La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > Italie > Il y a 100 ans, Italie. Vers la Révolution ?

Il y a 100 ans, Italie. Vers la Révolution ?

dimanche 15 décembre 2019, par René Merle

Lénine met en garde contre un mouvement prématuré

Le 15 décembre 1919, le quotidien du Parti socialiste S.F.I.O [1] l’Humanité publiait cet article de son spécialiste des affaires italiennes Jacques Mesnil [2].
Les lecteurs intéressés par l’histoire de l’Italie pourront juger de la complexité d’une situation où les différents groupes politiques n’avaient pas encore pris la mesure du fascisme qui va s’imposer comme rempart contre les puissants mouvements protestataires ouvriers et paysans[Cf. Biennio rosso.]]. Situation pré-révolutionnaire ? Beaucoup le pensaient alors. La lettre de Lénine aux socialistes italiens que présente l’article a quelque peu douché le courant partisan d’une action révolutionnaire immédiate dans un parti socialiste divisé entre réformistes prudents, maximalistes prônant la révolution mais partisans du jeu parlementaire sans compromission avec les partis bourgeois, révolutionnaires du groupe "Ordine nuovo", autour de Gramsci, Togliatti, Bordiga, Tasca, qui voient dans l’occupation des usines par les grévistes l’avènement de l’autonomie ouvrière et de l’auto gestion...
On conçoit que ces débats et ces perspectives n’enchantaient que médiocrement la direction du très prudemment réformiste Parti socialiste français, et on ne s’étonnera pas que l’article de Mesnil tienne une modeste place en pages intérieures.


« Lénine félicite les camarades italiens
La chambre italienne n’est pas née viable. Conformément aux décisions du Congrès de Bologne [3] et un programme défendu dans la lutte électorale, les socialistes se refusent à toute compromission avec n’importe quel parti bourgeois et les démocrates du Secolo [4] qui, jusqu’aux élections, n’avaient cessé d’attaquer avec violence ces affreux « bolchevistes », pleurent maintenant parce que ceux-ci ne veulent pas s’allier aux radicaux pour former un ministère !
Au Parlement, les catholiques sont maîtres de la situation : il suffit qu’ils se mettent du côté de l’opposition et que leurs cent voix s’ajoutent aux cent cinquante et quelques voix des socialistes pour faire tomber n’importe quel ministère. On ne peut donc gouverner sans eux et il faut que tous les partis bourgeois fassent bloc contre les socialistes.
Mais c’est ici que commencent les difficultés : ce bloc ne serait uni que par son opposition au socialisme. Non seulement il n’y a pas d’accord quant au programme entre les partis qui le formeraient, mais entre les chefs mêmes règnent des rivalités irréductibles. Nitti [5] n’a pas d’adversaire plus acharné que son prédécesseur Orlando [6], qui n’a pourtant pas des tendances très différentes des siennes !
Aussi faut-il s’attendre à des séances tumultueuses où les partis s’invectiveront copieusement et où des ministères instables feront des efforts prodigieux pour garder l’équilibre. Dans ce Parlement impuissant, les socialistes feront publiquement le procès de la bourgeoisie, dont la faillite s’avère journellement plus flagrante, comme ils ont déjà commencé à le faire en réponse au discours de la couronne.

L’âme des masses
Tout le monde sent d’ailleurs que ce n’est pas au sein du Parlement bourgeois que se passeront les événements essentiels. C’est un des milieux les moins vivants au point de vue de l’action politique.
Un camarade retourné récemment en Italie après un long séjour en France disait que l’Italie lui avait fait l’effet d’une poudrière.
La masse, écrit-il, est merveilleuse d’ardeur et de sensibilité. En voici un indice : le 2 j’étais à Turin à la Bourse du Travail. A cinq heures du soir, arrive de Rome par téléphone, la nouvelle de la grève générale de protestation [7] contre les agressions nationalistes dont avaient été l’objet quelques députés socialistes (un incident d’importance assez secondaire en somme. Eh bien, à cinq heures et demie, toutes les fabriques étaient fermées, les services des trams interrompus, la ville paralysée.
Mais la masse est surtout merveilleuse par son esprit révolutionnaire, et dans les campagnes encore plus qu’en ville, peut-être ! Elle est vraiment à la hauteur de la situation.
Cependant, il reste des « zones grises » en Italie, surtout dans le Midi, des zones où la conscience prolétarienne n’est pas encore développée et où il faudra un gros effort de propagande pour éclairer les travailleurs ; mais les socialistes italiens sont d’infatigables propagandistes.

Une lettre de Lénine
La lettre de Lénine à Serrati [8], publiée récemment et dont on parle beaucoup, même dans la presse bourgeoise, montre que les socialistes russes se rendent nettement compte du rôle que les socialistes italiens sont appelés à jouer dans le grand mouvement de transformation sociale [9].
En voici le texte inédit en France :
« Les nouvelles que nous recevons de l’Italie sont très rares. Ce n’est que par des journaux étrangers – non communistes – que nous avons su quelque chose du congrès de Bologne et de la victoire splendide du communisme. Je vous félicite de tout cœur ainsi que tous les autres communistes italiens et je vous souhaite les plus grands et les meilleurs succès. L’exemple du P.S.I. exercera une influence dans le monde entier. Votre décision au sujet de la participation au sujet de la participation aux élections du parlement bourgeois me semble très juste et contribuera, j’espère, à mettre fin aux dissensions qui ont éclaté à ce sujet chez les communistes allemands.
Il n’est pas douteux que les opportunistes déclarés ou cachés – et il y en a beaucoup dans le groupe parlementaire socialistes – tâcheront d’annuler les décisions de Bologne. La lutte contre ces tendances n’est pas encore terminée, mais la victoire de Bologne vous facilitera d’autres victoires.
Vu la situation internationale de l’Italie, le prolétariat italien a une tâche très difficile. Il se peut que l’Angleterre et la France, aidées par la bourgeoisie italienne, tentent de provoquer le prolétariat italien à une insurrection prématurée, afin de l’écraser plus facilement. Mais elles ne réussiront pas à atteindre leur but. Le travail merveilleux des communistes italiens garantit qu’ils réussiront à conquérir à la cause du communisme tout le prolétariat industriel et agricole, ainsi que les petits propriétaires, et alors, si l’on choisit un moment favorable du point de vue de la situation internationale, la victoire de la dictature du prolétariat italien sera définitive. Les progrès des communistes en France, en Angleterre et dans le monde entier nous le garantissent aussi. »
Cette lettre, qui montre une fois de plus que Lénine possède au plus haut point le « sens des réalités » a été longuement commentée par la presse bourgeoise. Ces commentaires sont d’un comique ineffable : les journalistes bourgeois voient dans cette lettre une leçon de modération donnée aux socialistes italiens ! L’ogre du bolchevisme est devenu soudain à leurs yeux, ô miracle, un professeur de sagesse ! Ce chef des Bolchevistes leur semble moins bolcheviste que les bolchevistes italiens. A les entendre, c’est un opportuniste ; ils lui font des compliments ; ils l’appellent « observateur pénétrant » dans l’Epoca, le journal d’Orlando !). Il n’annonce pas la Révolution pour aujourd’hui même , ni pour demain, mais pour après-demain seulement ! Ah ! oublier, s’amuser encore un jour ! La bourgeoisie capitaliste se contente de peu !
Ajoutez qu’en Italie elle est visiblement disposée à reprendre les relations avec la Russie des soviets. Les journaux de toutes nuances se sont prononcés dans ce sens. Les capitalistes y voient une bonne affaire ; la Russie peut fournir du blé et acheter à l’industrie italienne des produits manufacturés. Quant aux « bolchevistes », ils ne sont pas moins nombreux en Italie qu’en Russie et ceux de Russie sont moins à craindre, puisqu’ils sont plus éloignés ! Et d’ailleurs Lénine est en ange en comparaison de Serrati !
Jacques MESNIL
(Ainsi qu’on l’a vu par ailleurs, les prévisions exprimées par notre collaborateur se sont réalisées au cours de la séance du 19 décembre où la chambre a voté la reprise des relations diplomatiques et commerciales avec Moscou.) »

Notes

[1Faut-il rappeler que le Parti communiste n’existait pas encore en France ?

[2Jean-Jacques Dwelshauvers, alias Jacques Mesnil, né à Bruxelles en 1872, critique d’art et grand connaisseur de la culture italienne ; de formation libertaire, il s’oppose à l’Union sacrée. Il se rangeait parmi les militants favorables à l’adhésion à la Troisième Internationale communiste

[3Octobre 1919

[4Un des plus importants quotidiens italiens, d’orientation démocrate-radicale

[5Nitti, président du conseil, parti radical historique

[6Orlando, juriste, ex président du conseil (parti libéral italien)

[8Serrati était dirigeant du journal socialiste Avanti depuis l’exclusion de Mussolini avait dirigé le journal jusqu’en 1914

[9Al compagno Serrati e ai comunisti italiani in generale
Mosca, 28-X-1919
Caro amico,
le notizie che noi riceviamo dall’Italia sono molto scarse e ci pervengono solo per mezzo di giornali stranieri non comunisti. Abbiamo saputo del vostro Congresso di Bologna e della brillante vittoria del comunismo. Mi rallegro di tutto cuore con voi e con gli altri comunisti italiani e vi auguro un successo ancora più grande e migliore. L’esempio del Partito socialista italiano avrà una grande influenza in tutto il mondo. Particolarmente la vostra decisione sulla partecipazione alle elezioni del Parlamento borghese mi sembra molto giusta. Spero che essa contribuisca a comporre i dissensi che sono sorti oggi, a questo proposito, fra i comunisti tedeschi.
Non dubito che gli opportunisti aperti o mascherati -ed essi sono molti nel gruppo parlamentare socialista italiano !- tenteranno di annullare le decisioni del Congresso di Bologna. La lotta contro queste tendenze non è ancora finita, ma la vittoria di Bologna vi renderà più facili alle vittorie.
In rapporto con la situazione internazionale dell’Italia, compiti molto difficili stanno davanti al proletariato italiano. Può darsi che l’Inghilterra e la Francia, con l’appoggio della borghesia italiana, tenteranno di spingere il proletariato verso un’insurrezione prematura per schiacciarlo più facilmente. Ma non riusciranno nei loro piani. L’eccellente lavoro dei comunisti italiani è sicura garanzia che essi riusciranno a conquistare al comunismo tutto il proletariato industriale e agricolo e anche i piccoli proprietari ; allora, se il momento dell’azione sarà scelto bene relativamente alla situazione internazionale, la vittoria della dittatura del proletariato sarà definitiva. I successi del comunismo in Francia, in Inghilterra e in tutto il mondo ci garantiscono egualmente questa vittoria.
Con saluti comunisti
N. Lenin

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP