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Féminisme ? "Mesdames, Citoyens..."

mercredi 11 décembre 2019, par René Merle

De Diderot à Marx, le constat de l’oppression


« Mesdames, Citoyens »
Ainsi commençait le discours d’Anatole France à la cérémonie du centenaire de Renan, le 12 mars 1923 [1].
On appréciera tout le sel et le sens de cette dichotomie !

On sait qu’à l’époque, nos bons radicaux le plus souvent détenteurs du pouvoir se gardaient bien de considérer les femmes comme des citoyennes, car, pensaient-ils, leur donner le droit de vote serait placer le suffrage (dit alors universel, c’est-à-dire uniquement masculin), sous l’influence directe du clergé !

Et depuis toujours, bien au-delà de ces préoccupation électorales, l’opinion commune (masculine s’entend) plaçait les hommes du coté de la culture, de la responsabilité et de la raison, et plaçait généralement les femmes du côté de la nature, de l’impulsivité irraisonnée, et donc de l’impossibilité de participer en êtres responsables au destin de la Cité.

L’Encyclopédie des Lumières écrivait tranquillement à l’article CITOYEN [2], sous la plume de Diderot :
« On n’accorde ce titre aux femmes, aux jeunes enfants, aux serviteurs, que comme à des membres de la famille d’un citoyen proprement dit ; mais ils ne sont pas vraiment citoyens. »

La lutte pour l’affranchissement politique des femmes court sur longue plage du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. Les féministes bourgeoises y côtoient, sans fraterniser, les féministes prolétariennes. Et dans ce mouvement complexe et tonique apparaît, entre autres, la haute figure de Séverine, féministe socialiste au meilleur sens du mot [3].

Cela est bel et bon, me direz-vous, mais la page est tournée depuis 1945, où le vote des femmes fut l’application directe du programme du Conseil national de la Résistance, sans pour autant que le cléricalisme en soit plébiscité. Et la lutte actuelle pour le respect des droits et de la dignité des femmes se poursuit sur d’autres chemins…

Et cette lutte, clairement soutenue au plan économique (égalité salariale) par tous les hommes de progrès et toutes les formations de progrès, est dans le meilleur des cas confusément soutenue par les hommes (au sens de sexe masculin). Confusément ? si j’écarte les Belles Âmes masculines proclamées féministes, pour lesquelles ce choix n’est souvent qu’un moyen de plus de tenir le micro et occuper les médias, il reste que pour la majorité des hommes de bonne volonté le mystère demeure de la dualité des sexes et de leurs entrelacement.

À l’orée à peine de l’expérience de la vie, le jeune Marx (il avait 26 ans) essaya de théoriser ce rapport.

Dans son troisième manuscrit économico-philosophique de 1844, Marx écrit ces lignes désormais célèbres, mais qui demeurèrent dans l’ombre jusqu’à leur publication à Leipzig… en 1932 [4]. Lignes sibyllines encore pour bien des proclamés marxistes.

« Dans le rapport à l’égard de la femme, proie et servante de la volupté collective, s’exprime l’infinie dégradation dans laquelle l’homme existe pour soi-même, car le secret de ce rapport trouve son expression non-équivoque, décisive, manifeste, dévoilée dans le rapport de l’homme à la femme et dans la manière dont est saisi le rapport générique [5] naturel et immédiat. Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l’homme à l’homme est le rapport de l’homme à la femme. Dans ce rapport générique naturel, le rapport de l’homme à la nature est immédiatement son rapport à l’homme, de même que le rapport à l’homme est directement son rapport à la nature, sa propre détermination naturelle. Dans ce rapport apparaît donc de façon sensible, réduite à un fait concret la mesure dans laquelle, pour l’homme, l’essence humaine est devenue la nature, ou celle dans laquelle la nature est devenue l’essence humaine de l’homme. En partant de ce rapport, on peut donc juger tout le niveau de culture de l’homme. Du caractère de ce rapport résulte la mesure dans laquelle l’homme est devenu pour lui-même être générique, homme, et s’est saisi comme tel ; le rapport de l’homme à la femme est le rapport le plus naturel de l’homme à l’homme. En celui-ci apparaît donc dans quelle mesure le comportement naturel de l’homme est devenu humain ou dans quelle mesure l’essence humaine est devenue pour lui l’essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine est devenue pour lui la nature. Dans ce rapport apparaît aussi dans quelle mesure le besoin de l’homme est devenu un besoin humain, donc dans quelle mesure l’homme autre en tant qu’homme est devenu pour lui un besoin, dans quelle mesure, dans son existence la plus individuelle, il est en même temps un être social. »

Notes

[2« CITOYEN - C’est celui qui est membre d’une société libre de plusieurs familles, qui partage les droits de cette société et qui jouit de ses franchises. Voyez « Société », « Cité », « Ville franche », « Franchises ». Celui qui réside dans une pareille société pour quelque affaire, et qui doit s’en éloigner, son affaire terminée, n’est point citoyen de cette société ; c’en est seulement un sujet momentané. Celui qui y fait son séjour habituel, mais qui n’a aucune part à ses droits et franchises, n’en est pas non plus un citoyen. Celui qui en a été dépouillé, a cessé de l’être. On n’accorde ce titre aux femmes, aux jeunes enfants, aux serviteurs, que comme à des membres de la famille d’un citoyen proprement dit ; mais ils ne sont pas vraiment citoyens.
On peut distinguer deux sortes de citoyens, les originaires et les natu¬ralisés. Les originaires sont ceux qui sont nés citoyens. Les naturalisés, ce sont ceux à qui la société a accordé la participation à ses droits et à ses franchises, quoiqu’ils ne soient pas nés dans son sein. »

[4Ces trois manuscrits témoignent uniquement de la mise en ordre des pensées de Marx à cette époque. Il ne projettera jamais de les publier de son vivant

[5On traduit généralement par « être générique » ce « Gattungswesen » typique du vocabulaire du jeune Marx. « Gattung » : genre, espèce, catégorie… « wesen » : créature, être, essence…
Le « Gattungswesen » n’est pas l’individu isolé en monade, mais l’être humain universel, présent à la nature et à la société.
On lira avec profit sur ce thème Trân-vàn-Toàn, « Note sur le concept de « Gattungswesen » dans la pensée de Marx » : Marx

2 Messages

  • Féminisme ? "Mesdames, Citoyens..." Le 11 décembre 2019 à 11:55, par luc nemeth

    Bonjour.
    La fuite-en-avant charabiesque à laquelle ici se livre ici Marx est d’autant plus impressionnante qu’en général il s’exprimait clairement mais elle exprime aussi un embarras qui à la date de 1844 dépasse déjà sa personne et qui vingt ans après ce texte transparaîtra, après la création de l’Internationale. Des discussions sur la question du travail-des-femmes (perçu a priori comme étant opposé au rôle familial), autant dire sur l’égalité réelle par opposition à l’égalité formelle, étaient au programme mais bientôt... il n’en fut plus question. Les "femmes de 1848" étaient passées par là : même les plus rétrogrades des socialistes, sur cette question, jugèrent plus prudent de renoncer à un combat d’arrière-garde.

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