La Seyne sur Mer

Accueil > φιλοσοφία > Barrès, Maurras et Rousseau

Barrès, Maurras et Rousseau

lundi 23 novembre 2020, par René Merle

La haine

Barrès n’est pas ma tasse de thé, mais l’écrivain et surtout l’idéologue ont été suffisamment importants, y compris dans des prolongements actuels, pour que l’on s’y intéresse.
Je reviens ici sur une intervention significative de Barrès à l’occasion de la célébration du bicentenaire officiel de la naissance de Rousseau, en 1912.
Barrès [1862], écrivain célèbre et académicien, est alors, selon la formule consacrée, figure de proue du nationalisme français. Il est député de droite dans les rangs de la très conservatrice Entente républicaine démocratique.
Voici l’intervention qu’il a faite à la Chambre des Députés le 11 juin 1912 à propos de la célébration officielle du bicentenaire de la naissance de Rousseau (Rousseau est né le 28 juin 1712).
Les lecteurs de l’Action française ont pu la lire dès le lendemain, précédée d’une introduction de Maurras.
On mesurera quelle haine à peine entourée de politesse littéraire suscitait encore Jean Jacques dans la droite et l’extrême droite françaises... Et le mesurer nous permettra aussi de remettre les pendules à l’heure au présent, où la pensée (l’idéologie plutôt) de Droite ne craint pas d’utiliser Rousseau pour vilipender ou utiliser l’héritage des Lumière...


Introduction de Maurras :
« Ainsi la République va célébrer le bicentenaire de Rousseau. Un régime fini va honorer une doctrine suicidée. La mort va saluer et encenser la mort. Nous sommes de l’avis de Maurice Barrès qui n’a pas jugé qu’il suffit de laisser faire à la nature. Si l’anarchie, comme il le dit, est en fin de compte « impuissante », les dégâts partiels et momentanés ne sont pas méprisables. En refusant des fleurs au principe de toute anarchie, Barrès a grandi dans l’estime de la France, comme en les apportant, la République s’est définitivement retranchée du pays.
Nous tenons à publier tout à fait à part le beau et ferme discours de Maurice Barrès, écrivain patriote digne de sa mission.
Les réponses qu’on lui a faites sont d’une sottise à pleurer.
On verra le résumé de cette honte. Un ministre a loué Rousseau de deux idées nouvelles : l’enseignement d’Etat et la souveraineté du peuple. Rousseau a asservi l’école, il a abaissé la Nation : comme on aurait compris qu’un gouvernement national laissât la Suisse sa patrie maternelle, et l’Allemagne, une de ses patries morales, célébrer à leur aise le métèque Rousseau [1] ! La Suisse a tiré quelque honneur de la naissance de ce boute feu européen. L’Allemagne lui doit certaines idées de Kant et de Fichte, dont elle a tiré les maximes de son relèvement [2] Soit en élevant nos rivaux, soit en troublant notre esprit politique, et en déchirant notre unité neuf fois séculaire, Rousseau ne nous a fait que du mal, car il n’y a peut-être pas lieu d’accorder beaucoup d’importance à ce retour de sentimentalisme dont on lui fait honneur [3]. La chose était en l’air en France partout. Il l’a seulement corrompue et systématisée à contre sens. Comme nous le disions avant-hier à l’Institut d’Action française, cette religion d’une humanité tyrannique ne pouvait aboutir qu’au plus large fleuve de sang de toute l’histoire moderne [4].
Le sonore imbécile qui se flatta d’avoir éteint les étoiles du ciel a voulu répondre à Barrès [5]. Et il en a trouvé une bien bonne : - Nous pardonnons à Bossuet ses « abominables » éloges de la révocation de l’Edit de Nantes, pardonnez à Rousseau la destruction de la Cité française… Et on l’a applaudi. Et si la France avait besoin d’être dégoûtée du gouvernement des rhéteurs, nous lui conseillerions de méditer sur cet argument d’avocat proposé à une assemblée politique et ratifié par 427 voix contre 112…
Ch.MAURRAS. »

L’éditorial de l’Action française du même jour, signé Léon de Montesquiou, était aussi consacré à Rousseau, sous le titre significatif de : « L’anarchie glorifiée avec Jean-Jacques Rousseau »


Barrès

Voici l’intervention de Barrès, perfidement balancée entre l’éloge littéraire et la condamnation idéologique la plus absolue :

« Je ne voterai pas les crédits que le Gouvernement nous demande pour la glorification de Jean-Jacques Rousseau et je voudrais m’en expliquer brièvement. J’admire autant que personne l’artiste, tout de passion et de sensibilité, le musicien, pourrais-je dire, des Rêveries d’un promeneur solitaire, des Confessions et de la Nouvelle Héloïse. L’homme lui-même, cette vertu pauvre et revêche alliée à cet amour lyrique de la nature et de la solitude, non, je ne ferai pas son procès. Et je ne conteste pas que du point de vue social il n’ait eu son moment d’utilité, de bienfaisance même, quand il apportait, dans une société intellectualisée à l’excès, une riche effusion d’imagination et de sentiments. Je sens toute la vérité de cette phrase que j’ai retenue d’un jeune émigré, du fils du général Custine, guillotiné par la Révolution et qui, lisant un soir dans son exil de Darmstadt ce terrible pamphlet des Liaisons dangereuses, où beaucoup voulaient voir le miroir d’une société corrompue, s’écriait : “ Que je comprends Rousseau et sa sublime haine pour les vices recherchés ! Après la lecture du livre de Laclos, véritable poème épique de certains salons du XVIIIe siècle, on excuse ce qu’a d’excessif l’amour de Rousseau pour la nature ; il fait respirer de l’air pur. ”
Voilà, Messieurs, la part de mon admiration. Mais vous m’en demandez plus. Vous voulez que j’adhère aux principes sociaux, politiques et pédagogiques de l’auteur du Discours sur l’Inégalité, du Contrat Social et de l’Émile. Je ne le peux pas, et laissez-moi ajouter que la plupart d’entre vous ne le peuvent pas. Il y a un manque de vérité profonde dans la sollicitation que l’on vous adresse de glorifier Rousseau.
À l’heure où nous sommes, avez-vous vraiment l’idée qu’il est utile et fécond d’exalter solennellement, au nom de l’État, l’homme qui a inventé le paradoxe détestable de mettre la société en dehors de la nature et de dresser l’individu contre la société au nom de la nature ? Ce n’est pas au moment où vous abattez comme des chiens ceux qui s’insurgent contre la société en lui disant qu’elle est injuste et mauvaise et qu’ils lui déclarent une guerre à mort, qu’il faut glorifier celui dont peuvent se réclamer, à juste titre, tous les théoriciens de l’anarchie. Entre Kropotkine ou Jean Grave et Rousseau, il n’y a rien, et ni Jean Grave, ni Kropotkine ne peuvent intellectuellement désavouer Garnier et Bonnot [6]
Avez-vous vraiment l’idée qu’il est utile et fécond d’exalter solennellement, au nom de l’État, le pédagogue qui a le plus systématiquement écarté de l’enfant les influences de la famille et de la race ? Pour ma part, je considère que le devoir de l’éducateur c’est d’imprimer au plus vite sur une personnalité qui se forme la marque de la civilisation et de déposer dans un esprit encore neuf toutes les pensées, tous les sentiments vérifiés comme les meilleurs par sa famille et sa nation.
Avez-vous vraiment l’idée qu’il est utile et fécond d’exalter solennellement, au nom de l’État, l’homme qui a posé comme principe que l’ordre social est tout artificiel, qu’il est fondé sur des conventions, que la famille elle-même ne se maintient que par des conventions, et qui en déduit le droit pour chacun de nous de reconstruire la société au gré de sa fantaisie ? Eh ! Messieurs, nous savons bien tous que la société n’est pas l’œuvre de la raison pure, que ce n’est pas un contrat qui est à son origine, mais des influences autrement mystérieuses et qui, en dehors de toute raison individuelle, ont fondé et continuent de maintenir la famille, la société, tout l’ordre dans l’humanité.
Ce n’est pas au moment où s’opère dans tous les partis de la jeunesse française un vigoureux travail, dont on voit déjà les fruits, pour enrayer toutes les formes de l’anarchie, que nous pouvons glorifier l’apôtre éminent et le principe de toutes les anarchies. Dans tous ses livres politiques, chez Rousseau, c’est la même chimère de coucher la vie sur un lit de Procuste. Sa raison arbitraire s’imagine qu’elle suffit à elle seule pour créer une société plus saine et plus vigoureuse que celle qui a sa racine dans les profondeurs mystérieuses du temps. Quelle orgueilleuse confiance en soi ! C’est que Rousseau ignore les méthodes de la science. Il n’observe pas. Il imagine. À ses constructions purement idéologiques, nous opposons les résultats de l’esprit d’observation et, j’oserai dire, d’expérimentation par l’histoire. Examen, enquête, analyse, cela s’est opposé longtemps à tradition. Mais des maîtres sont venus qui ont examiné, enquêté, analysé, et c’est pour aboutir à découvrir la force bienfaisante de la tradition. Un d’eux, que vous ne pouvez pas renier, car vous lui avez dressé une statue en face de la Sorbonne, Auguste Comte, a résumé ce vaste travail d’un mot : “ Les vivants sont gouvernés par les morts. ” Les morts sont nos maîtres, nous pouvons adapter leurs volontés à la nécessité présente, nous ne pouvons ni ne devons les renier. Rousseau est par excellence le génie qui essaie de nous lancer dans cette révolte néfaste, et d’ailleurs impuissante, et qui nous conseille d’agir comme si nous avions tout à refaire à neuf, comme si nous n’avions jamais été civilisés. Nous refusons de le suivre.
Messieurs, j’ai le droit de dire que, de la part d’hommes de gouvernement, la glorification des principes de Rousseau est une manifestation sans vérité profonde. Est-ce un geste machinal, un vieil air d’orphéon que vous allez jouer sans trop en examiner le sens ? Ou, pis encore, vous êtes-vous fait à vous-même les objections que je soulève, mais n’osez-vous pas refuser cet hommage à celui qui se trouve classé parmi les saints de la Révolution ? Quoi qu’il en soit, je ne vois rien, dans votre projet, qui convienne à la France de 1912. Je ne voterai pas ces crédits ; je ne proclamerai pas que Rousseau est un prophète que doit écouter notre société. Il est un grand artiste, mais limité par des bizarreries et des fautes que seul l’esprit de parti peut nier. Que d’autres fassent leur Bible de l’Émile, du Discours sur l’Inégalité et du Contrat Social. Pour moi, je l’écoute comme un enchanteur dans ses grandes symphonies, mais je ne demanderai pas de conseils de vie à cet extravagant Musicien. »

Barrès a été si satisfait de son intervention qu’il la publia aussitôt dans une mince plaquette : Maurice Barrès de l’Académie française, Le bi-centenaire (sic) de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Éditons de « l’Indépendance », 1912.

Notes

[1Le mot "Métèque", désignant initialement en Grèce l’habitant non citoyen d’origine étrangère, prend avec le xénophobe Maurras le sens méprisant d’étranger venant parasiter notre belle France. En l’occurrence, Rousseau est citoyens de la République de Genève. Un article qui jouxte celui-ci a pour titre : « Les métèques à la Faculté de Médecine ». Xénophobie et racisme là et encore… On sait ce qu’il adviendra de ce nationalisme xénophobe sous la "Révolution nationale" pétainiste.

[2Donc Rousseau serait le parrain de l’ennemi potentiel, l’Allemagne

[3On le verra plus bas, Barrès qui se veut fin lettré, accorde à Rousseau le bénéfice du doute sur ce sentimentalisme, qui pour Maurras pervertit l’âme française

[4La Révolution française, évidemment...

[5Le ministre René Viviani socialiste SFIO passé au parti républicain socialiste, proche du radicalisme. Maurras rappelle qu’il s’était félicité après la loi de séparation de 1905 que lui et ses amis aient « éteint dans le ciel des étoiles qui ne se rallumeraient plus »

[6Pierre Kropotkine, [1842], chassé de Russie pour son opposition au tsarisme, était devenu en France l’idéologue du communisme libertaire. Jean Grave [1854] était passé du socialisme à l’anarchisme et avait popularisé le communisme libertaire de Kropotkine. Octave Garnier [1889] et Jules Bonnot [1876] étaient les meneurs de la fameuse « bande à Bonnot », qui, se réclamant de l’anarchisme, avait multiplié les braquages, parfois sanglants, en 1911-1912. Ils avait été abattus "comme des chiens", pour reprendre l’expression de Barrès, en avril-mai 1912, quelques semaines seulement le discours de Barrès, qui joue ici sur l’émotion populaire après la liquidation des « bandits en auto »

1 Message

  • Barrès, Maurras et Rousseau Le 23 novembre 2020 à 10:44, par comte Lanza

    Bonjour Monsieur Merle,

    Rousseau moderne ou anti-moderne, pro- Lumières ou anti-Lumières, vaste débat comme aurait dit quelqu’un.
    Dans ses dialogues "Rousseau juge de Jean-Jacques", à la fin de sa vie, il se pose en victime de la "secte" ou "parti" philosophique (il emploie ces mots) qui détient tous les postes d’influence (le parti " distribue les places et les faveurs") - Rousseau souligne d’ailleurs (ce que retiendra Robespierre comme vous l’avez rappelé) que les auteurs matérialistes flattent les riches et méprisent les pauvres. Il parle du "despotisme de la philosophie moderne" qui a supplanté et éliminé le despotisme des jésuites et tend à détruire la religion.
    On dira que c’est avant tout une querelle de personnes, compliquée par une forme de paranoia chez J-J.

    Sans entrer dans trop de considérations, dans ses conceptions du lien du citoyen à la nation, Rousseau oscille entre rationalisme (le contrat social) et traditionalisme (l’appartenance naturelle à un territoire, à une continuité).

    Dans son projet de constitution pour la Corse, il rappelle que « tout peuple a ou doit avoir un caractère national » et que, « s’il en manquait, il faudrait commencer par le lui donner ». Il désapprouve la naturalisation, de manière presque extravagante : « le droit de cité ne pourra être donné à nul étranger sauf une seule fois en cinquante ans à un seul s’il se présente et qu’il en soit jugé digne, ou le plus digne de ceux qui se présenteront ».

    Dans les fragments détachés du projet, la formule du serment ne brille pas par l’esprit des Lumières :

    "Formule du serment prononcé sous le ciel et la main sur la Bible :

    Au nom de Dieu tout-puissant et sur les saints Évangiles par un serment sacré et irrévocable je m’unis de corps, de biens, de volonté et de toute ma puissance à la nation corse pour lui appartenir en toute propriété, moi et tout ce qui dépend de moi. Je jure de vivre et mourir pour elle, d’observer toutes ses lois et d’obéir à ses chefs et magistrats légitimes en tout ce qui sera conforme aux lois. Ainsi Dieu me soit en aide en cette vie et fasse miséricorde à mon âme. Vivent à jamais la liberté, la justice et la République des Corses. Amen.

    Et tous tenant la main droite élevée répondront Amen.

    Il sera tenu dans chaque paroisse un registre exact de tous ceux qui auront assisté à cette solennité. Leur nom, le nom de leur père, leur âge et leur domicile y seront marqués.

    (…) tous ceux qui auront négligé de remplir ce devoir seront forclos de leur droit, et resteront dans la Classe des étrangers ou aspirants dont il sera parlé ci-après."

    Ce serment par lequel on appartient "en toute propriété" à sa nation a bien quelque chose de totalitaire et préfigure (dans un contexte complètement différent) les serments révolutionnaires.

    Rousseau considère comme beaucoup de penseurs traditionalistes que les coutumes (les traditions) sont plus importantes que les "lois" :
    " les coutumes sont la morale du peuple ; et dès qu’il cesse de les respecter, il n’a plus de règle que ses passions, ni de frein que les lois, qui peuvent quelquefois contenir les méchants, mais jamais les rendre bons"
    (préface de "Narcisse").

    Bref le débat ne peut que rester ouvert. Barrès et Maurras auraient sans doute pu "récupérer" Rousseau par quelque aspect de sa pensée - pas plus ou pas moins légitimement que ceux qui en font le précurseur de la révolution française et de la république "à la française", alors que Rousseau avait comme horizon les petites communautés où presque tout le monde se connait, à l’image sa chère Genève (qui le déchut pourtant de son droit de cité).

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP