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Les communistes français et la révolution, 9 février 1934

dimanche 9 février 2020, par René Merle

Révolutionnarisme verbal ou convaincu ?

Les communistes français et la révolution, 1934

J’ai déjà évoqué sur ce blog les événements italiens de 1917-1920 . De ces événements devait naître en 1921 le Parti communiste d’Italie, dont l’existence légale fut presque aussitôt interrompue par la victoire fasciste. La Révolution ne sera plus à l’ordre du jour en Italie, dans les années de résistance souterraine qui suivirent !
Il en allait autrement en France où le Parti communiste, né majoritaire de la scission socialiste du Congrès de Tours, s’affirma ensuite difficilement dans les années 20 et les premières années 30. Les études abondent sur cette première période dite "classe contre classe", et je ne peux qu’y renvoyer. Mon propos est seulement ici d’évoquer, à partir de quelques documents, comment, dans ce parti légal se réclamant de la solidarité totale avec l’expérience soviétique, les perspectives révolutionnaires vont évoluer, assez vertigineusement, dans les années décisives 1934 - 1939.
La pire des lectures serait celle de l’observateur qui, connaissant la suite des événements, jugerait de la pertinence des engagements, trancherait de la lucidité de la stratégie, au regard de ce qui adviendra. Tout au contraire, je ne propose ces textes que pour essayer de comprendre comment ont pu les recevoir des militants qui, s’ils connaissaient le passé, ne pouvaient bien évidemment pas connaître l’avenir...
Au début de 1934, le Parti communiste est électoralement un petit parti, isolé par sa position de lutte "classe contre classe". Il prône le "front unique" à la base avec les travailleurs socialistes, mais considère les dirigeants du parti socialiste comme des "sociaux-traîtres" avec lequel, en l’état, tout accord est impossible. La menace fasciste va rapidement faire évoluer la donne.
Le 6 février 1934 en effet, les Ligues factieuses ont tenté un coup de force, qui s’est brisé sur la résistance policière devant le Palais-Bourbon. Le 9, les communistes appellent à une manifestation de riposte interdite par le gouvernement d’Union nationale (doite - radicaux). La manifestation a lieu malgré tout et les affrontements sont sanglants dans les quartiers de l’Est parisien.
Sur le contexte et le déroulement de cette soirée, on consultera notamment les travaux de Danielle Tartakowsky, et en particulier Les manifestations de rue en France, 1918-1968, Publications de la Sorbonne, 1997.


L’article qui va suivre est extrait d’une brochure publiée par le Parti communiste au lendemain immédiat du 9 février.

Au lendemain de la sanglante soirée du 9 février, le Parti communiste publie la brochure 9 février 1934. Journée rouge, Les publications révolutionnaires, 10 rue Lafayette, Paris, Xe.

Photo de la brochure
L’ouvrage est dédié aux manifestants parisiens, qui tombèrent de soir sous les coups et les balles de la police, ainsi qu’au militant tué à coups de revolver à Alger.
"A la mémoire des camarades Vincent PERES, Maurice BUREAU, Ernest SCHNARBACH, Louis LAUCHIN, Marc TAILLER, Vincent MORIS, Albert PERDREAUX, Eugène BOUDIN, Henri VUILLEMIN, Lucien RIVET, SERANO (tué à Alger), militants révolutionnaires tombés dans la lutte contre le fascisme, pour l’émancipation de la classe ouvrière."
En voici quelques extraits :
" Le 9 février, tandis que la presse annonçait la constitution d’un ministère de « trêve et d’apaisement », avec Doumergue, Tardieu, Herriot [1], les ouvriers de Paris se battaient dans la rue. Les fils des Communards répondaient ainsi à leur manière aux appels au calme de la bourgeoisieÛÛ63 ans séparent de la Commune les manifestants de 1934, c’est beaucoup et c’est peu : nous sommes à la même distance temporelle de mai 1968]]. Par milliers, ils luttaient sous la conduite du Parti communiste. Le Paris ouvrier en bataille, renouant les glorieuses traditions, les barricades s’élevant au pied de Ménilmontant, tout cela prouve l’indignation de la masse des travailleurs contre l’exploitation qui les accable" [2].
La brochure évoque ensuite l’antécédent de la soirée du 6 février, où des manifestants communistes, sans se confondre avec les factieux, avaient clamé leur indignation :
"Partout, des cortèges, des groupes prolétariens, en manifestant au chant de « L’internationale », aux cris de : « Les Soviets partout ! », « Chiappe en prison ! [3] », affirmèrent leur volonté de barrer la route au fascisme, de lutter contre le régime de boue, de sang qui l’engendre..
Le 9 au soir, les communistes sont dans la rue :
"Cinq heures durant, les prolétaires tiennent la rue. De la gare du Nord à la place de la République" et « dans les quartiers de la Commune ».
Suit le récit détaillé des événements.
[…]
"Et maintenant que faire ?
Aujourd’hui, le cabinet d’Union Nationale, de salut public Doumergue-Herriot-Tardieu-Marquet, hissé au pouvoir à la suite des manifestations fascistes du 6 février, est le bloc de tous les partis bourgeois qui se mettent d’accord pour briser l’offensive du prolétariat révolutionnaire et préparer le fascisme. Il facilitera à toutes les bandes fascistes la continuation de leur organisation militaire. A peine le ministère de la « trêve », de l’« apaisement », de la « justice » était-il né, que le "Bulletin Quotidien" du Comité des Forges se plaignait que les prix de revient de l’industrie française soient plus élevés que ceux des industries étrangères, et "l’Usine", organe du haut patronat de la métallurgie, publiait une série de statistiques tendant à prouver que la main-d’œuvre française était payée à des salaires plus élevés que la main-d’œuvre belge, italienne, allemande, anglaise. C’est une déclaration de guerre à la classe ouvrière. Au nom de l’intérêt supérieur de la « patrie » française, une nouvelle offensive contre les salaires des ouvriers parisiens va s’engager.
La classe ouvrière peut et doit faire reculer le fascisme.
Travailleurs de toutes tendances, groupez-vous tous dans un front rouge. Organisez votre lutte dans les usines.
Etudiez, élaborez vos revendications par usine, par atelier.
Rassemblez l’ensemble des ouvriers, jeunes, adultes, femmes, coloniaux, étrangers, communistes, socialistes, confédérés, autonomes, unitaires, inorganisés, dans un front unique de lutte avec les petits fonctionnaires et les travailleurs des Services publics.
Engagez sur le lieu du travail une action de masse pour arracher vos revendications.
La misère, les privations, les souffrances des sans-travail les disposent à écouter les propositions démagogiques des fascistes.
Soudez la lutte des sans-travail pour leurs allocations à la lutte revendicative des ouvriers occupés.
Jeunes tout bouillants d’élan combatif, femmes, esclaves à l’usine et au foyer, enrôlez-vous dans les organisations de lutte prolétarienne.
Soyez tous et toutes des syndiqués unitaires actifs dans vos sections syndicales d’entreprises.
Vos Comités d’action dans les entreprises doivent lier indissolublement toutes les luttes pour vos revendications immédiates à la lutte contre le fascisme et le régime capitaliste.
Adhérez en masse aux Comités de lutte contre le fascisme et la guerre (Amsterdam et Pleyel) qui préparent un grand rassemblement national antifasciste. Vivifiez-les par l’afflux dans ses veines du sang prolétarien ; entretenez en eux une combativité permanente, tant par la lutte idéologique contre le fascisme, que par des ripostes vigoureuses à toutes ses manifestations.
Prenez en mains la défense des revendications de vos frères encasernés.
Démasquez l’idéologie nationale, fasciste, chauvine, impérialiste de la « trêve », de l’« apaisement », de la « paix », de l’« union » entre Français.
C’est un armistice relatif que l’ennemi utilise pour mieux renforcer l’organisation militaire terroriste de son armée contre-révolutionnaire.
Opposez à l’idéologie du fascisme et de la guerre la lutte de classe, l’internationalisme prolétarien.
Dans chaque usine, dans chaque atelier, dans chaque localité ou quartier ouvrier, formez vos groupes d’auto-défense, chargés d’organiser la défense active des masses contre les forces fascistes et policières.
Manifestez à l’intérieur des usines, à la sortie des usines :
Pour la défense de vos salaires, de toutes les revendications des ouvriers travaillant et des chômeurs ;
Pour la dissolution, le désarmement des Ligues fascistes et l’arrestation de leurs chefs ; / Pour l’arrestation de Chiappe et du provocateur Tardieu.
A bas le gouvernement d’Union nationale qui prépare le fascisme !
Combattants prolétariens du 9 février, antifascistes, le Parti Communiste, les Jeunesses communistes vous appellent à renforcer leurs rangs :
Pour vaincre le fascisme ;
Pour instaurer le Gouvernement ouvrier et paysan ;
Pour les Soviets en France ! "
On ne peut être plus clair sur la perspective révolutionnaire assumée, verbalement à tout le moins

Notes

[1Gouvernement de coalition droite - radicaux : Doumergue, Pt. du Conseil, "gauche" conservatrice ; Tardieu, centre droit ; Herriot, radical

[2Théâtralisation certes de la mémoire révolutionnaire, car les barricades de 1934 n’ont pas été enlevées à la mitrailleuse et au canon, mais théâtralisation intériorisée par les combattants de la Jeunesse communiste de ces quartiers alors prolétariens, où la conscience de classe perpétuée se revivifiait de l’apport d’une immigration juive européenne "rouge"

[3Chiappe : préfet de police de Paris, proche de l’extrême droite

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