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Événements de Toulon - 1935

samedi 14 décembre 2019, par René Merle

La journée insurrectionnelle du 8 août 1935

Un lecteur toulonnais me demande si je peux replace ici l’article de mon ancien blog sur la journée insurrectionnelle du 8 août
.
Voici donc.
Dans une France tardivement touchée par la crise économique, le gouvernement Laval (centre droit), investi le 7 juin 1935, entend régler le déficit de l’État par une douloureuse politique déflationniste d’économie et de réduction des dépenses publiques. Il légifère aussitôt (16 juillet) par décrets-lois stipulant la baisse générale de 10% des dépenses de l’État et la réduction conséquente des salaires dans le secteur public. S’ensuivent de nombreuses manifestations de protestation.
Le 5 août, jour de paie, les travailleurs des arsenaux constatent que leurs salaires sont diminués de 5 à 10 %. L’ébullition est donc grande dans les arsenaux, et particulièrement à Brest [1] : le 6, le personnel de l’arsenal refuse de travailler sous la « protection » des gardes mobiles qui ont investi l’arsenal. L’intervention brutale des « forces de l’ordre » déclenche une violente journée insurrectionnelle.
Le 8 août, la population brestoise fait des obsèques solennelles à l’ouvrier Baraër, victime de la répression du 6. À Toulon, les deux confédérations syndicales de l’arsenal (CGT et CGTU) ont prévu un bref arrêt de travail symbolique au moment des obsèques, en hommage à Baraër. Mais en fait, la ville va connaître une soirée et une nuit insurrectionnelles [2].

Je donne ici une présentation des faits tels qu’ils ont été largement rapportés par la presse régionale et nationale du temps.
Le 8 août donc, après l’arrêt de travail symbolique, le travail a repris dans l’arsenal. Mais, vers 15 h, un appel anonyme (sur l’origine duquel on s’est beaucoup interrogé par la suite) demande aux travailleurs de la Pyrotechnie de rejoindre ceux de l’arsenal central. Pour qui ne connaît pas Toulon, précisons que les ateliers de la Pyrotechnie sont situés à l’extrémité ouest de la rade, en limite de La Seyne. Un no man’s land de sécurité (imposé par de précédentes explosions meurtrières de poudre et munitions) le sépare du populeux faubourg du Pont du Las, à l’ouest de Toulon. Formés en cortège et drapeau rouge en tête, les ouvriers de la Pyro (1000 à 1200 selon les sources) marchent sur Toulon. Le cortège est bloqué et dispersé par les gardes mobiles au Pont du Las. Mais les manifestants rejoignent par groupes la porte proche de l’arsenal (Castigneau), à l’ouest de la ville. Ils sont accompagnés par de nombreux sympathisants du Pont du Las. À 17 heures, sortie de l’arsenal (Castigneau), les travailleurs ont la surprise de se trouver face à d’importants effectifs de gardiens de la paix, de gendarmes, et de gardes mobiles à pied et à cheval. Il en va de même à la sortie de la porte principale, qui elle donne directement sur le quartier très populaire de la basse ville, où vivent de nombreux ouvriers de l’arsenal. Les sorties se sont déroulées sans incidents, mais des groupes nombreux d’ouvriers, après s’être concertés place Saint Roch, marchent en cortège, en entonnant des chants révolutionnaires vers le centre ville. Après de premiers heurts avec la police nationale, qui essaie de les bloquer au niveau de la préfecture maritime et de la poste, ils sont violemment chargés rue Jean Jaurès et refoulés par les gardes mobiles à pied et cheval.
Premiers heurts avec la police nationale :

charges des gardes mobiles dans le centre ville, rue Jean Jaurès :

au premier plan, un cheval abattu :

Vers 18 heures, une fusillade éclate place Puget, des ouvriers élèvent alors des barricades sommaires derrière lesquelles ils se tiennent, à l’angle de la rue d’Alger et en limite de la vieille ville.
Pendant ce temps, des groupes parcourent le centre : les affrontements sont violents devant le cercle des officiers, puis sur la place de la Liberté et le boulevard de Strasbourg. Des consommateurs d’un café notoirement fréquenté par les Jeunesses patriotes et autres ligueurs sont pris à partie. Un groupe de jeunes manifestants attaque les locaux du quotidien Le Petit Var, jugé trop favorable à Laval.
D’autres groupes tentent d’investir la gare vers 19h 30 : les « forces de l’ordre » ouvrent alors le feu à la hauteur du passage Montety. Le Populaire(11 août) accusera nommément un commissaire de police d’avoir tiré le premier coup de feu sur la foule, donnant le signal d’un usage des révolvers d’ordonnance pour la police et les gendarmes (les gardes mobiles seront plus modérés avec leurs fusils).
Alors qu’une délégation syndicale unitaire vient protester à la sous-préfecture contre les provocations des gardes mobiles, des groupes se reforment sans cesse, bloquent la rue d’Alger et la rue Hoche. Quelques vitrines sont brisées et semble-t-il sans pillage ; à partir de 21h 30, la situation devient insurrectionnelle dans la basse ville où les manifestants chassés de la haute ville se sont réfugiés. Impraticable pour les chevaux des gardes mobiles, les vieilles rues populaires sont un piège redoutable pour les « forces de l’ordre ».
Alors que sont tirés des coups de feu sporadiques, l’armée est requise par les autorités ; des militaires montent la garde devant l’usine à gaz et devant la poste, et des marins devant la préfecture maritime. Mais ces contingents étaient loin d’être sûrs. Le correspondant du quotidien socialiste Le Populaire (11 août) écrit : « …on comprenait, à plus d’un signe, que les soldats et les marins étaient comme la majorité de la population toulonnaise avec la classe ouvrière défendant ses salaires. Et je sais, par exemple, que certains matelots marquèrent nettement leur volonté de ne pas s’opposer à leurs frères de travail. »

Les autorités font alors intervenir les tirailleurs sénégalais, qui, mousqueton à la main, et sous une pluie de projectiles jetés par les fenêtres des logements populaires, d’ou sont tirés aussi des coups d’armes de poing, prendront dans la nuit possession du dernier bastion insurgé, la rue du Canon, éclairée en enfilade par un puissant projecteur de la marine. À tout hasard, une mitrailleuse avait été mise en batterie à l’extrémité de la rue, côté place d’Armes !

Sur la photo de droite, mise en place du projecteur rue du Canon

Ainsi s’achevait cette explosion de colère populaire. Le bilan était lourd : deux morts, Joseph Liraut, 25 ans batelier, Henri Ercoli, 27 ans, employé de la coopérative des pêcheurs. 200 blessés civils, policiers et militaires, dont 28 graves.

Suite :

Le 9 août au matin, de la place de la Liberté au port, les rues sont jonchées de vestiges des affrontements de la veille. La ville est quadrillée par des renforts de gardes mobiles et de militaires, notamment devant les édifices publics.

Le travail a repris normalement à l’Arsenal. Une délégation intersyndicale est reçue à la sous préfecture et à la préfecture maritime : elle réaffirme la légitimité des revendications ouvrières mais nie toute responsabilité dans les actes de violence. Une affiche signée par le maire de droite appelle à ne pas stationner dans les rues et à se coucher au plus tard à 21 h.À la Bourse du Travail, la population commence à défiler devant les dépouilles des deux victimes, dont la garde d’honneur est formée de blessés de la veille. Le 11, une foule immense accompagnera les deux victimes au cimetière.

L’Humanité, 12 août

Pendant ce temps, l’opinion et la presse s’interrogent sur les responsabilités des protagonistes. L’interrogation porte aussi bien sur Brest que sur Toulon, mais si Brest est vu « normalement » à travers des lunettes françaises, il n’en va pas exactement de même pour Toulon. On retrouve dans nombre d’articles la mise en exotisme intérieur de cette ville méridionale. Même l’envoyé spécial de l’Humanité (11 août) sacrifie à ce pittoresque facile : « Sur le lieu du combat. Pendant que se poursuit le défilé des travailleurs toulonnais devant les cercueils, faisons une rapide tournée dans le quartier où l’on s’est battu. C’est un dédale de rues dont la couleur, le va-et-vient, les étalages innombrables, le peuple bigarré, forment un ensemble extrêmement pittoresque. » Et par dessus tout ça, comme chantait Bécaud, l’accent qui se promène…

De là à passer à la dangerosité, il n’y a qu’un pas chez certains… On fantasme facilement la dangerosité des rues chaudes : ainsi même Léon Blum, dans l’article donné plus bas, évoque la lie venant souiller l’action légitime des travailleurs.
Peu sensible à cet exotisme, la presse régionale, comme par exemple le très répandu Petit Provençal, plutôt marqué à gauche, met l’accent sur l’action d’éléments troubles, où naturellement l’étranger, familier de la basse ville crapuleuse, vient en première place. Antienne reprise par une bonne partie de la presse nationale.

Mais la thèse immédiatement mise en avant par la presse de droite et d’extrême droite est celle de l’action révolutionnaire initiée par les communistes.

L’Action française, 10 août :

Le Matin, 9 août

On veut corroborer cette thèse par le fait que la grande majorité des 89 personnes appréhendées à chaud, la plupart étaient des jeunes gens, dont de nombreux jeunes communistes. Autre élément : l’arrestation et la condamnation à deux mois de prison d’un dirigeant communiste local, Toussaint Flandrin (1877), militant révolutionnaire convaincu et pour cela licencié de l’arsenal : il était accusé de jets de pierres sur agents.

On se doute que toutes autres sont les positions du Parti communiste et du Parti socialiste telles que les présentent leurs deux organes nationaux, l’Humanité et le Populaire. Pour les deux journaux, la responsabilité est celle :du gouvernement
« La provocation que les méthodes policières de ce soir, à Toulon, laissaient apparaître nettement, ont eu le résultat cherché par les agents du gouvernement » (l’Humanité, 9 août) ; « les autorités sont responsables des incidents sanglants » (le Populaire, 10 aout).

En dehors de toute consigne confédérale syndicale, les ouvriers toulonnais ont renoué spontanément avec les méthodes d’action directe, héritées du syndicalisme révolutionnaire, fortement enraciné dans le port de la Belle Époque. On imagine facilement quel traitement aurait reçu cette action dans le quotidien communiste du début des années trente, chantre de l’action révolutionnaire et des « Soviets partout ! ». Rien de tel en ce mois d’août 1935. Le comité central du Parti communiste salue les travailleurs de Toulon et de Brest, mais fait retomber l’entière responsabilité de la violence sur le pouvoir. Rien ne doit entraver la marche du Front populaire, rien ne doit effrayer les couches moyennes qui, sous l’égide du parti radical, sont en train de rejoindre le tout jeune Front populaire. Et ce d’autant plus à Toulon où une élection partielle (deuxième circonscription, Toulon Ouest, La Seyne) a vu en juin la victoire inattendue du communiste Bartolini, syndicaliste CGTU à l’arsenal. L’ensemble des forces de gauche avait fait bloc autour de lui, assurant ainsi l’élection du premier député du Front populaire.
V
oici l’éditorial du rédacteur en chef Vaillant-Couturier dans l’Humanité du 9 août :
« Batailles de rues dans la nuit
L’atroce provocation que nous avions dénoncée il y a deux jours, dès les premières nouvelles reçues de Toulon, de Charonne [le 6 août des Jeunesses patriotes réunis dans un café de Charonne avaient tiré sur des contre manifestants communistes] et de Brest se développe.
A minuit nous venons d’apprendre que le sang coule à Toulon et qu’il y a des morts. Une fois de plus ici, des ordres ont été donnés pour provoquer les travailleurs de l’arsenal qui avaient voulu dignement se solidariser avec leurs camarades de Brest escortant le corps de l’ouvrier Baraër tué mardi.
Ici encore la responsabilité du sang versé retombe sur Laval et ses exécutants de la préfecture.
Qu’on prenne garde !
Les fascistes préparant leurs attentats contre la liberté font une tentative désespérée pour dissocier le Front populaire et pour isoler ceux qui en ont été les plus passionnés artisans, les communistes. On veut présenter les communistes comme les organisateurs du désordre, du pillage, de l’incendie.
Or il n’y a rien que de fort simple dans l’origine des manifestations de Brest, de Toulon, du Havre.
Il y a les décrets-lois. Les décrets-lois de misère, les décrets-lois de duperie, les décrets-lois désormais ensanglantés et dont le pays ne veut pas.
Qu’on imagine ce que sont nos ports à l’heure actuelle, ce qu’est la détresse de ces familles liées peu ou prou à la mer, à la mer qui ne nourrit plus son homme, avec ses bateaux qu’on désarme et son poisson qui ne se vend plus.
Qu’on imagine le rôle que peut jouer dans de telles familles l’ouvrier de l’arsenal qui doit nourrir les siens et subvenir parfois à l’entretien de ses vieux parents en chômage…
Et qu’on imagine alors la répercussion, sur ces modestes budgets familiaux, du prélèvement de 10. p. 100.
Ne nous disait-on pas hier encore, à propos de la grève du Havre, que la plupart des hommes de mer, frappés eux aussi – et en violation de leur statut – par les décrets-lois, ne gagnaient même pas 8.000 francs par an !
Les officiers mécaniciens sont-ils des communistes parce qu’ils refusent de toucher une paie diminuée ?
La réaction de défense des uns et des autres est parfaitement légitime.
Mais « l’émeute » ? dira-t-on.
A Brest, mardi et mercredi, comme hier à Toulon, il n’y a eu d’incidents que là où ils ont été systématiquement provoqués de l’extérieur ou de l’intérieur. Si vous voulez connaître le coupable, cherchez qui comptait en tirer parti.
Les communistes n’ont jamais cessé d’appeler à une action systématique mais utile, digne et disciplinée contre les décrets-lois de misère. Hier encore, l’Information rendait hommage aux grandes foules qui savent se discipliner « sans intervention policière ».
L’ordre et le sang-froid des 25.000 camarades de Baraër marchant derrière son cercueil à Brest n’en sont-ils pas une preuve nouvelle ?
A Brest, au cours de l’après-midi, la police était cachée. A Toulon, elle a provoqué.
Nul plus que les communistes n’est hostile aux gestes prématurés, aux violences de groupe et aux actes individuels. On nous parle d’ « agitateurs » délégués spécialement, de « grandes manœuvres de la révolution », de plan général de soulèvement des ports, que sais-je !
Tout cela est absurde. Et tellement absurde qu’on voit déjà les Débats jeter les hauts cris et repousser d’avance la proposition qu’une commission d’enquête soit désignée à la demande de la délégation des gauches et qu’elle recherche la vérité.
A dire vrai, les fascistes ont peur de la vérité. Pourtant, la vérité, le pays veut la savoir, et nous voulons qu’il la sache. Nous en avons assez ! Nous voulons qu’on fasse sur notre action toute la lumière. Et la lumière aussi sur l’action des seuls provocateurs.
Quel a été le premier résultat obtenu par la campagne de mensonges déchaînée depuis deux jours dans la presse ?
Elle a fait voir une fois de plus de quel côté était le vrai péril à ces républicains attachés au Front populaire, à ces hommes de gauche que les fascistes espéraient retourner contre nous.
Le Comité de rassemblement où se rencontrent entre autres le parti radical et le parti communiste, le parti socialiste et la Ligue des droits de l’Homme, s’est réuni et a dénoncé en termes fermes, mesurés, irréfutables « la provocation évidente qui fait trop le jeu du fascisme pour qu’elle n’émane pas des ennemis du peuple et de la liberté ».
On lira ci-contre le texte de ce document capital voté à l’unanimité. Il porte un coup décisif aux espérances des fascistes.
Le parti radical – le grand parti des Français moyens – a pris la position du bon sens et de la probité politique. Quant aux ennemis de la liberté, qu’ils ne s’y trompent pas… Nous les contraindrons à nous lâcher, mais nous ne les lâcherons pas que nous n’ayons contre eux et contre les décrets fauteurs de troubles, sauvé le pays et la liberté des masses laborieuses françaises.
Laval doit être chassé !
P. VAILLANT-COUTURIER »

Même ton, en plus "littéraire" et plus personnel, avec l’éditorial de Léon Blum dans le quotidien socialiste le Populaire, (10 août)
« A Toulon comme à Brest le sang a coulé. Toulon comme Brest a ses morts et ses blessés. Jusqu’à quand le gouvernement tolèrera-t-il cette surenchère dans la stupidité et dans la brutalité ?
Je le sais bien. Dans les deux ports on a relevé les mêmes incidents louches. Aux côtés de la provocation courante de police la provocation plus subtile du fascisme est accourue. Les « jeunes communistes » dont parlent avec horreur les correspondants de la presse officieuse sont vraisemblablement, pour une large part, d’authentiques Jeunesses Patriotes et de glorieux volontaires nationaux. Le témoignage de notre camarade Albert Lamboray – qui poursuit si courageusement son enquête en dépit de ses deux blessures à coups de crosse – est déjà probant par lui-même, et je ne doute pas que les commissaires désignés hier par la délégation des gauches et qui seront sur place dès ce matin, rapportent là-dessus un dossier irrécusable.
Je sais tout cela. Je sais aussi qu’à Brest et à Toulon, comme dans tous les grands ports, comme dans toutes les grandes villes, il y a une pègre, une lie humaine prête à exploiter et à salir les mouvements ouvriers. N’importe, à l’origine du drame de Toulon comme du drame de Brest il y a l’autorité gouvernementale, l’autorité maritime d’abord, l’autorité civile ensuite. Il y a son intelligence volontaire de la sensibilité ouvrière, son despotisme naturel, sa joie mauvaise à « mater les mauvaises têtes » dès qu’elle peut en saisir ou créer l’occasion. Il y a les chefs réactionnaires ou fascistes, du type de l’officier sportif de Brest, impatients d’essayer leurs forces et leurs armes sur une population de travailleurs que l’injustice subie ne pouvait pourtant pas laisser insensible, dont tout homme de cœur aurait dû prévoir, plaindre et apaiser de son mieux les commotions inévitables.
Sur ce point aussi les commissaires de la délégation des gauches lui produiront, j’en suis sûr, des preuves topiques. Il suffit d’ailleurs, pour Toulon comme pour Brest, de prendre au mot sur le fait les correspondants officieux de la « grande presse ». Comment a commencé la bagarre de Toulon ? je m’en réfère encore au récit du Petit Parisien. A 15 heures, au moment où là-bas, à l’autre extrémité de la France, on porte en terre le malheureux Baraer, tout l’arsenal arrête le travail, observe quelques minutes de silence. A 16 heures, les ouvriers de la pyrotechnie qui ont terminé leur journée quittent régulièrement l’arsenal. Ils demandent aux autres ateliers, dont la journée normale de travail s’achève plus tard, de se joindre cependant à eux. Quelques centaines d’ouvriers décident en effet de sortir avec leurs camarades. Qu’arrive-t-il alors ? Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est le Petit Parisien qui le dit. La garde mobile est mandée en toute hâte. Elle établit un barrage à l’entrée des faubourgs. Elle disperse les ouvriers qui sortent. Ceux-ci essayent de se reformer un peu plus loin mais « ils sont de nouveau obligés de fuir dans toutes les directions sous la vigoureuse poussée du service d’ordre ». Cela, le jour des obsèques de Baraer ! C’est alors que l’agitation gagne le centre de la ville où les charges commencent aussitôt.
On ne sortira pas de l’alternative : volonté scélérate de provocation ou imbécillité presque également criminelle. Il semble bien qu’à la sortie de l’arsenal les ouvriers se soient groupés ; peut-être ont-ils voulu faire un cortège ? Et puis après ? Depuis quand est-ce un crime ? Les incidents graves ont été créés par ce « service d’ordre » aposté, étalé à dessein, et il semble bien qu’on n’ait excité l’exaspération populaire que pour trouver l’occasion de la réprimer. Voici du reste la contre-épreuve. A Lorient, tout s’est passé passablement, bien qu’un personnel ouvrier identique ait été frappé par les mêmes décrets-lois. Pourquoi ? Parce que des chefs plus sages, plus humains, peut-être plus républicains, n’ont par « cherché » les ouvriers, n’ont pas voulu leur journée.
Notre confrère l’Œuvre publie depuis trois jours des articles fort édifiants et pleins des conseils les plus profitables. Prenez bien garde, répète-t-il ? Le désordre effraie, il fait le jeu de la réaction, il prépare le lit du fascisme…, etc. etc. Fort juste, mais à qui donc s’adressent ces doctes avis. Est-ce nous qui avons fait les décrets-lois ? Est-ce nous qui avons déchaîné le désordre à Brest et à Toulon ? Est-ce nous qui avons convoqué tous les préfets de France pour leur enjoindre l’emploi ostensible de « la poigne », et pour préparer peut-être de nouveaux Brest ou de nouveaux Toulon
Que l’Œuvre veuille bien se retourner du côté du gouvernement. Le fascisme cherche à profiter du désordre ? C’est précisément pourquoi nous dénonçons le gouvernement qui suscite et entretient le désordre comme complice du fascisme.
LEON BLUM. »

Bien autre est la position des trotskystes.
Fin 1935, on peut lire sous la plume de Trotsky, alors exilé en Norvège :
« L’énorme danger en France actuellement consiste en ce que l’énergie révolutionnaire des masses, dépensée par à-coups successifs dans des explosions isolées, comme à Toulon, à Brest, à Limoges, finisse par faire place à l’apathie »
« Pendant la lutte à Toulon et a Brest, les ouvriers auraient sans hésitation créé une organisation locale de combat si on les avait appelés à le faire. »
« Les bagarres de Limoges, le 17 novembre 1935, avaient revêtu le même caractère révolutionnaire que celles de Brest et Toulon au début d’août. Cependant, la propagande des partis socialiste et communiste, les mises en garde contre les "provocateurs", les appels réitérés au gouvernement pour une action contre les factieux contribuaient à limiter la portée de ces événements et, d’une certaine manière, à empêcher leur renouvellement. »
Tirant les leçons des explosions insurrectionnelles de Brest et de Toulon, Trotsky déclarera qu’il était temps de rompre avec « l’entrisme » au sein de la SFIO et de construire un parti révolutionnaire autonome.

Je termine ici ces quelques lignes consacrées à un événement bien oublié aujourd’hui, mais pourtant à certains égards fondateur. Dans les années 1990, j’ai pu vérifier, y compris dans les souvenirs de Toulonnais désormais engagés à droite (élus, responsables administratifs) à quel point le souvenir de la journée du 8 août 1935, à laquelle leurs parents ou eux-mêmes avaient participé, était empreint de fierté et de combativité ouvrière. Ces deux articles n’ont pas d’autre but que de faire connaître l’événement aux plus jeunes, qui n’imaginent même pas aujourd’hui que la « basse ville » ait pu être le cadre d’une vie populaire et ouvrière, depuis longtemps disparue désormais.

Notes

[1Sur ces événements de Brest, on lira de Benoît Kermoal, « Hésitations entre révolution et élection. Colère ouvrière à la veille du Front populaire », Le Monde diplomatique, juin 2006 ; et la remarquable série, publiée en août 2016, des 6 articles « Août 1935 – Émeutes à Brest » Brest.

[2On replacera le cadre général de l’événement toulonnais en lisant la thèse de Jacques Girault, Le Var rouge. Les Varois et le socialisme de la fin de la première guerre mondiale au milieu des années 1930, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, et on se reportera également à la communication de Gabriel Jauffret, « Les émeutes de Brest et de Toulon en août 1935 », Bulletin de l’Académie du Var, année 2011, nouvelle série, Tome XII.

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