La Seyne sur Mer

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Justin de Marseille, film

mardi 14 janvier 2020, par René Merle

Marseille vue par Tourneur

Après mon regard sur les films de gangsters américains, quid donc du film de gangsters « à la française » ? Le premier, sorti en 1935, n’est pas si « français » que cela puisque, par la grâce du scénariste, Carlo Rim, et du réalisateur, formé à l’école américaine, Tourneur, il est planté dans cet isolat qu’est Marseille, si familier et si exotique alors dans l’imaginaire national. (Les choses ont elles vraiment changé aujourd’hui ?)
Marseille était alors à la mode, grâce à Pagnol, mais aussi à cause des « blagues », qu’il faut bien appeler racistes, présentant les deux Marseillais ridicules et inséparables, Marius et Olive…
Carlo Rim (Jean Marius Richard, 1905-1989), journaliste, dessinateur, scénariste, compositeur, réalisateur, amateur de jazz, et j’en passe ! ce Nîmois « monté » à Paris après un séjour à Marseille venait de publier chez la jeune maison Denoël et Steele un reportage romancé sur la ville de son cœur, Ma belle Marseille (1934). (Soi dit en passant, le titre me réconforte, car je me fais régulièrement accrocher pour donner à Marseille du féminin, par les tenants de cette ville mâle...). Et cet ouvrage, plutôt oublié aujourd’hui, est cependant toujours considéré par les tenants du polar marseillais comme un grand ancêtre. S’il vous tombe sous la main, n’hésitez pas. Vous y rencontrerez, entre autres, l’inspecteur de la Sureté urbaine de Marseille, Hyppolite Gugliero, et vous pourrez visiter avec lui la cité d’avant le massacre urbanistique programmé par la bonne bourgeoisie locale et obligeamment réalisé par l’occupant allemand en 1943... Il y a des passages superbes. Ainsi de cette arrivée par la gare Saint Charles :
« Il ne faut pas descendre dans Marseille en taxi. On vous a préparé une entrée de conquérant ou de divette : un escalier grandiose qui fait songer à Babylone ou aux Folies Bergère, et où vous vous aventurerez prudemment, risquant l’insolation à chaque degré, jusqu’à la tiédeur mauve des premières rues, récompense de cette redoutable épreuve d’initiation. »
C’est cet ouvrage qui a donné l’idée et la matière du film dont Carlo Rim fut le scénariste, en 1935, Justin de Marseille...
Je ne sais plus lequel de Carbone ou Spirito, les deux célèbres gangsters marseillais (amis de l’aventurier politique Sabiani, qui virait alors au fascisme) a trouvé le livre et le film qui s’ensuivit à son goût.
N’imaginez pas pour autant Rim comme un homme de droite. Bien au contraire. En cette même année 1934 on le retrouve dans Les cahiers de la démocratie d’Édouard Dolléans présentant "Daumier ou l’Artiste dans l’action"...

Il est intéressant de voir l’écho du film dans la presse nationale.

Proposons donc quelques échos.
Voici d’abord la critique, qui ne mange pas de pain, du très répandu et populaire Petit Journal (12-4-1935) :

« Justin de Marseille, à Marivaux
Voici un film qui ne prétend pas à être un grand film, mais dont la réalisation est si nette, si sûre, qu’on éprouve, à sa projection, une impression que donnent bien peu de films réalisés en France. Que M. Tourneur en soit félicité.
L’idée de faire un film de gangsters de bonne humeur était excellente, l’idée de situer l’action de ce film à Marseille n’était pas moins bonne. De ces deux idées, le mérite revient à M. Carlo Rim.
Justin, dont, vit en marge de la société régulière, mais c’est le plus « régulier » des irréguliers. C’est même un très bon garçon qui, si la mode était encore aux surnoms, mériterait d’être surnommé le « Mousquetaire de la Canebière », car c’est un parfait redresseur de torts qui remet à leur place les métèques dont le seul tort est de gâcher le métier. Justin, quand il faut corriger quelque Napolitain ou Maltais, ne craint pas de sortir son couteau, pas plus qu’il n’hésite à recueillir et à consoler la midinette qu’un trafiquant va embarquer pour l’Amérique du Sud.
En agissant ainsi, Justin nous prouve – ce dont nul n’a jamais douté – que les Marseillais, même quand ils ne respectent pas toutes les conventions sociales, sont de braves gens, mais il nous fournit des occasions trop fréquentes, hélas ! de constater qu’à Marseille on se canarde un peu trop facilement et que les rues n’y sont pas sûres. Justin réhabilite le Marseillais qui n’en avait pas besoin, mais en dépit de toutes les précautions oratoires prises par les auteurs, il ne réussit pas à réhabiliter Marseille, et c’est dommage.
L’interprétation, qui réunit MM. Berval, Larquey, A.Rignault, Aimos, P. Olivier, Larcher, Mmes Line Noro, G. Bru, Milly Mathis, Mellot, est parfaite, chaque artiste étant exactement à sa place, ce qui est trop rare dans un film français pour que M. Tourneur n’en soit pas chaudement remercié.
René Jeanne »
Journaliste, scénariste, à l’occasion acteur, René Jeanne est aussi, au temps du ministère de Jean Zay, à l’origine du Festival de Cannes, en réaction à la mussolinienne Mostra de Venise.

On passe à des choses plus sérieuses avec le très réactionnaire Figaro (7-4-1935). Le parfumeur Coty, nouveau propriétaire du journal, avait supprimé l’article.

« Marivaux – Justin de Marseille.
Le Vieux-Port, à feu et à sang, est malgré tout baigné de lumière dorée.
Justin de Marseille, excellent film, n’est point un film à exporter : c’est la réplique française de Scarface – une réplique marseillaise où nous sommes un peu vantés. On peut très bien descendre d’un bateau, vers la Joliette, sans essuyer un tir de barrage, et les couteaux servent plus souvent à ouvrir les huîtres, sur le vieux port, qu’à percer des bedaines.
Une sorte de prologue met en scène un journaliste parisien et un camionneur du cru ; et celui-ci de dire à celui-là : « Ici, la vérité est si belle que, vue de loin, elle ressemble à un mensonge… » Cette définition est à la fois une trouvaille et une explication – l’explication de Marseille. M. Carlo Rim apporte la même veine heureuse à commencer son film et à débuter au cinéma.
Peut-être lui reprochera-t-on de trop faire parler la poudre et d’installer, sur la Méditerranée, une succursale de Chicago, mais il a su, entre deux rixes, nous emmener prendre l’air du large ou un « pastis » du côté de Montredon ; les ruelles étroites qui charrient, autant que le ruisseau, des immondices, aboutissement toutes au quai hérissé de mâtes, drapé de voilures, où les belles filles de bonne humeur offrent des violets et des oursins velus : Carlo Rim a le sens de cette ville étonnante, attachante et vulgaire, « qui pue la crasse et l’amour » - « et où la lumière est si chaude et si contente ».
L’intrigue, mouvementée, se déplace sans cesse – agitée comme un discours méridional, elle va du quartier réservé à la route de la Corniche, emprunte le marché aux fleurs et la rue Paradis, et la Bonne Mère, indulgente, qui tend l’enfant doré vers le château d’If, sert toujours de toile de fond.
Deux bandes de mauvais garçons trafiquent des poisons classiques – opium et coco. Esposito, le Napolitain, est l’ennemi juré de Justin de Marseille, qui a pour lui les fadas, les belles filles, les rieurs… et les agents. Justin combat Esposito, le traque et l’exécute – tout cela avec une bonne humeur, un mépris du danger, un cran et une fantaisie qui nous font souhaiter ce qui arrive : le triomphe de son mauvais droit. Des « gags » innombrables, un peu gros – mais là-bas, tout est vu à la loupe – sèment l’action et l’animent à l’extrême… Qu’importe si ce chargement d’opium emprunte pour écrin les quatre planches d’un cercueil, si le gendarme est rossé, le commissaire refait… le beau soleil dispense l’indulgence et l’optimisme et nous ne songeons point à chicaner les gens sur la manière dont ils assurent leur subsistance et prennent leur plaisir.
Carlo Rim a fait de Justin, gangster phocéen, un sportif – et un poète. Féroce pour les forts et les « irréguliers », il exerce, par contre, une sorte de justice et règne en maître sur ce sol semé de trous : il protège les faibles et les humbles, cueille à la passerele les tendrons en route pour Buenos-Ayres et n’entend pas qu’on dérobe sa paye au col bleu qui rêve de Maya, sous des persiennes demi-closes.
Justin pratique l’amitié, pleure « le Bègue », son copain, et le venge. Une chanson l’émeut, qui monte d’une barque, et quand il rencontre une « petite » aux yeux graves, il trouve, pour l’égayer, des mots tout neufs. « Etre heureus, lui dit-il, c’est un peu comme si on avait avalé un 14 juillet : on a le cœur plein de trombones et de petits drapeaux ». Et la petite le suit, oublieuse du gars louche qu’il l’entraînera le premier vers l’hôtel de l’Etoile, cependant que Justin, gouailleur et attendri, lui indique, dans le ciel provençal, la place de l’étoile polaire qui se lève sur leurs amours.
Jean Laury »
Jean Laury intervenait au Figaro et dans la presse cinématographique spécialisée.

Et enfin de vraies critiques :

l’Action française. 26-4-1935

« L’écran de la semaine – « Justin de Marseille ».
M. Carlo Rim est Marseillais [1]. Il en a toujours été fier. Il a même écrit l’autre mois un article, justement sévère, sur ces anecdotes, assez infâmes dans leur trivialité ou leur obscénité, que l’on attribue tantôt à Olive, tantôt à Marius [2].
On ne doute pas que M. Carlo Rim connaisse à fond sa bonne ville. On peut donc être surpris qu’il n’ait voulu en voir que les bas-fonds et leur cosmopolitisme crapuleux. Il dira sans doute que M. Marcel Pagnol a largement fait appel, ces derniers temps, à la bonhomie, la chaleur sentimentale, la poésie naturelle des Provençaux. Mais quoi, rien ne lui interdisait de renouveler le thème en l’adaptant enfin à ce cinéma dont M. Pagnol persiste à négliger le véritable pouvoir [3]
M. Carlo Rim a mieux aimé se convaincre que l’écran restait friand des histoires de bandits, et qu’il avait l’occasion de lui en offrir une d’une couleur nouvelle. Il possède quelque expérience des studios. Il a déjà écrit, sans révolutionner le genre le moins du monde, un petit livret pour un film de Mlle Joséphine Baker, Zouzou.
Il n’ignore rien des « classiques » d’Hollywood, Scarface, Les Nuits de Chicago. Il sait faire parler ses personnages. Les dialogues de son Justin sont presque toujours naturels, aisés, dans le ton du cru.
Il a imaginé quelques circonstances qui auraient échappé aux tâcherons professionnels du scénario. Par exemple, le faux enterrement, qui porte sans manquer sur le public. Deux bandes rivales de trafiquants vont chercher à bord d’un paquebot des lignes d’Extrême-Orient le cercueil d’une soi-disant amie trépassée à Saïgon. La boite macabre est pleine d’opium jusqu’au couvercle. les douaniers saluent gravement le corbillard. Les contrebandiers, brassard à la manche, versent des larmes de crocodile, mais ne se quittent pas de l’œil, tout en se mouchant avec fracas et en trimballant d’énormes couronnes. On aime assez également quelques traits, galéjade anodine plutôt que satire, chargés de nous édifier sur le flair et la promptitude de la police locale. C’est peut-être aussi M. Carlo Rim qui a eu l’idée du règlement de compte final. Les deux chefs ennemis, le « bon » et le méchant, vont se battre au couteau, à mort, dans un terrain vague de banlieue. Une porte ferme leur champ clos. Il y a un mistral violent. On attend longuement que cette porte se rouvre pour nous révéler le vainqueur. Elle s’entrebaille, elle claque. Mais ce n’est que le vent.
Pour le reste, on doit malheureusement avouer que l’auteur s’en tient au style « détective », poncifs mi-réalistes mi sentimentaux. M. Carlo Rim, surtout, parmi ses souteneurs, ses trafiquants d’opium, ses voleurs, a été pris d’un scrupule. Tout le monde sait, hélas, que Marseille, avec sa pègre internationale, bat d’assez tristes records de criminalité. M. Carlo Rim a néanmoins voulu tenir compte, et on l’en loue, de la susceptibilité justifiée de ses compatriotes. Tout en faisant défiler ses bandes de mauvais garçons, de Chinois, de brigands napolitains, il nous dit : « Bien entendu, ce n’est pas là tout Marseille. » Il a même une jolie phrase : « Ici, le soleil fait beaucoup d’ombre et beaucoup de clarté. C’est dommage que trop souvent on ne veuille voir que l’ombre. » Pour qu’on ne l’accuse pas à son tour d’un excès de noirceur, il entend parier du côté du soleil. Il nous annonce : « Vous allez voir le Justin. Ça, c’est vraiment Marseille. »
Mais qu’est-ce que Justin ? Un « nervi » trafiquant et souteneur comme les autres. Il a beau arracher à la traite des blanches une gamine dont l’ingénuité l’a touché, ce tendre cœur n’en fait pas moins exécuter sournoisement un matelot trop bavard pour défendre sa cargaison de drogues.
Justin n’est qu’une réincarnation marseillaise du bandit généreux, d’Hernani, avec tout ce qu’il peut y avoir d’inadmissible, de conventionnel, de grossièrement romanesque dans un tel personnage. M. Carlo Rim ne réhabilite pas sa ville avec ce gaillard-là, et il met dans tout son film une note très fausse. Il valait beaucoup mieux faire sur les « gangsters » de Marseille un documentaire nu et cru, à la façon de Scarface, et dire courageusement : « Voilà, nous abritons ces crimes, cette boue. Il n’est que temps d’y porter le fer et le feu. Nous en apportons ici le témoignage. »
On doit dire que M. Maurice Tourneur, le metteur en scène de M. Carlo Rim, n’était guère capable de collaborer à un ouvrage de cet ordre, qu’il fallait rendre dur, coupant, direct. M. Tourneur a par instants des violences de naturaliste. Mais son rythme est plat, disloqué. Son souffle est court, ses images, comme on l’a toujours dit ici, fragmentaires, étriquées. Il n’a même pas su rendre le grouillement du marché aux coquillages, des quartiers réprouvés. Il ne fait qu’une médiocre réplique des films du « gang » américain.
Les auteurs ont eu la chance de trouver pour Justin un excellent interprète. C’est M. Berval, méridional pur sang, plein de rondeur et de faconde, plus à l’aise en « nervi » que dans les rôles d’opéra-comique comme « Le roi de la Camargue » ou « Maurin des Maures ». Son bagout toujours naturel force la sympathie et dissimule autant que possible l’absurdité du personnage. L’excellent Larquey joue avec saveur le confident comique, traditionnel à Hollywood, qui suit le capitaine en bégayant.
Mais le reste, quelle misère ! M. Aimos, admirable titi parisien découvert par René Claire, se donne beaucoup de mal pour figurer un « fada » du Vieux-Port et n’arrive qu’à être grimaçant. Notre vieil ami Ollivier, sommé de jouer un gentilhomme du milieu après tant de charmantes incarnations de fêtards, ou de types populaires de la Provence, n’y apporte qu’une très médiocre conviction, et ce n’est vraiment pas sa faute. Mais la grosse, la monumentale bévue du film, c’est d’avoir choisi pour un rôle de terrible bandit napolitain le placide Alexandre Rignault, débonnaire géant nordique, lent à se mouvoir, et qui n’arrive même pas à attraper une ombre d’accent. Avec lui, Justin n’est plus seulement un pastiche, mais une gauche parodie de Scarface.
François VINNEUIL. »
Pseudonyme du journaliste, homme de lettres et efficace critique cinématographique Lucien Rebatet, 1903-1972, dont on connaît le parcours collaborationniste ultérieur.

Avec le quotidien communiste l’Humanité, le roi est nu :

L’Humanité, 19 avril 1935

« Vous ne connaissez pas le vrai Marseille » déclare au début du film un Marseillais à un journaliste en quête d’un reportage sensationnel. Ma foi quand on a vu Justin de Marseille d’un bout à l’autre on ne connaît encore rien sur le vrai Marseille. On y a tout simplement la confirmation que les « gangsters » ou plutôt les nervis y opèrent en toute sécurité, salués même par les policiers.
Voici d’ailleurs, en bref, le scénario de Carlo Rim :
Justin, contrebandier en drogue, est en désaccord avec un « collègue » napolitain qui opère lui aussi à Marseille, mais n’est pas « régulier » puisqu’il fait main basse sur un envoi destiné à un autre contrebandier. Justin ne peut admettre cet acte et engage la lutte contre la bande du Napolitain Esposito et il « descend » celui-ci en fin de compte dans la banlieue marseillaise. Tout cela accompagné d’une petite histoire amoureuse.
On trouve dans ce film quelques petites scènes drôles assez réussies. En particulier celle de l’enterrement, où l’on voit derrière un corbillard, précédé du curé et des enfants de chœur, les deux bandes rivales en deuil prêtes à la bagarre, car le cercueil contient un chargement de drogue. Mais comme nous sommes loin de Marius ou de Toni.
MM. Berval (Justin) et Rignault (Esposito) jouent parfaitement leurs rôles de « nervis ».
Justin de Marseille, réalisé par Maurice Tourneur, nous offre quelques belles scènes d’extérieurs, mais trop rares. »
F. G.

Notes

[1Nîmois en fait, mais Marseillais d’adoption et Parisien de fait

[2On ne s’étonnera pas de voir l’Action française, dirigée par le très méridional Maurras, s’indigner de ce racisme antiméridional

[3Critique permanente : Pagnol ferait du théâtre filmé

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