La Seyne sur Mer

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Hannah Arendt, film

mardi 9 octobre 2018, par René Merle

Revu récemment, grâce à Arte, Hannah Arendt (remarquablement interprétée par Barbara Sukowa), de Margarethe von Trotta, 2013. Décidément, le bon cinéma allemand nous gâte.
Le pari est réussi de nous faire vivre de l’intérieur le drame vécu par la philosophe (alors établie aux Etats-Unis), pendant et après son reportage sur le procès à Jérusalem d’Adolf Eichmann. Eichmann, responsable de la déportation et de l’extermination de millions de Juifs, fut jugé en 1961, et pendu en 1962.
Une des grandes qualités du film est de nous mettre au cœur de cette microsociété intellectuelle de Juifs allemands exilés à New York, de ses rapports à l’Université et à la réalité américaine.
Le scénario revient souvent, en flash back, sur l’épisode Heidegger, dont la jeune étudiante fut la disciple et l’amante, avant l’accession au pouvoir des nazis, et une retrouvaille ambiguë après la guerre, où Arendt interroge douloureusement, mais en femme toujours liée à cet homme, sur la compromission du philosophe avec la croix gammée.
Personnellement, je reste sur ma faim à propos de cette évocation, qui aurait peut-être mérité d’être plus approfondie.
Mais venons-en à ce qui fait le cœur du film, le procès d’Eichmann.
Le compte-rendu d’Arendt, publié dans le New Yorker, et le livre qui suivit, lui valurent la réprobation de son entourage et l’inimitié de beaucoup de Juifs, les rescapés de la Shoah au premier chef.
Qu’avait-elle donc dit de si extraordinaire et de si condamnable, elle qui, juive allemande, avait dû fuir l’Allemagne nazie en 1933, et qui avait risqué le pire lors de son internement au camp français de Gurs, de sinistre mémoire ?
On lui reprocha bien sûr d’avoir mis en lumière le rôle des Judenräte (conseils d’administration des ghettos sous la tutelle des nazis), coincés entre résistance au grand jour impossible et collaboration honteuse.
Mais on lui reprocha surtout de présenter Eichmann, non comme le monstre que l’on attendait, mais comme le piètre tâcheron ordinaire et sans états d’âme d’une administration. Il avait servi l’administration nazie comme il aurait servi n’importe quelle administration.
Il faisait partie de cette immense foule de ceux qui sont dépourvus de jugement personnel, et qui s’en remettent à qui détient l’autorité, quelle qu’elle soit. Le Mal n’apparaissait donc pas comme le Mal démoniaque d’un docteur Mabuse, extérieur à la nature humaine, mais comme le Mal ordinaire, « la banalité du mal » disait Arendt ; un mal inhumain qui est pourtant latent en chacun de nous, celui de l’obéissance passive et sans morale, que les circonstances historiques ont si souvent révélé chez beaucoup, comme, a contrario, elles ont révélé les vertus du courage et de la résistance chez d’autres. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que notre Histoire, comme toute Histoire, en témoigne.

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