de « dire deux mots » des boutiques de la rue du Marché aux bancs des revendeuses du Cours. Sauf, le mercredi où nous allions faire la lessive au lavoir de Madame Valentin, sur la route de Reynier. Une dure journée où le travail n’excluait pourtant pas les commérages ! Une journée où nous étions absorbés à regarder l’âne qui, les yeux protégés par des œillères, tournait sans cesse autour de la noria afin d’alimenter les bassins en eau claire.
Premier arrêt, rue Saint Roch (rue Denfert Rochereau) À la boulangerie qui, aujourd’hui modernisée, accueille toujours ses clients.
Un arrêt prolongé. Pas seulement pour acheter du pain. Le fils du boulanger était prisonnier depuis le début des hostilités. Cette captivité alimentait l’essentiel des conversations matinales. Une lettre arrivait-elle d’Allemagne, un pays qui paraissait si lointain ? Tous les clients fidèles, donc des amis, je le répète, devaient en connaître le contenu ! Or, les parents du prisonnier ne savaient ni lire, ni écrire ! Or, nos grand’mères, pour la plupart, déchiffraient à peine lettres et syllabes imprimées ! Et le prisonnier, lui, avait tant de mal à les former, ces lettres et ces syllabes ! On attendait donc l’arrivée de celui, ou de celle, qui pourrait à haute voix, et presque correctement, communiquer à tous les nouvelles du prisonnier…
La lecture durait, accompagnée de sanglots et de jurons, coupée de commentaires attristés et coléreux, marquée de parenthèses ou l’une parlait de son mari, l’autre de son fils…
De temps en temps, une tabatière circulait. Dans nos rues, rares étaient les femmes, jeunes ou âgées, qui n’usaient pas, qui n’abusaient pas du tabac à priser. Au point qu’une fois par semaine, nous nous faufilions adroitement entre les grandes personnes qui « faisaient la queue » au bar-tabac de la rue Hoche ou à celui du quai Saturnin Fabre. Nos mères et nos grand’mères avaient toujours deux mouchoirs dans la poche de leur tablier, de leur « faudieu » : un mouchoir normal, et un mouchoir énorme, à gros carreaux, pour la « prise » ! La « prise » qui, en outre, était considérée comme un remède efficace contre les « rhumes de cerveau » ! Offrir une tabatière, voilà un cadeau apprécié pour celle qui le recevait ! Mais un cadeau compliqué pour celui qui l’achetait tant le choix était difficile parmi les nombreux modèles ! Existe-t-il encore, à La Seyne, une seule « priseuse » ?
Écoutions-nous les conversations ? La lecture ? Les commentaires ? Pas du tout. Le four, dans l’arrière-boutique, nous attirait. Un matin, avec de grandes flammes pour le chauffer, y brûlaient les « fagots », les « fascines » de pins et de chênes. Un matin aussi, quand, torse nu, le boulanger travaillait. Comment pouvait-il, à une cadence aussi accélérée, lancer sa large pelle dans la gueule béante et brûlante ? Et la retirer, aussi vite, avec quatre, cinq, six pains croustillants, parfaitement alignés, qu’il jetait, toujours aussi vite, dans une grosse corbeille en osier ? Le spectacle nous intriguait d’autant plus que le patron, ironique mais paternel, refusait de nous livrer ses secrets, malgré nos questions pressantes et renouvelées !
Mais il fallait quitter la boulangerie…
Quelques pas encore dans la rue Saint Roch. Pour jeter un coup d’œil sur la vitrine du Brocanteur, voisin de la Boulangerie. Trois magasins d’ « Antiquités » caractérisaient notre quartier, deux rue Saint Roch, un rue de l’Hôpital. Tous ont disparu.
Notre imagination enfantine, vous le comprenez aisément, y regardait autre chose que de vieux meubles, de vieux ustensiles, de vieilles glaces, de vieux tableaux, de vieilles décorations. Et les « Antiquaires », que je revois encore parfaitement, en apparence oisifs des journées entières, nous semblaient appartenir à un autre monde que le nôtre, et par leur métier, et par leur langage, et par leurs bijoux, bagues voyantes et lourdes giletières, et même par leur physique.
Les rares fois où nous étions admis à pénétrer dans une de ces « Antiquités », nous y entrions religieusement, comme dans un temple d’un genre particulier. Notamment dans celui de la rue de l’Hôpital plus facilement accessible aux enfants que les deux autres. Quel fouillis ! Mais combien séduisant ! Où avoisinaient la table branlante et le beau buffet provençal, la reproduction surannée du « Semeur » et le tableau de valeur échoué là on ne sait trop comment, la pendule avec son globe de verre, refuge de toutes les photographies et de tous les souvenirs familiaux, et les candélabres à bougies dont nos parents étaient amateurs.

Puis, nous tournions à droite, nous remontions la rue Jeu de Ballon (rue Messine), nous nous arrêtions devant une porte étroite, prolongée par un long mur. Son aspect extérieur a très peu changé en 1966 ! Mais, si vous passez dans la rue, regardez combien les trois escaliers sont usés !
Nous entrions dans l’école enfantine de Madame Rossi. Des générations de garçonnets et de fillettes de nos rues ont fréquenté cette école. Nous y attendions 6 ans, et l’école communale qui, tout à la fois, nous attirait et nous effrayait.
Nous aimions cette école à deux classes : une pour les grands, une pour les petits. Nous aimions la vieille et menue Madame Rossi et son adjointe. Nous aimions les camarades qui étaient aussi des voisins.
Mais j’admirais la magnifique glycine aux grappes mauves et roses qui s’étalait sur toute la surface de la cour, qui débordait le long du mur, à l’intérieur et à l’extérieur. Comme j’aurais voulu que me soit expliqué ce mystère : la disparition périodique des fleurs, des feuilles, pendant de longs mois. Puis leur retour, insensible et sûr, qui me ravissait avec ses couleurs merveilleuses, avec son parfum odorant, avec le bourdonnement des abeilles, aussi nombreuses qu’obstinées. Hélas, quand j’ai appris la vie des fleurs, des feuilles, des fruits, il était trop tard… Le charme de la rue Jeu de Ballon s’était dissipé depuis longtemps !
La hardiesse de certains grands m’étonnait. Ils n’hésitaient pas à entr’ouvrir la porte qui donnait sur la rue Évenos. Une rue voisine des nôtres. Et que nous ne fréquentions pourtant pas, et dans laquelle nous ne passions pour ainsi dire jamais. Elle appartenait à d’autres familles, à d’autres amis, à d’autres enfants. De plus, nos pères en parlaient comme d’une rue très différente des nôtres. Elle est habitée, disaient-ils, par trop de manœuvres ! Cette remarque relevait davantage de l’amour du métier, de la conscience professionnelle de ces constructeurs de navires que d’une ironie malveillante à l’égard d’autres travailleurs.
J’ai été élevé dans une famille de forgerons, de chaudronniers sur cuivre, de charpentiers, spécialités que les transformations modernes du travail ont presque condamnées aux F.C.M. À la maison, tous les jours, ils parlaient de leurs occupations professionnelles. Comme si les chantiers avaient été un peu leur propriété. Leur métier les passionnait. Ils ne concevaient pas qu’on reste manœuvre toute une vie. Je leur dois, sans doute, l’amour du travail bien fait.
Quoiqu’il en soit, fallait-il que le spectacle soit attirant pour que ces grands osent ainsi braver, quotidiennement, la maternelle discipline de Madame Rossi ?

La guerre a marqué notre école enfantine, pourtant si calme.
Un matin, notre maîtresse n’a pas parlé ; elle est restée assise à son bureau, le visage triste, les larmes à peine séchées sur des yeux encore rougis. L’après-midi, elle n’est pas venue : pendant quelques jours on nous a gardés à la maison ; on nous a expliqué que son mari avait été grièvement blessé, là-bas, sur le front. Nous n’avons pas compris.
Nous avons compris le jour où nous l’avons vu, le mari. Oui, nous l’avons vu, une jambe en moins, s’appuyant sur des béquilles. Mais nous ne comprenions plus, ce jour-là, l’heureuse transformation de notre maîtresse. Pourquoi avait-elle retrouvé son sourire, sa bonne humeur, ses paroles gentilles, alors que nous, ses petits élèves, étions impressionnés, graves, tristes, devant cet homme mutilé. Sans doute avions-nous entrevu cette vérité : de la guerre, les hommes, ou ils n’en reviennent pas, ou ils en reviennent profondément changés, les uns physiquement, les autres moralement.

Entre 16 heures et 18 heures, nos grand’mères se réunissaient chez l’une ou chez l’autre. Nous les accompagnions. Lorsque nous allions rue du Prieur (rue Jean-Louis Mabily), deux mystères nous inquiétaient. Le premier : comment imaginer un Prieur ? Le deuxième, c’était le père Michel, avec ses cheveux blancs, abondants et frisés, avec sa longue barbe blanche et carrée, avec ses joues rouges et joufflues, avec son corps d’athlète engraissé par l’âge, avec sa voix autoritaire, avec son geste décisif !
Il avait vécu une drôle d’existence pour les habitants de notre quartier : gardien au bagne de Nouméa ! Il n’avait retrouvé La Seyne qu’avec la retraite.
À longueur de journée, il racontait des histoires de bagne et de bagnards. Ces histoires, le père Michel ne les destinait jamais aux enfants. Il ne s’adressait qu’aux grandes personnes. Il ne permettait pas que nous lui posions une seule question. Mais nous l’écoutions, l’attention soutenue, l’esprit tendu, intéressés, passionnés, parfois angoissés. Nous tentions d’imaginer ce que nous ne comprenions pas : le départ de Marseille, le long voyage jusqu’au Pacifique avec ses nombreuses escales, la Nouvelle Calédonie et les îles voisines, Nouméa, les colons, le bagne, les bagnards, les fortes têtes, les punitions, les évasions, les recherches… Cela recommençait à chaque fois que la lecture collective du Petit Var se portait sur un vol, sur un crime, sur les assises de Draguignan…
Un jour, le père Michel mourut. Les histoires mystérieuses de la mystérieuse rue du Prieur cessèrent. Elle devint presque une rue comme les autres. Il ne restait plus que Madame Michel, si douce, si effacée, elle ! A-t-elle été heureuse, là-bas, à Nouméa ? Nos parents ne le pensaient pas, je ne le pense toujours pas.

Le 11 Novembre 1918 n’a pas beaucoup marqué les enfants de 6 à 10 ans de nos rues. Nous avions quitté l’école enfantine de Madame Rossi. L’école communale nous avait apprivoisés d’abord, conquis ensuite. Régulièrement, les instituteurs, démobilisés, remplaçaient les institutrices. Ce qui n’était pas sans nous surprendre. Régulièrement aussi, nous étions conduits aux enterrements des Seynois dont les dépouilles mortelles retrouvaient la ville qu’ils avaient quittés, heureux, quelques années plus tôt.

La rue Saint Roch demeurait le centre de nos activités juvéniles. Dans quelques maisons, le gaz d’éclairage remplaçait la lampe à pétrole. Nous avons connu l’éclairage électrique, sans transition, quelques années plus tard.

J’éprouvais une vive admiration pour mon grand-père. Un ouvrier outilleur aux F.C.M, illettré, mais intelligent, pauvre, mais heureux. Il recevait beaucoup de visites au 19 de la rue Saint Roch.
Pourquoi ? L’un, qui avait mal à la tête, venait se faire « lever le soleil » ; l’autre, qui digérait mal, voulait qu’on lui « remonte l’estomac » ! La maman, inquiète des pleurs persistants de son bébé, demandait que soit « remise à sa place la pigne de vers » qui tracassait l’enfant !
Alors, grand-père, grave, sérieux, impassible, dans un silence impressionnant, prononçait à mi-voix des paroles capitales et inintelligibles, dessinait avec soin des signes décisifs sur la tête, sur l’estomac, sur le ventre du patient… Et il « enlevait le soleil », et il « remontait l’estomac », et il « remettait à sa place la pigne de vers » ! Le comble, vous le devinez ? Après ces séances extra-médicales et gratuites de la rue Saint Roch, le malade se sentait mieux, l’enfant ne pleurait plus !
D’après grand-mère, ce n’était qu’au lit de mort que se transmettaient, de père en fils, de tels secrets ! Hélas, grand-père étant mort subitement, nous n’avons jamais reçu cet héritage tant attendu !
Poète aussi était grand-père. Un mariage, une naissance, un succès, un événement heureux dans le voisinage ? Il improvisait un « compliment » oral, attendu par tous, remarquablement rythmé, agréablement spirituel, toujours en provençal, mais la conclusion, elle, toujours en français.

Les fêtes de la Noël ramenaient, dans nos rues, une coutume animée et respectée : la crèche.
Toutes les familles, croyantes ou non, rivalisaient de zèle. Qui possèderait les plus beaux santons ? Qui aurait trouvé la mousse la plus épaisse et la plus douce ? Qui aurait conçu et construit le moulin le plus original ? Qui aurait installé le ruisseau le plus proche de la réalité ? En un mot, qui offrirait aux regards des voisins la crèche la mieux agencée ? Chaque année, des initiatives nouvelles surprenaient, des trouvailles imprévues surgissaient, des améliorations sensibles se manifestaient.
Le soir, pendant une semaine, grand-père me prenait sur ses genoux. Je n’étais jamais fatigué d’écouter les chansons qu’il avait créées, avec ses propres paroles, tout en respectant scrupuleusement les airs pastoraux que vous connaissez bien. Il serait intéressant de rechercher les raisons, excusez l’expression, d’un tel « athéisme religieux », chez ce vieux laïque, aux conceptions fortement teintées d’un socialisme plus sentimental que théorique, il est vrai.
Et il n’était pas le seul.
Témoin, ce vieux voisin de la rue Saint Roch. Lui aussi soignait la présentation de sa crèche. Lui aussi n’entamait jamais un pain sans y dessiner le signe de la croix avec son couteau. Traditions nettement chrétiennes. Pourtant, n’a-t-il pas exigé, à sa mort, que la porte de sa maison soit ornée des parements rouges, que la table de deuil soit recouverte de drap rouge, emblème de la Libre Pensée ?
Inutile de vous dire que ces couleurs écarlates et inhabituelles ont vivement impressionné les enfants pendant 48 heures ! Toute la rue Saint Roch en était bouleversée ; aussi bien ceux qui approuvaient que ceux qui désapprouvaient, les premiers avec passion, les seconds avec effroi.
Quoi qu’il en soit, les santons nous plaisaient, les chansons provençales nous ravissaient, les bougies éclairées nous retenaient… et, pour moi, les genoux de grand-père étaient confortables, son sourire malicieux, mon plaisir réel.

Les soirées d’hiver ramenaient une autre distraction très appréciée : la partie de loto. Un soir chez l’un, un soir chez l’autre. Une partie de loto acharnée pour les grands, agréable pour les petits.
L’installation s’avérait une chose sérieuse, accomplie avec application. Nous étions tous assis autour de la table, dominée par la suspension à pétrole qui descendait ou remontait selon les désirs exprimés. Savoir choisir les cartons, voilà une autre affaire sérieuse, car il fallait aider la chance ! Enfin, nous nous munissions de boutons, de pierres, de haricots, afin de suivre la progression des numéros heureusement sortis.
Et la partie commençait après que tous les joueurs et toutes les joueuses aient placé un ou deux sous au milieu de la table en guise de mise.
Le directeur de la partie agitait gravement le sac contenant les boules numérotées de 1 à 90. Il énonçait à haute voix chaque numéro retiré du sac. Le silence régnait jusqu’à ce que retentisse une joyeuse exclamation : « quine » ! Le directeur vérifiait la réalité de l’annonce sur les boules déjà sorties du sac et qu’il avait alignées devant lui par dizaines séparées. Le gagnant avait alors le droit de prendre un sou sur la table ! Et la partie continuait jusqu’à l’épuisement de la mise collective.
Bien entendu, chacun connaissait le défaut des partenaires ! Il y avait le mauvais joueur qu’on s’efforçait d’irriter pour des riens ! Il y avait le tricheur qu’on surveillait particulièrement ! Il y avait le joueur intéressé, avare presque, à qui on contestait pour rire un gain pourtant valable ! Il y avait le joueur indifférent qui préférait le verre de vin blanc au jeu lui-même ! Mais il y avait, surtout, une joie permanente, une amitié réelle, une intimité réconfortante, une bonne humeur partagée par tous.
Nous, les enfants, nous sentions le sommeil arriver, nous avions les yeux lourds… jusqu’au moment où le directeur de la partie annonçait très fort : « et, maintenant, le carton plein ! ».
La partie s’achevait lorsqu’on entendait « ça y est, j’ai gagné ! ». C’est à dire qu’un joueur avait recouvert tous les numéros de son carton avec ses haricots, ou ses pierres, ou ses boutons… Il empochait la somme qui restait sur la table, un gain de 20 sous, 1 franc, au maximum ! Mais un gain appréciable.
Les joueurs du Tiercé souriront en m’entendant ! Mais, avec leur passion tyrannique, avec leur impatience révélatrice, avec leurs gains si importants soient-ils, mais aussi avec leurs pertes, ils ne connaissent pas le rire, un rire sain, ils ne connaissent pas la gaieté, une gaieté contagieuse, de nos joueurs et de nos joueuses de loto !

Un soir de 1920, grand-père est arrivé tout drôle à la maison ! Pas de rires, pas de « blagues », pas de chansonnettes… Un long conciliabule avec mes parents, avec quelques voisins. Des exclamations étouffées. Une colère calme.
Grand-père était parmi ces ouvriers des F.C.M. ayant atteint 65 ans dans l’année. 65 ans ? L’âge fatidique du licenciement brutal, pur et simple, sans retraite, sans allocation, sans indemnité !
Grand-père avait débuté aux F.C.M. à l’âge de 10 ans, comme apprenti. Après 55 ans de service, de travail dans cette entreprise, voilà la reconnaissance ! Rien, absolument rien, sinon la misère pour les vieux jours !
Nous les avons vus, alors, ces « retraités » sans retraite, chercher un emploi à droite et à gauche ! Grand-père a travaillé encore quelques années dans une modeste entreprise de la métallurgie varoise, avenue des Sablettes. Un immeuble moderne remplace aujourd’hui cet atelier.
Telle est l’image que nous avons eue, tout jeune, d’une société dure, injuste, au service d’un patronat égoïste, ingrat. L’un et l’autre rejetant, sans aucun ménagement, des ouvriers les ayant servis pendant plus d’un demi-siècle, au détriment de leurs forces, au détriment de leur santé, avec une conscience professionnelle irréprochable !
J’ai souvent pensé à cette soirée de 1920. Il m’arrive d’y penser encore.

Donc, nous fréquentions l’école communale de la rue Martini. Il n’existait que deux écoles primaires de garçons à La Seyne : l’école Martini, heureusement abandonnée ; l’école Pissin, heureusement reconstruite sous le nom de François Durand. Plus une petite école mixte aux Sablettes, heureusement remplacée par un groupe scolaire de 20 classes.
Nos parents avaient abandonné la rue Saint Roch. Nous habitions rue de l’Hôpital (rue Clément Daniel) où fonctionnait une école primaire de filles avec son cours complémentaire. Quatre fois par jour, j’appréhendais de traverser le flot de fillettes qui montaient ou descendaient la rue. Mais il le fallait bien.
Quatre fois par jour, aussi, j’empruntais obligatoirement la rue du Marché (rue République) pour aller à l’école. Cela pendant 10 ans ! Cette rue a bien changé !
Qu’est devenue la sévère mercerie qui nous impressionnait avec son long comptoir, avec ses nombreuses étagères aux boîtes encore plus nombreuses et parfaitement alignées, où nous allions acheter, pour nos mères, la bobine de fil, l’étui d’aiguilles, la carte de boutons ? Remplacée par une modeste boutique de fleuriste et des appartements !
Qu’est devenu le vaste magasin où se préparaient et se vendaient les couronnes de perles, suprêmes, affectueux hommages des parents, des amis, à un être cher disparu, où nous quémandions, ou achetions, les perles qui nous occupaient des heures et des heures à monter, démonter, remonter tel ou tel ornement, telle ou telle décoration ? Écrasée sous les bombes lors de la dernière guerre ! Cependant que le progrès et la mode ont tué le commerce des perles.
Le jeudi matin, nous ne nous contentions pas de traverser la rue du Marché. Fiers, nous l’arpentions lentement, d’une boutique à l’autre, tenant à la main la liste des commissions à acheter là, et pas ailleurs ! La familiale épicerie s’est transformée en un « servez-vous » ! L’odorant, le coloré commerce de fruits est devenu une bonneterie ! La souriante marchande d’œufs a cédé sa place à une moderne épicerie ! La fromagerie a laissé la sienne au passage qui prolonge la rue Thiers jusqu’à la poissonnerie ! La boulangerie a été démolie pour faciliter l’accès à la rue Évenos !
Tous ces commerçants nous avaient vu naître, ils nous avaient vu accompagner nos grand’mères pendant la guerre, ils nous connaissaient bien : nous étions très familiers avec eux. Le jeudi matin, ils nous attendaient. Nous ne les quittions jamais sans avoir reçu notre cadeau : le cornet, chez l’épicière, la mandarine ou la tranche de pastèque chez le fruitier, les osselets, jeu très apprécié, chez le boucher ; le charcutier, lui, nous régalait des débris de jambon qui tombaient lorsqu’il servait ses clients, car il ne disposait pas de machine automatique à découper…
N’est-ce pas que la rue du Marché méritait bien son nom ? D’une part, parce qu’elle était l’accès naturel au Cours. D’autre part, parce que les ménagères y effectuaient leur marché en grande partie. Je l’ai dit, je le répète, commerçants et clients étaient réellement des amis… sauf quand notre mère nous envoyait acheter un litre de pétrole à l’heure des repas. Par avance, et non sans malice, nous nous réjouissions de l’exaspération de l’épicière. Pensez donc, elle devait non seulement quitter la table, mais encore se laver les mains pour continuer à manger après notre départ !

Un jour, nous avons abandonné la rue du Marché parce que nous avions abandonné l’école Martini. La vie des enfants était déréglée parce que la vie des parents était bouleversée. Pendant plusieurs semaines, deux mois presque, une grève, une dure grève, a opposé les travailleurs et la direction des F.C.M.
Le chemin Long (avenue Gambetta), un proche voisin de nos rues, voilà notre point de ralliement pendant ces semaines. Le matin, autour des grands chaudrons alignés entre le lavoir Saint Roch et la Bourse du Travail, des grévistes, cuisiniers improvisés, préparaient les repas, que le midi nous apportions à la maison. L’après-midi, assis par terre, entre les rangées de bancs occupés par les parents, nous assistions au meeting qui se déroulait dans la grande salle de la Bourse du Travail pleine à craquer. Je vois encore la tribune décorée avec les drapeaux des syndicats. J’entends encore les dirigeants syndicaux rendre compte des discussions, des négociations, tandis que les gendarmes à cheval circulaient en ville.
Permettez-moi de le dire : depuis ces journées, je ne peux plus entendre chanter l’Internationale sans éprouver une profonde émotion. Elle correspond encore, et toujours, à la grande secousse qui agitait l’enfant de 10 ans lorsque, quotidiennement, ce chant retentissait à la fin de chaque réunion, sortant de centaines de poitrines. Comprenez-le, nous n’avions pas choisi d’être du côté des grévistes, mais nous y étions. La vie, d’abord, avait choisi pour nous ; l’égoïsme du patronat, ensuite, y avait contraint nos pères et nos grands pères qui n’acceptaient pas leur misère s’ajoutant à ces années de guerre, de malheur, de sacrifices.
La grève terminée, ces pères et ces grands pères, vaincus, c’est vrai, mais aussi fiers qu’appauvris, reprirent le chemin des F.C.M. Et nous, déçus, parce qu’il nous avait semblé que l’école n’existerait plus, nous avons retrouvé le chemin de l’école Martini. Heureusement, la déception ne dura pas ; l’habitude devint très vite la plus forte ; le désir et la joie d’apprendre l’emportèrent rapidement.

La rue de l’Hôpital, où nous habitions, ressemblait comme une sœur à la rue Saint Roch que nous avions quittée : même travail, mêmes habitudes, mêmes enfants, mêmes jeux…
Nous nous intéressions à un homme qui, en retour, nous aimait bien. Le jeudi, nous restions de longues heures dans le petit atelier de menuiserie où Monsieur Grassi travaillait seul : pas de compagnon, pas d’apprenti, pas de machine !
Pourquoi étions-nous attirés ?
Bien sûr, par la gentillesse, la patience de l’artisan envers nous.
Mais, de plus, il avait été coureur cycliste à l’époque héroïque de ce sport ; son frère restait encore un coureur coté sur le plan régional. N’était-ce pas intéressant pour des enfants ? Surtout lorsqu’il arrivait le Tour de France qui passait régulièrement à La Seyne pour la terrible étape Perpignan – Toulon ! Alors, les commentaires, les histoires du menuisier nous captivaient. Pas de radio, pas de télévision. Un soir sur deux, puisque le Tour de France se reposait un jour sur deux, patiemment, nous attendions le résultat de l’étape, difficilement communiqué par le seul téléphone du quartier. Grands et petits étaient là, avec, déjà, une dose excessive de chauvinisme !
Mais voilà l’essentiel : Monsieur Grassi n’était pas un menuisier comme les autres. Il possédait une spécialité : « les caisses de mort » comme il nous disait, les cercueils en bon français. Ce travail, véritablement, nous laissait pensifs.
Qu’était-ce que la vie ? Qu’était-ce que la mort ? Pourquoi un enterrement ? Pourquoi toutes ces « caisses de mort » ? Pourquoi les unes en bois blanc, rapidement achevées ? Pourquoi les autres en lourd chêne ciré, ornées de massives poignées argentées ? Autant de questions qui restaient sans réponses. Et lui, comment pouvait-il travailler, de l’aube à la nuit, et vivre, dans tous ces mystères ? Comment pouvait-il tracer, scier, raboter, assembler, clouer, coller, visser, cirer ces « caisses de mort » en nous parlant de ses exploits de jadis, de ceux, actuels, de son frère ? En nous commentant le Tour de France ? Et rire, et plaisanter, et chantonner même ?
Vous ne voyez plus la petite menuiserie de la rue de l’Hôpital. Elle est devenue un appartement comme les autres de la rue Clément Daniel.

La rue de l’Hôpital s’animait singulièrement une fois par an.
À deux pas de la menuiserie, Madame Gustave et ses ouvrières confectionnaient, rénovaient toute l’année les costumes de Carnaval, les « déguisements » qui étaient vendus ou loués à l’époque de Mardi Gras.
Jeunes gens et jeunes filles venaient choisir la tenue de leur goût, individuelle ou collective, afin de participer aux joyeuses batailles de confettis, aux riches batailles de fleurs, de La Seyne, de Toulon, de Six-Fours, d’Ollioules, de Sanary, de Bandol. Et d’en revenir avec les bannières roses, ou bleues ou jaunes emblèmes d’une victoire pacifique.
Et le jour où, enfin, nos mères nous habillaient d’un Pierrot blanc, à collerettes et boutons rouges, ou roses, ou bleus, ou jaune, où, ainsi déguisés, nous nous mêlions aux joyeux danseurs et danseuses, travestis et masqués, du Cercle des Travailleurs, il n’y avait pas plus fiers que nous.
Encore une tradition abandonnée…
La place Bourradet (place Martel Esprit) est le point de rencontre des rues dont je vous parle, et de quelques autres. Elle était donc le lieu de rencontre des enfants.
Elle ne se présentait pas, pour nous, comme l’affreux parking d’aujourd’hui. Le sol, en terre, favorisait les parties de toupie, de billes, parties acharnées, passionnées, bruyantes… Au printemps, en été, la place Bourradet appartenait aux garçons, et à eux seuls !
À l’exception de certain dimanche matin. Ce jour-là, des meubles, des sommiers, des bureaux, des glaces, des cuisinières, des chaises, des fauteuils, que sais-je encore , l’envahissaient. À la même heure, curieux, spectateurs, acheteurs éventuels s’y donnaient rendez-vous. Et, au milieu de ces gens et de ces choses, un important personnage, à nos yeux, l’huissier de La Seyne. Aidé de ses employés, il procédait au ventes du dimanche matin. Ventes après saisies pour la plupart, ventes volontaires pour quelques-unes, ventes aux enchères publiques pour les premières comme pour les deuxièmes.
Naturellement, nous ignorions tout des raisons de ces ventes. Nous ne comprenions rien à leur mécanisme. Pourquoi ces chiffres qui voltigeaient à une cadence vertigineuse ? Pourquoi ces coups d’œil complices d’acheteurs en puissance qui se croisaient avec les gestes éloquents de l’huissier ? Comment savoir qu’ainsi se précisaient les surenchères jusqu’au définitif : « adjugé » ? Nous comprenions seulement que le spectacle s’achevait quand les charretons partaient, chargés, surchargés des objets les plus hétéroclites.
Le parking actuel, anonyme, est-il préférable aux jeux, aux cris, aux exclamations de dizaines d’enfants ? Les taches d’huile et d’essence sont-elles plus agréables que les rires de ces enfants ? Je ne le crois pas. Vous me répondrez que les garçons ont définitivement abandonné la toupie ? C’est vrai. Qu’ils sortent rarement leurs billes ? C’est aussi vrai ! Que l’huissier a renoncé à ses ventes pittoresques en plein air ? C’est encore vrai ! Cependant, ne pensez-vous pas que la place Bourradet serait un agréable jardin public au centre dela ville ?
Même réduit, ce jardin donnerait à La Seyne un décor plus attrayant, plus vivant, que le monotone parking de 1966. Je le sais, les automobilistes n’approuvent pas ; mais ils sont si exclusifs ! Tant pis ! Ils ne peuvent m’empêcher de penser, donc de le dire, que le cœur des vieilles rues de notre enfance mérite mieux, beaucoup mieux, que la malheureuse transformation que lui a infligée le monde moderne.

Nous grandissions.
Notre vie d’enfant s’achevait. Le tournant se situait à 12 ans, l’âge du certificat d’études. La vie séparait quelque peu les camarades. La vie nous éloignait quelque peu de ces rues.
Certificat d’études obtenu ou non, la grande majorité d’entre nous commençaient leur vie d’ouvriers en entrant en apprentissage. Quelques-uns, dont j’étais, continuaient leurs études à l’école primaire supérieure. Le lycée, c’était l’exception : il fallait aller à Toulon ! Nous nous rencontrions beaucoup moins. Plus de jeudis pour les uns, une vie scolaire plus dense pour les autres.
Mes parents habitaient de nouveau rue du Sac. Vous le constatez, les déménagements successifs ne nous avaient pas conduits bien loin : rue du Sac, rue Saint Roch, rue de l’Hôpital… et rue du Sac ! À peine quelques dizaines de mètres ! Comme si un lien invisible, mais solide, nous avait retenus dans l’îlot restreint que je précisais au début de cette causerie. Et cela depuis des générations de Merle et de Vial…

Un événement survint alors qui allait bouleverser la vie moderne : la radio, la T.S.F. comme nous disions. Rue du Sac, le premier poste fut le privilège de l’épicier.
Vous vous rappelez peut-être cette coutume ? À la belle saison, après le repas du soir, les familles s’installaient dans la rue devant les portes de leurs maisons pour une veillée collective, animée, joyeuse, souvent bruyante ! Arrivèrent par ondes les premières informations, les premiers concerts. L’épicier, chaque soir aussi, plaçait son poste devant la boutique, le poussait au maximum… et toute le rue écoutait. Nous attendions patiemment l’heure à laquelle débutait le programme. Si, par malheur, l’épicier n’était pas exact au rendez-vous, des protestations amicales s’élevaient : « eh ! Bussone, c’est l’heure !... ». Il interrompait son repas, il réglait son appareil, l’audition commençait.
Mais, hélas, s’arrêtaient les discussions passionnées, cessaient les commérages familiers, par exemple sur la voisine qui avait sacrifié à la mode nouvelle en faisant couper ses cheveux à l’indignation véhémente de nos mères ! Disparaissaient les histoires sans cesse répétées et sans cesse appréciées, devenaient muets les deux ou trois bavards impénitent, animateurs habituels des veillées estivales en pleine rue…
Je l’ai dit, ainsi s’achevait notre enfance. Je l’ai dit, plus de jeudi en commun. Mais aussi, plus de grandes vacances pour aucun d’entre nous. En effet, pendant toute leur scolarité, ceux qui fréquentaient encore l’école primaire supérieure passaient les mois d’août et septembre aux F.C.M. Car, je vous le rappelle, les vacances scolaires commençaient le 1er août et se terminaient le 30 septembre.
Ainsi, pendant sept ans, j’ai successivement connu : le barrotage, deux fois la serrurerie, l’outillage, l’entretien, le bureau de commande, le magasin de quincaillerie.
La première fois, nous avions treize ans. Le matin, nous sommes partis quelque peu inquiets. Nos pères nous servaient de guide. Mais, jamais, ils n’ont voulu que nous soyons dans le même atelier qu’eux : la tradition était scrupuleusement respectée. À midi, en « bleus » pour la première fois aussi, des « bleus » neufs et raides, mêlés à la foule des ouvriers, nous sommes rentrés à la maison, toute inquiétude dissipée. Nous avions été adoptés d’emblée ! Quant au premier samedi, 3 F 50 par jour, c’est-à-dire 21 F dans notre poche, quelle joie ! Et quelle fierté !
Le travail nous était expliqué comme si nous devions passer notre vie aux F.C.M. Et nous l’accomplissions de même.
Chaque année, le 1er août, nos camarades apprentis, puis demi-ouvriers, nous attendaient. Nos voisins ouvriers aussi. Pendant deux mois, nous sentions une amicale attention autour de nous, nous devinions un respect attendri chez ces travailleurs qui ne nous ménageaient pourtant pas. Mais ils étaient heureux de nous voir parmi eux, avec la certitude que nous échapperions à leur vie difficile, que nous ferions honneur à notre classe, la classe ouvrière. Nos succès scolaires leur appartenaient, à eux aussi. Tenez, par exemple, en 1931, mes dernières vacances d’étudiant aux F.C.M, à la veille d’aborder ma vie d’enseignant, un repas, un aïoli monstre, me fut offert, route de Balaguier, par ceux avec qui je venais de vivre deux mois à 27 F. par jour au magasin de la quincaillerie, par ceux qui considéraient à l’époque, tout cela a bien changé, que devenir instituteur représentait un événement considérable pour un fils d’ouvrier de la rue du Sac.
Comment vous faire comprendre qu’il y avait là une rencontre émouvante, et efficace, de ces enfants, de ces jeunes gens, qui travaillaient de leurs mains pendant deux mois et de ces hommes rudes et sensibles qui nous encourageaient sans cesse à devenir des candidats heureux aux examens qui nous attendaient ? Une autre causerie y suffirait à peine ! Je suis convaincu qu’elle vous aiderait à mieux comprendre l’âme de La Seyne et des Seynois.

Voilà comment les deux premiers mois de vacances passés à l’atelier du barrotage, comme apprenti provisoire, ont marqué la fin de nos jeux…
Oui, rue du Sac, rue Saint Roch, rue de l’Hôpital, rue Jeu de Ballon, rue du Marché, rue du Prieur, chemin des Aires, place Bourradet … Nous vous abandonnions en tant que notre deuxième maison, en tant que notre unique ouverture sur la vie ! Mais vous restiez nos amies, avec d’autres jeux, avec d’autres préoccupations. Vous êtes encore nos amies, avec d’autres soucis, avec d’autres satisfactions…
Très souvent, je fais un détour pour vous remonter ou pour vous redescendre lentement, sans raison apparente ; pour vous regarder attentivement, avec respect et avec plaisir, pour bavarder quelques instants avec les vieilles personnes qui vous habitent encore et dont je sais par avance les questions qu’elles vont me poser.
C’est agréable, c’est réconfortant, je dis même que c’est nécessaire, quand ce n’est pas impérieux.
Cependant, pour les enfants d’aujourd’hui, pour la plupart de vos habitants actuels, et officiellement, et administrativement, vous n’êtes plus que la rue Victor Hugo, que la rue Denfert Rochereau, que la rue Clément Daniel, que la rue Messine, que la rue Jean-Louis Mabily, que la rue François Ferrandin, que la place Martel Esprit, que la rue République.
Si je le regrette profondément, intimement, je ne proteste pas, je ne m’insurge pas. Au contraire, il est normal qu’il en soit ainsi dans La Seyne de 1966 dont nous avons voulu et préparé le développement actuel, dont nous voulons et préparons le développement futur.
Car, malgré les heures difficiles que nous traversons, je crois encore à l’avenir de La Seyne, car je crois à l’avenir de la France qui saura, assez vite, se donner une politique démocratique, où la grandeur du pays sera le travail pour tous, le progrès social, et, en définitive, le bonheur.

Ainsi, nous revenons à 1966, et je vais vous rendre votre liberté. Ai-je été trop long ? Peut-être. Ai-je réussi à vous intéresser ? Vous seuls le savez. Le cadre étroit, limité de ma causerie ne vous a t-il pas surpris et gênés ? Sans doute.
N’ai-je pas oublié, par moments, que vous étiez à ? Et ainsi, ne me suis-je pas récité un long monologue à moi-même ? Certainement.
je vous ai souvent abandonné pendant l’heure qui vient de s’écouler. Je n’étais plus avec vous. J’étais devant le four de la boulangerie, rue Saint Roch ! J’entrais à l’école enfantine de Madame Rossi, rue Jeu de Ballon ! J’écoutais les grévistes, à la Bourse du Travail ! Je jouais à la toupie place Bourradet ! J’admirais les danseurs travestis du Cercle des Travailleurs ! Je poinçonnais une tôle à l’atelier du barrotage ! Je découvrais l’algèbre, dans notre chère école primaire supérieure, avec ce modeste et dévoué professeur, Monsieur Gueirard, à qui nous devons beaucoup…
Je vous prie de m’en excuser !
Cependant, permettez-moi de croire que je suis arrivé à vous faire comprendre pourquoi et comment je suis attaché à la ville de La Seyne. Pourquoi et comment j’ai une grande confiance en sa population. Pourquoi et comment j’ai pu donner beaucoup de mon temps et autant de mon travail à cette ville et à cette population.
Jamais le petit garçon de la rue du Sac, de la rue Saint Roch, de la rue de l’Hôpital a imaginé un seul instant qu’il deviendrait, un jour, et pendant de longues années, le premier magistrat de la cité.
Mais le premier magistrat aurait-il accompli sa tâche aussi passionnément s’il n’avait pas été le petit garçon dont je vous ai peut-être parlé trop longuement ce soir ? Car, pour l’un comme pour l’autre, à un demi-siècle d’intervalle, les mêmes sentiments dominent ; j’ai essayé de vous les définir pendant quelques quarts d’heure. Mes définitions ont-elles été suffisamment claires, précises, illustrées ?
À la vérité, aimer un tel îlot restreint, n’est-ce pas aimer sa ville natale ? Aimer sa ville natale, n’est-ce pas aimer son pays ? Et, comme l’a démontré si éloquemment Jean Jaurès, aimer son pays, n’est-ce pas aimer l’humanité ? Comme il est vrai que celui qui n’aime pas l’humanité, n’aime pas son pays.
Si j’ai pu vous convaincre, en définitive, que telle est ma conviction, que telles sont mes pensées, que tels sont mes sentiments, j’aurai, en partie, atteint le but que je m’étais fixé.
Mesdames, Messieurs, je vous remercie.

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP