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L’exécution (30 novembre 1871) de Gaston Crémieux, un des dirigeants de la Commune insurrectionnelle de Marseille

lundi 10 février 2020, par René Merle

Extrait de la notice d’Alfred Naquet [1] Gaston Crémieux, "Œuvres posthumes précédées d’une lettre de Victor Hugo et d’une notice par A.Naquet, député". Paris, Dentu, 1882

Cf. : Sur la Commune insurrectionnelle de Marseille

"M. Clovis Hugues, ce jeune et populaire poète qui vécut à côté de Gaston Crémieux les premières semaines des quatre longues années de prison auxquelles il avait été condamné pour un délit de presse à l’âge de dix-neuf ans, a bien voulu nous communiquer un document qui relate tous les détails de l’exécution de Gaston Crémieux et qui lui a été communiqué à lui-même par un témoin de cette exécution [2].

Voici ce document dans sa tragique simplicité :

"Le plus profond secret avait été gardé sur l’exécution de Gaston Crémieux. Les troupes avaient été prévenues, dès la veille au soir, de se tenir prêtes à prendre les armes. L’escorte, composée d’un maréchal des logis, d’un brigadier et de dix gendarmes, ne fut commandée qu’à une heure assez avancée de la nuit. Quand elle arriva au greffe de la prison Saint-Pierre, le maréchal des logis exhiba au gardien chef l’ordre dont il était porteur. Celui-ci parut fort contrarié de n’avoir pas été averti plus tôt. M. le directeur fut appelé immédiatement : il prit à son tour connaissance de l’ordre. Quelques minutes après, Gaston Crémieux était entre les mains des gendarmes. Il prit place au milieu de l’escorte dans un fourgon du chemin de fer qui se dirigea sur le fort Saint-Nicolas [3] Il fut ensuite conduit dans une petite chambre, à côté du greffe. Dans cette chambre se trouvaient une table, deux chaises et un lit militaire en fer. La nuit était froide. Du feu avait été allumé. A peine était-il installé dans cette pièce, que le principal, ou le greffier, enta, tenant un papier roulé sous son bras gauche : la sentence. Crémieux le salua et lui demanda s’il pouvait lui dire où il allait être conduit. - Vous allez être exécuté, lui dit celui-ci. - Il faut avouer que vous m’annoncez ça d’une drôle de manière, lui répondit le condamné.
On fit alors la lecture de la sentence. Il écouta cette lecture avec calme et résignation ; mais, au passage où il était question d’embauchage, il se redressa et prit une attitude énergique. Il demanda quel genre d’exécution on allait lui faire subir. Quand on lui apprit qu’il serait fusillé, il répondit : - Tant mieux ! je le préfère ainsi.
Il manifesta le désir de voir sa famille. On lui répondit que cette consolation lui serait refusée. Alors il courba tristement la tête. - Et cependant j’avais besoin de voir quelqu’un ? ajouta-t-il. - Il y a le rabbin qui est venu pour vous assister : si vous désirez conférer avec lui, on le fera entrer. - Faites-le entrer, dit Crémieux [4]. M. Vidal était à la porte : il entra, la main droite sur son visage, comme pour cacher ses larmes. Crémieux fit un pas en arrière, leva la main droite et dit au rabbin : - Quoi ! vous venez ici pour m’encourager, et vous pleurez ! Le rabbin s’assit sur une chaise, au bout de la table. Crémieux prit place à côté de lui et demanda une plume, de l’encre et du papier. On s’empressa de se rendre à son désir. On lui apporta, en outre du café, une petite bouteille d’eau-de-vie et une carafe d’eau. Il écrivit près d’une heure et demie, remit son travail au rabbin avec quelques observations verbales pour sa famille. Il l’entretint longuement d’une pièce qu’il regrettait de ne pas avoir terminée et il lui indiqua de quelle façon devait être terminée cette œuvre dramatique. Il lui désigna plus particulièrement trois écrivains qui pouvaient mener cette œuvre à bonne fin. Dans cette pièce, il était question de la Révolution, de Robespierre, de Saint-Just [5].
Pendant qu’il écrivait, il paraissait très altéré : il buvait souvent de l’eau-de-vie mêlée avec de l’eau. Il demanda au rabbin s’il n’avait pas quelque bonne lecture à lui faire faire. Le rabbin ouvrit un livre et lui indiqua du doigt où il devait commencer. Crémieux parcourut deux pages de ce livre et les baisa successivement à la fin de la lecture. Le rabbin l’embrassa. - Oh ! je crois à une autre vie, dit il. Puis il se leva et se promena dans la salle avec les deux hommes qui lui tenaient compagnie. Il leur parla des événements. Il leur rappela sa fuite vers le cimetière israélite ; il regrettait de ne pas avoir écouté ceux de ses amis qui lui avaient conseillé d’aller se cacher dans les environs de Saint-Loup ; il regrettait aussi d’avoir été jugé par des adversaires. - Enfin, j’aurai vécu trente-trois ans, disait-il. Mais dans quel gâchis nous sommes tombés ! Il ne faut pas trop regretter de mourir. Et dire que j’ai tant fait pour renverser l’Empire ! On aurait pu me réserver une autre récompense. Hélas, tout ce qui se passe n’est que le prélude d’une restauration monarchique.
Le rabbin lui dit : - Je n’ai jamais vu un homme aussi courageux que vous en présence de la mort ; on parlera de vous comme d’un héros. - Bah ! répondit-il, on parlera un peu de moi, ce soir, dans les cafés ; mais demain on n’y pensera plus. Je pense, ajoutait-il, à cette pauvre femme qui a été si tristement trompée par les hommes de Versailles. Quand elle va apprendre cette nouvelle ! Il faudra maintenant qu’elle en vive plus que pour nos enfants.
Il demanda ensuite des nouvelles des condamnés de Versailles. Ayant appris que Rossel, Bourgeois et Ferré étaient morts avec beaucoup de courage, il demanda : - Combien sont-ils pour me fusiller ? Douze ? quinze ? vingt ? - Douze, lui fut-il répondu. - Alors on va me flanquer douze balles dans la peau comme à un chien ? Il est vrai que, pendant ce temps-là, Bazaine... C’est égal, je vais montrer à ces messieurs comment les républicains savent mourir.
Il monta deux fois sur une chaise pour se chauffer les pieds, le feu ayant été allumé sur un potager, à un mètre au-dessus du parquet. - Je tiens à me chauffer, disait-il, pour ne pas avoir l’air de trembler de peur. Puis il s’informa s’il lui serait permis de parler "à ces messieurs". - Je ne voudrais pas, dit-il, que l’on me fît mettre à genoux, ni qu’on m’attachât, ni qu’on me bandât les yeux. Je voudrais mourir debout, comme j’ai vécu. On l’encouragea à faire cette demande.
Il se coucha sur le lit, ferma les paupières et prit quelques instants de repos. Quand il entendit, une demie-heure après, le mouvement des troupes dans la cour, il se releva et demanda si ce n’était pas le moment. - Non, lui fut-il répondu, ce sont les troupes qui se préparent à aller manœuvrer. Alors il se recoucha.
Le moment du départ arriva quelques instants après.
A la vue des troupes, Gaston Crémieux se découvrit et garda sa casquette à la main jusqu’à ce qu’il lui fallut remonter dans la voiture qui était restée au bas-fort. Les troupes étaient formées en carré sur le Pharo. Aussitôt que la voiture parut, les clairons sonnèrent et les tambours battirent au champ. La voiture se dirigea vers la butte du Pharo où elle s’arrêta. Crémieux descendit et, se tournant vers quelques officiers qui se trouvaient près du peloton d’exécution, il demanda à parler au chef chargé de présider à son exécution. Voyant qu’il n’obtenait pas de réponde, il demanda si ce n’était pas M. de Villeneuve, chef de bataillon des chasseurs à pied, qui était chargé de cette mission. On lui répondit négativement. - Et si j’avais pourtant à parler à quelqu’un ? dit-il. Il me semble qu’à cette heure suprême on ne devrait pas me refuser cette faveur. Alors, M. Peloux, attaché au conseil de guerre comme greffier, lui désigna un capitaine de place, vieillard aux cheveux blancs, qui se tenait un peu en arrière. Crémieux, s’adressant à ce dernier, lui dit : - Je voudrais mourir debout, comme j’ai vécu, sans être attaché et sans avoir les yeux bandés. M. Peloux appuya du geste cette demande. Le vieux capitaine y répondit par un signe de tête affirmatif. La sentence fut lue une deuxième fois. Gaston Crémieux remercia, se porta à la droite du peloton d’exécution et dit aux douze soldats chargés de le fusiller : - Mes amis, j’ai une recommandation à vous faire. Comme il est probable que mon corps sera rendu à ma famille après l’exécution, je vous prie de ne pas me défigurer. Visez droit au cœur. je vous montrerai ma poitrine. Ayez du courage comme j’en ai. - Oh ! nous en aurons, lui fut-il répondu.
Après cette allocution échangée avec beaucoup de fermeté et de sang froid, Gaston Crémieux fut se placer à six ou sept pas en avant du peloton d’exécution. Il quitta successivement sa casquette, son cache-nez, son pardessus, son gilet, et remis ces divers objets, avec une grâce héroïque, au rabbin qui se tenait à sa droite. Puis il se plaça carrément devant le peloton, les jambes écartées, la main gauche appuyée sur son cœur, la main droite élevée, et il dit : - Attention ! En joue ! Les armes s’abaissaient ; l’officier qui commandait le peloton d’exécution s’avança d’un pas, comme pour dire : - Attendez mon commandement ! Mais Gaston Crémieux commanda : Feu ! Le sabre de l’officier s’abaissa, la décharge, une décharge un peu déchirée, comme on dit militairement, se fit entendre. - Vive la Républi... et Gaston Crémieux tomba à la renverse, un peu incliné sur le côté droit. Il rebondit presque immédiatement sur l’épaule gauche, il eut quelques légères contorsions, les yeux tournèrent dans leur orbite. On fit avancer le sous-officier chargé de donner le coup de grâce ; mais le médecin, ayant tâté le pouls, déclara que c’était fini. Une balle avait traversé le poignet gauche de Gaston Crémieux, au moment où il le tenait appuyé sur sa poitrine.
Le défilé des troupes commença presque aussitôt. Pendant ce défilé, au moment où la droite croisait la queue de la colonne, un officier demanda à un de ses collègues si Gaston Crémieux avait été courageux. - Beaucoup, lui dit celui-ci. - Allons, tant mieux, ajouta l’autre."
Pendant qu’il écrivait, il paraissait très altéré : il buvait souvent de l’eau-de-vie mêlée avec de l’eau. Il demanda au rabbin s’il n’avait pas quelque bonne lecture à lui faire faire. Le rabbin ouvrit un livre et lui indiqua du doigt où il devait commencer. Crémieux parcourut deux pages de ce livre et les baisa successivement à la fin de la lecture. Le rabbin l’embrassa. - Oh ! je crois à une autre vie, dit il. Puis il se leva et se promena dans la salle avec les deux hommes qui lui tenaient compagnie. Il leur parla des événements. Il leur rappela sa fuite vers le cimetière israélite ; il regrettait de ne pas avoir écouté ceux de ses amis qui lui avaient conseillé d’aller se cacher dans les environs de Saint-Loup ; il regrettait aussi d’avoir été jugé par des adversaires. - Enfin, j’aurai vécu trente-trois ans, disait-il. Mais dans quel gâchis nous sommes tombés ! Il ne faut pas trop regretter de mourir. Et dire que j’ai tant fait pour renverser l’Empire ! On aurait pu me réserver une autre récompense. Hélas, tout ce qui se passe n’est que le prélude d’une restauration monarchique.
Le rabbin lui dit : - Je n’ai jamais vu un homme aussi courageux que vous en présence de la mort ; on parlera de vous comme d’un héros. - Bah ! répondit-il, on parlera un peu de moi, ce soir, dans les cafés ; mais demain on n’y pensera plus. Je pense, ajoutait-il, à cette pauvre femme qui a été si tristement trompée par les hommes de Versailles. Quand elle va apprendre cette nouvelle ! Il faudra maintenant qu’elle en vive plus que pour nos enfants.
Il demanda ensuite des nouvelles des condamnés de Versailles. Ayant appris que Rossel, Bourgeois et Ferré étaient morts avec beaucoup de courage, il demanda : - Combien sont-ils pour me fusiller ? Douze ? quinze ? vingt ? - Douze, lui fut-il répondu. - Alors on va me flanquer douze balles dans la peau comme à un chien ? Il est vrai que, pendant ce temps-là, Bazaine... C’est égal, je vais montrer à ces messieurs comment les républicains savent mourir.
Il monta deux fois sur une chaise pour se chauffer les pieds, le feu ayant été allumé sur un potager, à un mètre au-dessus du parquet. - Je tiens à me chauffer, disait-il, pour ne pas avoir l’air de trembler de peur. Puis il s’informa s’il lui serait permis de parler "à ces messieurs". - Je ne voudrais pas, dit-il, que l’on me fît mettre à genoux, ni qu’on m’attachât, ni qu’on me bandât les yeux. Je voudrais mourir debout, comme j’ai vécu. On l’encouragea à faire cette demande.
Il se coucha sur le lit, ferma les paupières et prit quelques instants de repos. Quand il entendit, une demie-heure après, le mouvement des troupes dans la cour, il se releva et demanda si ce n’était pas le moment. - Non, lui fut-il répondu, ce sont les troupes qui se préparent à aller manœuvrer. Alors il se recoucha.
Le moment du départ arriva quelques instants après.
A la vue des troupes, Gaston Crémieux se découvrit et garda sa casquette à la main jusqu’à ce qu’il lui fallut remonter dans la voiture qui était restée au bas-fort. Les troupes étaient formées en carré sur le Pharo. Aussitôt que la voiture parut, les clairons sonnèrent et les tambours battirent au champ. La voiture se dirigea vers la butte du Pharo où elle s’arrêta. Crémieux descendit et, se tournant vers quelques officiers qui se trouvaient près du peloton d’exécution, il demanda à parler au chef chargé de présider à son exécution. Voyant qu’il n’obtenait pas de réponde, il demanda si ce n’était pas M. de Villeneuve, chef de bataillon des chasseurs à pied, qui était chargé de cette mission. On lui répondit négativement. - Et si j’avais pourtant à parler à quelqu’un ? dit-il. Il me semble qu’à cette heure suprême on ne devrait pas me refuser cette faveur. Alors, M. Peloux, attaché au conseil de guerre comme greffier, lui désigna un capitaine de place, vieillard aux cheveux blancs, qui se tenait un peu en arrière. Crémieux, s’adressant à ce dernier, lui dit : - Je voudrais mourir debout, comme j’ai vécu, sans être attaché et sans avoir les yeux bandés. M. Peloux appuya du geste cette demande. Le vieux capitaine y répondit par un signe de tête affirmatif. La sentence fut lue une deuxième fois. Gaston Crémieux remercia, se porta à la droite du peloton d’exécution et dit aux douze soldats chargés de le fusiller : - Mes amis, j’ai une recommandation à vous faire. Comme il est probable que mon corps sera rendu à ma famille après l’exécution, je vous prie de ne pas me défigurer. Visez droit au cœur. je vous montrerai ma poitrine. Ayez du courage comme j’en ai. - Oh ! nous en aurons, lui fut-il répondu.
Après cette allocution échangée avec beaucoup de fermeté et de sang froid, Gaston Crémieux fut se placer à six ou sept pas en avant du peloton d’exécution. Il quitta successivement sa casquette, son cache-nez, son pardessus, son gilet, et remis ces divers objets, avec une grâce héroïque, au rabbin qui se tenait à sa droite. Puis il se plaça carrément devant le peloton, les jambes écartées, la main gauche appuyée sur son cœur, la main droite élevée, et il dit : - Attention ! En joue ! Les armes s’abaissaient ; l’officier qui commandait le peloton d’exécution s’avança d’un pas, comme pour dire : - Attendez mon commandement ! Mais Gaston Crémieux commanda : Feu ! Le sabre de l’officier s’abaissa, la décharge, une décharge un peu déchirée, comme on dit militairement, se fit entendre. - Vive la Républi... et Gaston Crémieux tomba à la renverse, un peu incliné sur le côté droit. Il rebondit presque immédiatement sur l’épaule gauche, il eut quelques légères contorsions, les yeux tournèrent dans leur orbite. On fit avancer le sous-officier chargé de donner le coup de grâce ; mais le médecin, ayant tâté le pouls, déclara que c’était fini. Une balle avait traversé le poignet gauche de Gaston Crémieux, au moment où il le tenait appuyé sur sa poitrine.
Le défilé des troupes commença presque aussitôt. Pendant ce défilé, au moment où la droite croisait la queue de la colonne, un officier demanda à un de ses collègues si Gaston Crémieux avait été courageux. - Beaucoup, lui dit celui-ci. - Allons, tant mieux, ajouta l’autre."

Notes

[1Alfred Naquet est alors élu de Vaucluse et siège à l’extrême-gauche

[2Clovis Hugues avait été le collaborateur immédiat de Crémieux au moment de la Commune. Au lendemain de l’écrasement de celle-ci, il fut condamné à quatre ans de prison pour apologie de la Commune dans la presse. Le 17 octobre 1871, Crémieux emprisonné lui dédiera ce bref poème : "Laisse dormir dans leur suaire / Nos martyrs de la liberté ; / N’entr’ouvre pas le sanctuaire / Du repos qu’ils ont mérité : / Il nous suffit, quant tu contemples / Leurs traits et leurs noms glorieux, / Qu’ils revivent par leurs exemples / C’est à nous de mourir comme eux !" (Œuvres... op.cit). En 1882, Hugues est depuis un an député socialiste de Marseille.

[3Tout proche du Pharo, qui domine le Vieux Port

[4Comme Naquet, Crémieux est issu d’une famille israélite originaire du Comtat Venaissin

[5"Le 9 Thermidor, ou la mort de Robespierre" (cf. Œuvres... op.cit). Grâce notamment à Hugues, la pièce fut terminée et représentée à Marseille en 1882.

2 Messages

  • Bonjour René.
    C’est un récit boulversant que tu nous donnes à lire ici. Comportement hors norme d’un héros, mort debout dans toute sa symbolique… merci.
    Amitiés

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  • Bonjour Monsieur Merle,
    je suis tombé sur quelques documents qui éclairent un peu plus les conditions de l’exécution de Gaston Crémieux.
    Il est parfois indiqué que Thiers aurait refusé sa grâce. En fait, l’octroi de la grâce incombait à une commission issue de la chambre des députés. C’est elle qui refusa la grâce (comme indiqué dans la notice Wikipedia sur G. Crémieux). Mais il semble que Thiers a fait ce qu’il a pu pour sauver Crémieux.

    Dans le numéro du 8 novembre 1881 du Petit Marseillais (https://www.retronews.fr/journal/le-petit-marseillais/08-novembre-1881/437/1591391/2 ) parut, sous le titre « M. Thiers et Gaston Crémieux », une lettre adressée au journal par M. Labadié, ancien député et ancien président du conseil général des Bouches-du-Rhône (et qui fit construire l’hôtel particulier près du Palais Longchamp à Marseille, connu comme Musée Grobet-Labadié, légué avec ses collections à la ville par sa fille, Mme Grobet-Labadié).
    (on trouve aussi cette lettre dans un article d’un autre journal, dont je n’ai pu trouver le titre, peut-être un journal lyonnais puisqu’il se trouve dans les collections de la bibliothèque de Lyoni http://collections.bm-lyon.fr/PER00312917/PAGE1_PDF
    et http://collections.bm-lyon.fr/PER00312917/PAGE2_PDF)
    Cette lettre est écrite pour rétablir la vérité au moment où il était question d’ériger une statue de Thiers à Marseille, ce qui provoquait des polémiques où revenait la question de l’exécution de Crémieux.
    « L’honorable M. Labadié, dont le témoignage ne saurait être suspect », explique au journal qu’il fut mandaté à Versailles par le conseil général, dont il était président, pour obtenir la grâce des quatre condamnés marseillais dont Crémieux. Il déclare que « M. Thiers a fait tout ce qu’il était possible de faire pour sauver Gaston Crémieux. J’ai été moi-même témoin de ses efforts. »
    « Il tenait principalement à sauver Gaston Crémieux ; il en avait fait la promesse à son vieil ami Crémieux, l’ancien ministre, et il mit en œuvre dans ce but toutes les ressources de son esprit si ingénieux et si tenace ». Thiers aurait parlé pendant plus de deux heures à la commission des grâces sans résultat tangible. Le Petit Marseillais conclut « Nous osons espérer que le témoignage de M. Labadié servira à faire tomber une accusation absurde » [que Thiers est responsable de l’exécution de Crémieux].

    Mais déjà, à l’époque des faits, la seule responsabilité de la commission des grâces était mise en cause. On en trouve mention dans un modeste journal suisse Le Confédéré de Fribourg du 8 décembre 1871 (sans doute un dépouillement de la presse nationale et internationale permettrait de mieux l’établir), dans un article très favorable aux condamnés et très critique pour la commission des grâces.
    Ce journal écrit : « Il est de notoriété publique que la majorité de la commission des grâces a imposé à M Thiers l‘obligation de faire exécuter Rossel et Gaston Crémieux. Il est encore de notoriété publique que M. Thiers avait fait espérer à Mme Gaston Crémieux que son mari ne serait point exécuté. Aujourd’hui ses membres voudraient pouvoir associer le nom de M. Thiers à leur sanglante besogne, mais la vérité s‘interpose entre leurs désirs et les faits. Ils restent seuls et resteront éternellement seuls à supporter ce lourd et écrasant fardeau ».
    Le journal indique que la commission resta sourde aux très nombreuses interventions en faveur des condamnés (il ne s’agit pas forcément du cas de Crémieux ou Rossel) dont celle du vieux Guizot. « Neuf députés obscurs, sur les quinze qui composaient cette commission désormais célèbre dans les annales de l‘histoire, ont osé placer leur veto au-dessus de la volonté de la France ! » (Le Confédéré de Fribourg, 8. décembre 1871
    https://www.e-newspaperarchives.ch/?a=d&d=LCG18711208-01&e=-------de-20--1--img-txIN--------0-----

    Ajoutons sur certaines circonstances, un autre témoignage de Clovis Hugues, mais adressé à Camille Flammarion, qui présente C. Hugues comme le « député poète bien connu, et estimé de tous pour la sincérité de ses convictions et le désintéressement de sa vie ».
    Dans sa lettre à Flammarion, Hugues décrit un phénomène supposément paranormal (on sait que Flammarion explorait ces phénomènes) en rapport avec l’exécution de Crémieux ; il donne aussi des indications sur la détention de Crémieux : grâce à un « bon gardien », Hugues pouvait venir chaque matin boire son café dans la cellule de Crémieux. Le matin de l’exécution, que Hugues ignorait, il trouve la cellule de Crémieux fermée (apparemment les détenus pouvaient sortir librement de leur cellule) et c’est à ce moment que le brave gardien tombe en pleurant dans les bras de Hugues : « ils nous l’ont exécuté ce matin ».
    L’inconnu et les problèmes psychiques, de Camille Flammarion
    https://books.google.fr/books?id=MgofCwAAQBAJ&pg=PT62&lpg=PT62&dq=gaston+cr%C3%A9mieux+clovis+hugues+flammarion&source=bl&ots=o5lI3tuGwg&sig=ACfU3U2xVif8F9-3OGlXnRui-6QnuolrCg&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiQvIvGg8rnAhXnAmMBHSAXDlkQ6AEwDHoECAsQAQ#v=onepage&q=gaston%20cr%C3%A9mieux%20clovis%20hugues%20flammarion&f=false

    Au-delà des anecdotes, et du débat sur la responsabilité exacte de Thiers, on peut retenir que le conseil général des Bouches-du-Rhône, de sensibilité modérée, avait fait ce qu’il avait pu pour sauver Crémieux et les autres condamnés marseillais – peut-être un fait à ranger dans la catégorie « solidarité méridionale » ?
    Et qu’en Suisse, l’opinion était plus favorable aux condamnés qu’à ceux qui les condamnaient (à noter que le titre du journal Le Confédéré de Fribourg, reprend un mot clé de la culture politique suisse, où les citoyens sont fréquemment appelés, encore de nos jours, Confédérés, membres de la Confédération, cf par exemple discours d’un des dirigeants de la Confédération à l’occasion de la fête nationale suisse 2019
    https://www.admin.ch/gov/en/start/documentation/media-releases.msg-id-75945.html

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