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La manifestation communiste du 14 juillet 1926

lundi 10 décembre 2018, par René Merle

Communistes et Nationalistes sur les Champs Élysées.

Le 14 juillet 1926, sur les Champs Élysées et à l’Arc de Triomphe, les autorités civiles (Président de la République et gouvernement du Cartel des Gauches de Briand) et les autorités militaires (maréchal Pétain), avec leurs invités le dictateur espagnol Primo de Rivera et le Sultan du Maroc, fêtent la victoire sur l’insurrection de la République du Rif.
L’Humanité organe central du Parti communiste français (S.F.I.C.), 15 juillet 1926 ; titre et sous-titres :
« LA CLASSE OUVRIÈRE SABOTE LE 14 JUILLET DE L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS
Dans la foule bourgeoise endimanchée, face aux drapeaux tricolores mille fois sifflés, les communistes ont chanté l’Internationale, acclamé les soldats, hué les généraux.
Au cours de violentes bagarres, plus de cent arrestations ont été opérées.
Hier ils ont fêté le souvenir de l’insurrection et de la fraternisation des troupes régulières avec le peuple de 1789 : un sultan d’opérette [1], un dictateur [2], une vieille frappe [3], un aspirant au Rubicon [4] et Gastounet [5], ont passé en revue les pauvres diables de soldats... Ah ! mes amis, quelle marche à l’Étoile !
On pouvait suivre de loin la progression du cortège dans les Champs-Élysées rien qu’à la montée des sifflets... Ils roulaient avec une vitesse et un régime de moteurs. Sur la place, ce fut pis encore... Disséminés un peu partout, nos amis connus ou inconnus, communistes, socialistes ou syndicalistes, harcelaient la parade d’un essaim continu de huées stridentes. Au début, ce fut comme une douche de glace sur la foule... Puis la contagion gagna. Et la vraie musique de la revue, ce fut la nôtre. Moulay Youssef [6] et Primo de Rivera pourront rapporter chez eux la mesure de leur popularité parisienne !
Le cran de tous nos camarades fut admirable ! Quant à la lâcheté de la minorité fasciste de la foule, elle dépassa tout ce que nous pouvions imaginer.
Les royalistes, fleur de lys dorée à la boutonnière [7], fêtaient la prise de la Bastille ! A leur façon, ils auraient eu tort de se gêner...
Ils prêtaient main-forte à la police, mouchardaient les siffleurs, provoquaient, se jetaient à cinq ou dix sur un communiste isolé, et la main dans la main avec leurs adversaires du faisceau de Valois [8] ou de la Ligue des Jeunesses patriotes [9], assommaient les camarades arrêtés...
On voyait les cannes s’ébattre sur des hommes dont un policier tordait chaque poignet : des femmes, dignes héritières des chiennes de Versailles, frappaient les prisonniers à coups d’ombrelle, visant de préférence la face, et dans la face, les yeux...
Nous fûmes quelques-uns à corriger vertement quelques fascistes. Mais ce qui constitue la correction essentielle ce fut le sabotage de la revue elle-même...
Jamais on n’avait vu ça à Paris.
La manifestation fut ce qu’elle devait être. En face d’une police déroutée, parfois même écœurée, nous avons conduit jusqu’au bout, nous communistes, l’expression de notre dégoût pour les hommes de la guerre riffaine, pour les valets marocains de l’impérialisme français et pour le tortionnaire des travailleurs espagnols.
Réussir à troubler ce spectacle aussi cher au cœur des petits bourgeois parisiens que la revue du 14 juillet eût paru pure folie il y a quelques années. Avec son organisation, sa volonté et la diffusion de sa presse, notre Parti y est parvenu hier matin... Primo a été sifflé à Paris par des dizaines et des dizaines de milliers d’hommes et de femmes...
Que cette nouvelle retentisse dans toutes les prisons d’Espagne !
Paul VAILLANT-COUTURIER [10]

L’article suivant, signé Marcel Fourrier [11], a une tonalité nettement révolutionnaire :
"Hier a été un début d’action révolutionnaire. Soyons francs, nous avons encore du chemin à parcourir avant de prétendre pouvoir passer de l’action à coups de sifflets à l’action à coups de fusil. Mais les événements économiques nous mènent pourtant inéluctablement à cette échéance."

Voici maintenant le compte-rendu du très officieux Le Temps :
Le Temps, 15 juillet 1926.
" Deux caractéristiques se dégagent de la célébration de la fête nationale du 14 juillet : l’enthousiasme cordial et résolu de la population, l’attitude hargneuse et les manifestations déplacées des communistes.
D’abord la revue. Dans le cadre grandiose de la place de l’Étoile et des Champs-Élysées, devant cette arche dont le cintre enferme les perspectives admirables de l’avenue et ouvre un jour sur les horizons adoucis d’au-delà, nos soldats ont défilé dans un ordre parfait. Ils ont été acclamés. Ils apportaient dans les plis de leur uniforme les souvenirs palpitants de l’épopée de 1914-1918. Près de la tombe solitaire du Soldat inconnu symbolisant nos 1.500.000 morts sur les champs de bataille, nos troupes vivantes continuaient la chaîne glorieuse de la France immortelle. Sur le passage du général Gouraud, gouverneur militaire de Paris, les applaudissements ont redoublé, saluant l’indomptable courage du vainqueur de Reims et la modestie d’un des artisans de notre triomphe.
Là, comme à l’Hôtel de Ville, les communistes essaimés ont tenté une manifestation. En marge du sentiment national, ils ont lancé quelques sifflets lorsque les troupes marocaines ont défilé. Les communistes ont tout fait pour prolonger par leur propagande criminelle les hostilités qui ont été ouvertes au Maroc par Abd el Krim. Entre le sultan loyaliste et l’aventurier rebelle, la perversion de leur sentiment international ou mieux encore antinational n’hésite pas. C’est au second que va leur préférence, à celui dont la résistance prolongée nous a valu des pertes supplémentaires. Les manifestants ont pu se rendre compte du divorce profond qui les séparait de la population. Leurs sifflets ont été couverts sous les acclamations.
Le même état d’esprit des communistes a essayé de se montrer aux réceptions de l’Hôtel de Ville sur le passage du Sultan du Maroc. La tentative a été vite déjouée par les mesures heureuses prises par le préfet de police tout autant que par la réprobation des assistants. Paris et la France ne sont pas mûrs pour les expériences moscovites. Nous nous souvenons que la défection russe est due, en pleine guerre, au mouvement léniniste. Nous nous souvenons de ce qu’elle nous a coûté. Que ce soit en 1917 sur les confins russo-allemands ou en 1926 dans le Rif, l’action directe du communisme des Soviets ou son action oblique sur nos communistes se chiffre par des pertes françaises."

Notes

[1Le Maroc est un protectorat français

[2Primo de Rivera, qui exerce sa dictature sur l’Espagne depuis 1923

[3Le maréchal Pétain

[4L’autoritaire "radical" Paul Doumer, qui fit durement ses preuves en Indochine

[5Gaston Doumergue, Président de la République depuis 1924

[6Le sultan du Maroc

[7Les militants de l’Action française de Maurras

[8Premier parti fasciste français, d’où son nom, "faisceau", né en 1925 d’une scission de l’Action française

[9Ligue d’extrême droite, créée en 1924

[10Rédacteur en chef de l’Humanité

[11Camarade de Barbusse à Clarté

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