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Bombardement de Damas par l’armée française, 1925

mardi 11 décembre 2018, par René Merle

Écrasement de l’insurrection nationaliste

Depuis la fin du conflit de 1914-1918, la France avait un mandat d’occupation sur l’ancien territoire turc de Syrie.
En octobre 1925, l’armée française écrasait une insurrection nationaliste à Damas en bombardant cruellement la ville.
Voici les réactions du très officieux le Temps et du quotidien communiste l’Humanité

Ferme partisan du "maintien de l’ordre" en Syrie, et prompt à critiquer les insuffisances du gouvernement du Cartel des Gauches en la matière, le conservateur Le Temps ne peut cependant ignorer les réactions internationales au bombardement de Damas.

Le Temps, 30 octobre 1925

LES ÉVÉNEMENTS DE DAMAS.
Le journal donne d’abord des nouvelles de différents incidents et combats signalées par le correspondant du Times. Significativement pas de nouvelles émanant de sources françaises.
« Le correspondant du même journal à Damas rapporte que les pertes de la population indigène à Damas sont évaluées à 1.200 personnes, mais on croit que ce chiffre pourrait être plus élevé.
On mande d’autre part de Londres : Selon une dépêche d’Alexandrie à l’agence Reuter, 300 réfugiés syriens seraient arrivés en Egypte. Si l’on en croit leurs récits, le récent mouvement à Damas aurait été déchaîné par le chef musulman Hassan el Kerreth à la tête de forces mixtes composées de musulmans et de Druses.
Ayant fait inviter par des crieurs les habitants à demeurer dans leurs maisons, il aurait attaqué le poste de police de Chagour puis les autres postes du quartier chrétien.
Les troupes françaises et leurs familles se sont alors retirées au nord de la ville et le combat se serait poursuivi avec emploi de l’artillerie pendant plusieurs heures.
Nassi el Bakri ayant adhéré à la rébellion, son palais a été détruit par les troupes.
Les insurgés, après avoir attaqué les troupes sénégalaises qui occupaient le musée, ont mis le feu aux bâtiments voisins, mais ont respecté le bâtiment lui-même.
La partie de la ville qui est maintenant inhabitable, abritait - dit-on - 120.000 personnes.
Certains groupements syriens songeraient à demander l’intervention de la Société des nations pour faire cesser l’effusion de sang.

On mande de Londres :
Dans les milieux officiels britanniques on espère que le gouvernement français adressera au Foreign office un rapport détaillé sur les récents troubles de Damas.
Ce qui semble avoir frappé particulièrement les milieux politiques, c’est la nouvelle de source arabe, confirmée du reste, par plusieurs télégrammes de correspondants anglais, selon laquelle aucun Européen résidant à Damas, sauf les ressortissants français, ne fut prévenu que l’artillerie allait bombarder certains quartiers de la ville.
D’autre part, on n’a reçu à Londres aucune confirmation de la nouvelle suivant laquelle le consul allemand à Damas aurait formulé une protestation au nom des différents consuls de cette ville.
Récit d’un témoin oculaire.
Le correspondant du Daily Mail à Jérusalem donne le récit suivant d’un réfugié britannique arrivé de Damas, qui a assisté au bombardement de la ville :
Le dimanche 18 octobre, dans la matinée, j’ai entendu dire qu’il allait se passer quelque chose de grave. A 13 heures 30, j’ai rencontré dans les rues plusieurs tanks, ainsi que des autos blindées. Tous les bazars étaient fermés.
A 16 heures 30 commença un bombardement continu ; les gens se sauvaient dans toutes les directions. Les bombes et les obus passaient au-dessus de nos têtes. L’école dans laquelle je cherchai un refuge fut à moitié détruite par un coup de canon. Le bombardement a continué toute la journée de lundi et la matinée de mardi. On voyait de grands incendies s’allumer de tous côtés. Ces incendies ne s’éteignirent que mardi dans la soirée.
Voyant que le quartier musulman était abandonné par les autorités françaises, j’ai fait transporter tous les missionnaires dans les bâtiments de l’hôpital britannique. Plus de 5.000 chrétiens y cherchaient refuge. J’ai essayé à plusieurs reprises de téléphoner au consul britannique ou américain, mais toutes les lignes étaient coupées.
Le bombardement était tellement violent que j’ai dû m’arrêter en route dans l’hôpital Victoria. L’hôpital Victoria était désert, mais son téléphone fonctionnait et j’ai pu me mettre en communication avec le consulat américain. Il m’annonça que le quartier chrétien devait être considéré comme un endroit sûr : en ce moment, il n’y avait ni soldats français, ni police syrienne, et toutes les maisons étaient à la merci de la populace musulmane.
Actuellement, le bâtiment de la mission syrienne britannique est presque entièrement détruit par les obus. Le palais d’Azam est brûlé. La fameuse rue Droite est totalement détruite. Les quartiers de Maddan-Chagour et de Derwishia, avec toutes les belles maisons musulmanes, sont complètement détruits.
On compte plusieurs milliers de musulmans, et environ trois cents Français tués.
Une intervention américaine.
Les journaux anglais reproduisent un télégramme de Washington suivant lequel le département d’État déclare que, si l’on obtient confirmation des nouvelles britanniques selon lesquelles les Français ont bombardé Damas sans préavis, les États-Unis exigeront des réparations dans le cas où des propriétés américaines auraient été détruites. »

L’Humanité – Bombardement de Damas

L’Humanité, organe central du Parti communiste (S.F.I.C.) a dès le début condamné la répression de la révolution syrienne.

Le 26 octobre 1925, elle publiait en première page la photo de "rebelles" pendus et exposés à la foule devant la prison de Damas, assortie du commentaire suivant : " Après pareil témoignage, qui pourrait douter de la douceur et de la nécessité de la "civilisation occidentale" apportée en Syrie comme au Maroc, par le militarisme français ? "

On peut lire en première page du n° du 29 octobre 1925 :
« Comment se déroulèrent les derniers événements de Damas.
On sait et nous aurons l’occasion d’y revenir en détail, comment dès son arrivée, l’incapable proconsul Sarrail fit déborder par deux ou trois gaffes brutales, la coupe déjà remplie par les exactions et les méthodes "civilisatrices" de ses deux prédécesseurs.
Mais on connaît moins - et pour cause - ce qui s’est passé à Damas même, ces deux dernières semaines. Grâce au télégramme très complet du correspondant du Times, et daté du 25 octobre, nous avons un récit fidèle, et une preuve de plus de la manière élégante dont s’exerce la dictature du militarisme français !
Une parade macabre.
Il y a quelques jours, raconte le correspondant du Times, douze rebelles furent exécutés à Damas, mais au lieu d’exposer seulement les cadavres selon la coutume orientale, l’autorité militaire les fit attacher à des chameaux et organisa une macabre parade. On devine l’impression désastreuse produite sur les indigènes déjà indignés par les vexations précédentes. Aussitôt la population décida de les venger et trois jours plus tard douze Circassiens employés par les Français comme auxiliaires, furent tués.
Puis dans la nuit du 7 octobre, des soldats français étaient attaqués à leur tour. La nuit suivante, des Druzes venus des villages voisins, situés au sud de la ville, pénétrèrent dans Damas. La police fut désarmée et l’insurrection maîtresse de la ville. Le 18 octobre, le général Sarrail envoya à travers la ville des chars d’assaut tirant dans toutes les directions. La foule se mit à construire des barricades. A six heures du soir, le bombardement français commença et fit rage jusqu’au 20 octobre après que les troupes eurent été retirées de la ville. Pendant ce temps, les aéroplanes lançaient des bombes et mitraillaient les habitants. Le 20 octobre à midi, le feu cessa.
Les dégâts : Le bombardement avait fait des dégâts considérables. La mosquée Senauyah a été en partie détruite. Le palais d’Azim, où était installé l’institut d’art musulman, a été anéanti avec toutes ses collections. De nombreuses maisons de notables ont été rasées. De plus les récoltes ont été saccagées.
On mande du Caire au Daily Mail qu’un voyageur qui vient d’arriver de Damas donne des renseignements sur la révolte des Druses il y a 9 jours. La période pendant laquelle dura le bombardement français jeta dans le pays une terreur inoubliable. Il est difficile d’estimer le nombre des victimes. On les voyait en travers des rues par centaines et il est probable qu’au moins 2.000 de ces victimes furent ensevelies sous les décombres des maisons bombardées.
[...] Tous les journaux bourgeois d’hier matin reconnaissaient la gravité de la situation en Syrie, et tous se contentaient de déplorer le silence du gouvernement. Le journal des Débats constatait simplement "l’obligation d’emprunter à la presse étrangère les informations qui sont refusées par les autorités."
En vérité, c’est un véritable défi à l’opinion publique française que l’attitude du gouvernement « démocratico-pacifiste [1] », depuis le début de l’insurrection syrienne. Ne sortant d’un silence criminel que pour rentrer dans le mensonge flagrant, puis se cantonnant à nouveau dans l’indifférence la plus absolue, ne jetant en pâture à cette opinion publique énervée que la phrase désormais historique : "Le calme règne en Syrie", phrase toujours annonciatrice des plus sanglantes bagarres, M. Painlevé [2]
n’est conduit que par l’unique souci d’éviter tout ennui prématuré au franc-maçon incapable et stupide qui a pris la succession des jésuites astucieux mais habiles : Gouraud - Weygand !
L’insurrection gagne en largeur et en profondeur, les défaites succèdent aux désastres, les hommes tombent, les renforts partent... Mais de cela M. Painlevé et ses collègues n’ont cure : ils sont trop occupés à se disputer les guenilles du pouvoir pour avoir le temps de s’intéresser à cette misérable et lointaine aventure !
Du reste, n’ont-ils pas, là-bas, placé leur homme de confiance, le général Sarrail, et tout ce qu’il fait n’est-il pas bien fait ?
SAINT-PREUX »

Notes

[1Cartel des gauches : radicaux, soutenus par les socialistes

[2Socialiste indépendant, président du conseil

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