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Tourneur, Au nom de la loi 1932

mardi 18 février 2020, par René Merle

Le film salué par Bertrand Tavernier

Je viens de revoir de Maurice Tourneur, Au nom de la loi (1931, sorti en 1932), film salué par Bertrand Tavernier, connaisseur s’il en est, comme un original coup de maître dans la filmographie française des années Trente.
De tout ce qui ne pourrait être que mauvais folklore sur le Paname d’antan, (et sur les trafics du Vieux Port de Marseille, Chinois à l’appui), voilà, magistralement filmé, un certain regard sur la France un peu plus de dix ans après la guerre : en miroir des élégances, des palaces et des restaurants de luxe, voici ces zooms sur la zone, les bals musettes interlopes, les hôtels sordides ; et ces silhouettes épaisses des flics (en voyant la remarquable scène de l’interrogatoire, je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que feront certains de ces mêmes flics dix ans plus tard). Et avec tout cela, le Paris moderne, ses foules, ses rues, sa circulation, ses gares, longuement filmées comme en hors-jeu de l’action mais en fait cadre indispensable de vérité.
J’ai eu avec sur ce film mélancolique le coup de cœur pour un temps presque retrouvé, celui de la France de mes jeunes parents cinq ans avant ma
naissance.

J’ai eu la curiosité de chercher dans l’Humanité, alors grande pourfendeuse de flics, ce qu’elle avait pu publier sur le film de Tourneur, sorti en salle le 15 avril 1932.
Voici donc dans son numéro du 22 avril :
« Au nom de la loi, par Maurice Tourneur
Ce film a bénéficié (si j’ose dire) d’une singulière publicité qui pouvait faire craindre le pire : par exemple « …dans ce film, la police a incontestablement le beau rôle : braves agents parisiens dont le costume qui a suscité tant de fois la verve des vaudevillistes méritait une réhabilitation, braves inspecteurs tout aussi photogéniques que des détectives américains ! » (sic). Et Roustan (Mario) [Marius Roustan, dit Mario] ministre de l’instruction publique a solennellement déclaré à Chiappe [1] : « Quand je ne serai plus ministre, je demanderai un emploi dans la police parisienne ! (resic !)
Dans la mesure où un film policier bourgeois est obligé d’être au service de la loi et de la morale, celui-ci ne l’est pas plus que les autres et il ne présente pas la « glorification de la police » que lui prête la publicité. On y voit souvent la police jouer un rôle ridicule, on voit 300 agents et la brigade des gaz mobilisés pour l’arrestation d’un seul homme, on assiste enfin à une séance d’« aveux spontanés » (auxquels les Américains donnent le nom si expressif de « grilling ») où le public manifeste nettement son dégoût pour la brutalité des « méthodes » policières…
J.-P. D. »
Jean-Paul Dreyfus, 1909, membre de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, AEAR, acteur, critique cinématographique, réalisateur, venait de quitter la revue Spectateurs revue des spectateurs d’avant-garde, qu’il animait (en compagnie notamment de son aîné Jacques Prévert, qui l’avait entraîné vers le communisme). Dreyfus et ses amis s’opposaient au changement de ligne de la revue, qui se séparait de celle du Parti communiste. Il deviendra plus tard réalisateur sous le nom de Jean-Paul le Chanois (la guerre et l’antisémitisme étaient passés par là, et le résistant J.-P. D. savait alors ce que « police » voulait dire).

Quelques jours après la critique mesurée de J.-P. D (Dreyfus), l’Humanité (13 mai 1932) redresse abruptement le tir :


Guichard, député radical ; Chiappe, préfet de Police, Tardieu, Ministre et ex-président du conseil, tous deux proches de l’extrême droite...

Cet épisode en apparence insignifiant révèle en fait la grande tension qui régnait dans les rangs fort variés des créateurs plus ou moins proches du Parti communiste au sujet de l’art engagé et de l’art "bourgeois", affrontements dans lesquels Dreyfus, Prévert et leur revue Spectateurs étaient activement partie prenante.

Cf. : Les communistes français, le cinéma et la littérature, 1932

Notes

[1Préfet de police de Paris, violemment anticommuniste

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