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L’opéra de quat’sous

mercredi 26 février 2020, par René Merle

Il flotte toujours autour de l’Opéra de Quat’sous (Die Dreigroschenoper) un parfum de guerre sociale. En témoigne par exemple la réaction de l’Humanité (27-11-2007) à la diffusion par Arte de la comédie musicale de Bertolt Brecht et Kurt Weill, créée le 31 août 1928 à Berlin. (La pièce est inspirée de celle du dramaturge anglais John Gay, The Beggar’s Opera l’Opéra des gueux, 1728.
« Il n’y a pas bandit plus grand que Mackie le serineur. Ni d’ailleurs de plus grand séducteur. Mais le marchand Peachum, loueur de costumes de mendiant, n’apprécie pas de devenir le beau-père de Mackie lorsque celui-ci se met en tête d’épouser sa fille Polly. Alors, il le dénonce à la police. Sur fond de guerre de gangs et de misère, l’Opéra de quat’sous créé en 1928, puis interdit par les nazis, est né de la volonté de Bertolt Brecht et Kurt Weill de produire une oeuvre sociale et politique. Une sorte de satire à charge contre le capitalisme.
Enregistré en juin 2007 au théâtre de Francfort-sur-le-Main, dans une réalisation de Peter Schönhofer, ce « singspiel » plutôt expressionniste est interprété de façon étourdissante. »

Mais qu’en fut-il de la réception française de l’œuvre en ce début des années Trente qui vit le début de la Grande Crise ?
La version théâtrale française de Gaston Baty, créé le 14 octobre 1930 au théâtre Montparnasse, fut plutôt mal reçue par la grande presse.
On pouvait donc s’attendre à des réactions de méfiance quand le célèbre cinéaste expressionniste autrichien Georg W. Pabst, s’empara du sujet, en 1931.
Pabst était reconnu, et admiré, pour ses deux films muets La Rue sans joie – 1925, et Loulou - 1928, et pour son premier film parlant, Quatre de l’Infanterie, dénonciation de l’enfer de la guerre.
Mais cette réputation pouvait justement faire penser à la critique que le film de Pabst allait porter la protestation sociale, voire révolutionnaire, que connaissait l’Allemagne d’alors. La censure française refusa donc son visa à cette évocation de la haute société compromise avec le gangstérisme…
Il faudra attendre plusieurs mois avant que, fin octobre 1931, le film puisse apparaître dans la salle des Ursulines, bien connue des cinéphiles, mais plutôt ignorée par le grand public.
À noter que Brecht, qui participa initialement au scénario, ne s’est pas reconnu dans le film.
À noter également la présence d’Antonin Artaud dans un petit rôle.

J’ai donc été intéressé par les réactions des grands journaux parisiens à cette sortie, et je vais y revenir.

Dès sa sortie le film est salué par Le Petit Journal (13 novembre 1931), quotidien populaire à grand tirage, marqué à droite.

« Les films de la semaine. L’Opéra de Quat’sous (film allemand).
Il y a plus de six mois que ce film a été présenté à la Presse et depuis lors il attendait que la censure lui donnât son visa. Et la censure se montrait inflexible. Pensez donc : un film tiré d’une pièce qui avait été représentée par M. Gaston Baty sur la scène du Théâtre Montparnasse, un film qui avait été projeté en Allemagne et – ce qui est mieux puisque l’action se déroule à Londres et qu’un de ses principaux personnages est le chef de la police londonienne – en Angleterre sans le moindre incident !... Enfin, sentant tout ce qu’il y avait d’injuste et de ridicule dans cet entêtement de la Censure, M. Petsche, sous-serétaire d’Etat aux Beaux-Arts, a pris l’initiative d’accorder sous sa propre responsabilité ce visa que toute la presse cinématographique réclamait.
L’Opéra de Quat’sous, œuvre de M. Pabst, le réalisateur de la Rue sans joie et de Quatre de l’Infanterie est donc projeté sur l’écran du « Studio des Ursulines » où les soins intelligents de Mlle Myrga et de M. A. Tallier vont bien certainement lui assurer la même longue et brillante carrière qu’à L’Ange bleu.
L’Opéra de Quat’sous est une œuvre infiniment curieuse, une des plus originales que le cinéma nous ait values. L’action s’en déroule dans les bas-fonds de Londres. Le héros en est un chef de bande : Mackie le Surineur qui, un soir dans un cabaret, rencontre une jolie fille qu’il épouse. Celle-ci est la fille de M. Peachum, un homme avisé qui, ayant compris que l’exploitation de la misère humaine peut être productive, a groupé en une vaste association tous les pauvres de la ville et organisé la mendicité. Quand M. Peachum apprend que sa fille a épousé un bandit, il va dénoncer son gendre au chef de la police. Mais celui-ci a connu Mackie quand ils étaient, l’un et l’autre, soldats dans l’armée des Indes et il refuse de l’arrêter. Peachum menace le policier d’organiser, le jour même du couronnement de la Reine une manifestation de tous les loqueteux qu’il dirige, ce qui ne manquera pas d’entraîner la destitution du haut fonctionnaire. Mackie, cependant, a été arrêté tout à fait par hasard. Mais très vite il s’évade, dans la minute même où sa femme faisait porter au chef de la polie la caution susceptible de le faire mettre en liberté. Mais comme la manifestation des miséreux a eu lieu, le préfet de police, qui a bien été destitué, comme Peachum l’avait prévu, vient trouver Mackie pour que celui-ci lui procure un emploi et Mackie le prend comme président du Conseil d’administration de la banque qu’il vient de fonder.
Tels sont les faits dont l’enchaînement constitue l’action de l’Opéra de Quat’sous. Sur ces faits mêmes on pourrait discuter longtemps à l’aide d’arguments n’ayant aucun rapport avec le Cinéma. Mais ce qui vaut mieux que les faits, c’est la façon dont ils nous sont présentés. Dans l’Opéra de Quat’sous en effet, comme dans tous les films qui peuvent être regardés comme des œuvres, la forme l’emporte sur le fond [1].
La forme ici est remarquable et prouve que le talent de M. Pabst s’enrichit constamment. Il a trouvé les accents âpres et ironiques, le développement lent et soudain brusqué qui convenaient le mieux à son sujet. Il est seulement regrettable que le dialogue qui lui a été fourni n’ait pas un peu plus d’accent.
L’interprétation qui réunit Mlle Florelle, MM. Albert Préjean, G. Modot, J. Henley est vivante et pittoresque et M. Pabst a su trouver pour les petits rôles des acteurs qui, sans cesser d’être humain et simples savent attirer notre attention et éveiller notre intérêt.
Une œuvre de classe que l’on doit voir et que l’on peut revoir.
René Jeanne."
Journaliste, scénariste, à l’occasion acteur, René Jeanne est aussi, au temps du ministère de Jean Zay, à l’origine du Festival de Cannes, en réaction à la mussolinienne Mostra de Venise.

Première surprise, dès la sortie du film, critique fort positive du très réactionnaire Figaro, 22 novembre 1931. J’écris bien Figaro car le nouveau patron du journal, le milliardaire parfumeur fascisant Coty, avait supprimé l’article.
"On a écrit beaucoup de choses sur l’Opéra de quat’sous, sur ce qu’il fut à l’origine, sur ce qu’on en a fait, sur la version allemande, sur la version française [2], et sur l’aversion si peu française de notre censure officielle [3]
On a même écrit – et ce fait est à signaler – beaucoup de choses justes. On a analysé, disséqué, démonté ce jouet pour voir ce que Pabst lui avait mis dans le ventre : il ne lui avait rien mis dans le ventre, le cœur tenait toute la place.
Mais un cœur ne se démonte pas, et les stylos qui s’étaient pris pour des scalpels n’ont pas su remonter le joujou magnifique et fragile.
J’ai toujours évité d’être le mauvais chirurgien d’un film, d’en dissocier savamment les mécanismes jusqu’à ce qu’il n’en reste rien que des pièces détachées – détachées de tout : ce sont là mots de mécanicien ou de teinturier, et jamais l’essence ne fut plus proche de la benzine.
J’ai toujours plaint le médecin amoureux qui décomposer la femme qu’il aime, qui sait le nom de toutes ses glandes, la teneur exacte en alcaloïdes, en chlorures, en phosphore, des sécrétions qu’il provoque – et je n’entends ici, bien sûr, écrire que des larmes.
N’aimons pas les femmes, ni les films, avec cette corrosive, desséchante érudition : allez aux Ursulines non avec votre intelligence, mais bien avec votre instinct : grandissez-vous, atteignez à la belle hauteur simple des enfants.
Car ceci est un conte, ceci, si terriblement humain, a la pudeur de se travestir en conte, et Pabst fait fleurir en pleine Cour des Miracles, la rose du sentiment, trouve un air pur dans les maisons les plus closes pour y faire épanouir la fleur de la Poésie, presque de la Pureté.
Ceci est une très grande œuvre, une œuvre où la plus bas matériau de vie est remodelé en grandeur – et j’ai souvent, devant cette puissance à dépouiller l’élément de ses origines, pensé à Shakespeare, évoqué aussi cette phrase d’un poète à une femme aimée :
« Ta robe est rose, et tu as inventé le rose, et le rose n’est rose que depuis cette robe, et depuis toi… »
Pabst a recréé le pauvre monde, l’a recréé d’une si simple et d’une si insupportable vérité, qu’il a bien compris que nous ne nous admettrions tels, si cruellement pareils à nous-mêmes, que sous des costumes de fantoches et de catins.
Il nous a fait d’un guignol le théâtre de la vie ; il a, sur un orgue qu’on croyait de barbarie, joué tous les airs de la civilisation… Son sourire a la pureté détendue qu’ont les visages des enfants et les visages des morts, - de ceux qui moururent du cœur et, avec un peu de sang aux coins des lèvres, voudraient tant nous signifier qu’ils ont enfin compris la vie, - et qu’il y faut sourire, avec du sang et des larmes dans ce sourire-là, mais au coin des lèvres, et comme en s’excusant.
Je me suis attardé et le typographe impatient exige ma copie. Je vous reparlerai de cette œuvre très haute, très courageuse, très noble, de cette œuvre qui suggère sans préciser, de ce jeu de massacres en chair humaine, où vos balles feraient gicler un sang tout proche, généreux, un sang qui sait qu’il sera versé sur les péchés des hommes [4].
J’aurais trop peu de bien à dire de Préjean, cette fois, pour que cela en vaille la peine.
J’aurais trop de mal à dire de M. Modot pour tenter d’amorcer cette ennuyeuse besogne : que M. Modot cherche, dans des scandales renouvelés de l’Age d’or [5] une publicité dont je doute que son talent suffise à la lui assurer.
Mme de Matha chante comme Yvette Guilbert : ajouter qu’elle est une immense artiste serait superfétatoire.
Florelle se classe ici aux plus hauts rangs du talent et de la renommée.
Elle est vaste, émouvante par les plus sobres moyens. Si quelque chose pouvait être ajouté à la grandeur, à la plénitude de la vision de Pabst, elle l’a fait. Elle est, désormais, à nos yeux, très respectable, très chère – primordiale.
La musique de Karl Weil, humaine jusqu’à notre souffrance, vraie jusqu’à notre propre gêne, sait toucher en nous des fibres que nous ne savions pas, et l’on écoute son émotion à soi comme un douloureux violon étranger.
Il y a un air, un petit air de quat’sous, terrible, sur quelques notes, un air pauvre, étriqué, fourbu, rédempteur, un air qui tourne en rond et qui ne finit jamais…
Qui tourne en rond et qui ne finit jamais : c’est bien cela, n’est-ce pas, la misère humaine ?
R. P.-B."
Il s’agit du chroniqueur cinéma attitré du journal, Richard Pierre-Bodin

L’Action française – 20 novembre 1931
« À la différence du Figaro, le journal monarchiste et nationaliste manifeste peu d’indulgence pour le film, dont il veut démystifier le parfum de scandale : la vraie critique sociale est bien ailleurs, d’après lui. Mais le gros de la critique porte sur le peu de qualités cinématographique de l’œuvre. (Les comptes-rendus de films du journal étaient réputés pour leur impitoyable exigence de vraie technique cinématographique).

"L’Ecran de la semaine – L’Opéra de quat’ sous
Que la censure ait pu interdire pendant plus d’une année l’Opéra de quat’sous, voilà qui suffirait à prouver la sénilité de cet organisme, dont on ne discute pas le principe, mais les extravagantes décisions.
Si l’Opéra de quat’sous n’est pas absolument un spectacle pour mineurs au-dessous de quinze ans, il ne contient pas une image dont puisse s’offusquer la pudeur la plus exigeante, les tableaux les plus hardis (sont) traités avec tout le tact désirable. Quant au scénario, mais il est fort moral ! Dans une Londres imaginaire, l’intrépide Mackie, roi des voleurs, enlève, puis épouse la fille du roi des mendiants, Polly Peachum. Le père Peachum, honorable millionnaire, a réalisé le monopole de l’aumône et se cache sous d’humbles dehors, pendant qu’une armée de faux stropiats besogne pour son compte. Il n’entendait pas donner sa fille à un hors-la-loi, si fastueux fût-il, et veut faire pendre son gendre. Opération délicate, car le meilleur ami de Mackie est le directeur de la police. Peachum menace ce fonctionnaire de lancer ses mendigots à travers le cortège royal, pour les prochaines fêtes du couronnement. Sous sa pression, Mackie est arrêté, bouclé dans la cellule des condamnés à mort. Mais les geôliers sont corruptibles, Mackie s’évade. Pendant son absence, ses lieutenants, soucieux de mettre la loi de leur côté, au lieu d’attaquer une banque, en ont acheté les actions et trônent au conseil d’administration. Peachum, ignorant ces événements, lance ses mendiants en troupe dans les rues, au jour dit. Il ne pourra pas les regrouper et ce sera sa ruine. Le directeur de la police, de son côté, est dégommé. Mais l’un et l’autre trouveront dans la banque de Mackie un refuge et l’utilisation de leur expérience.
Il faut le contraste hebdomadaire des insignifiantes opérettes filmées pour que l’on ait pu attribuer les vertus d’une « âpre satire » à cette caricature, anodine et prudemment fantaisiste, des brutales forces policières et financières de notre siècle. Loin de nous effaroucher, cela nous semble bien pâle et conciliant. Une année d’interdiction entoura le film des prestiges du fruit défendu, tout en donnant un relief exceptionnel aux rares chroniques par lequel on pouvait le connaître. Trop de mots ont fait travailler notre imagination sur le décor maritime et citadin de cette sotie, sur les écrouelles, les yeux blancs, les moignons d’une moderne cour des miracles. Le film ne peut plus bénéficier de ce choc visuel et sentimental sur lequel les cinéastes spéculent si souvent. Bien entendu, il a droit à être discuté comme une œuvre d’art, ce qui n’est pas peu, dans un domaine voué à la « rationalisation » commerciale. Mais nous ne cacherons pas que notre déception a été cuisante.
L’opéra de quat’sous, dont le cinéma nous offre la troisième ou quatrième mouture, est une adaptation du metteur en scène autrichien Pabst, d’après la pièce anglaise du XVIIIe siècle,Beggars Opera. Une précédente mouture dramatique dont M. Gaston Baty assuma inconsidérément (c’est son ordinaire) les frais, ne fut pas viable [6]. L’Action française, qui n’avait pas été invitée à la première, refusera d’en rendre compte. L’expressionnisme d’avant-garde de Gaston Baty n’avait trouvé aucune grâce auprès du journal royaliste."
L’Action française – 24 octobre 1930.

Autre point de vue du même journal :
« Le Théâtre.
Nous commencerons par vous parler des deux spectacles dont nous ne vous parlerons point, celui du théâtre Montparnasse et celui du théâtre des Ambassadeurs.
Nous ne parlons pas du premier parce que nous ne l’avons pas vu. Nous ne l’avons pas vu parce que nous n’avons pas été invité. Pourquoi n’avons nous pas été invité ? Eh, qui sait ? M. Baty n’éprouve peut-être aucun plaisir à s’entendre dire des choses désagréables : l’homme est si bizarre. Depuis le temps qu’il nous entend émettre des doutes sur son intelligence, il est peut-être fâché.
Et comme évidemment on ne se rend pas volontiers compte de ces choses-là, il doit penser que nos jugements à son égard sont dictés par le parti pris. Evidemment, maintenant, notre parti est pris en ce sens que nous ne sommes que trop persuadé qu’il va encore faire des bêtises. Si nous n’avons pas vu l’Opéra de quat’ sous, nos confrères l’ont vu. C’est encore un spectacle gratuit, où l’on voit, paraît-il, passer les rêves d’un mendiant en tableaux détachés, qui permettent à M. Baty de fabriquer des petites mises en scène, et de jouer avec des petites lumières. Nous ne jugeons pas la pièce, ou à tout le moins ce qui reste de la pièce, puisque nous ne l’avons pas vue ; mais nos confrères l’ont jugée. Ils ont déclaré qu’elle faisait fort bien valoir les petits jeux de M. Baty. On ne dira pas que celui-ci s’efface modestement derrière les ouvrages qu’il représente. L’art dramatique, pour lui, consiste à montrer ses talents. C’est une façon de voir. Simplement, il ne faudrait pas mêler la littérature et la lanterne magique. La Fontaine nous a appris qu’aucun talent ne devait être perdu. et qu’aux personnes de sens il n’était rien d’inutile. Rassurons donc M. Baty : si jamais nous arrivons au pouvoir, bien loin de lui être désagréable, nous lui confierons à diriger les Folies-Bergère.
Lucien Dubech »
Journaliste et militant royaliste, critique théâtral et sportif de l’Action française]].

Encore :
"Pour cette nouvelle version, le scénario est lâche, troué. Les imprécisions, volontaires et involontaires, de l’artiste germain brochent encore sur le manque de suite fréquent dans l’esprit anglo-saxon. Pendant vingt bonnes minutes, au début de la projection, on est dans la purée de pois, et pendant 2.000 mètres de projection les éclaircies seront toujours trop rares, trop brèves. Nécessités de la fantaisie, dira-t-on. Pour notre part, nous estimons que plus un sujet est imaginaire, plus il doit être contenu dans des cadres d’une logique rigide. Voyez Edgar Poe, Hoffmann lui même, et dans le cinéma, René Clair, traitant comme des faits divers parisiens les folies vaudevillesques ou poétiques du Chapeau de paille d’Italie, du Million. Que le rêve vienne s’asseoir familièrement à nos côtés, et nous serons prêts à nous embarquer avec lui pour les régions des plus bizarres chimères. Quel génie surhumain ne faudrait-il pas, par contre, pour nous imposer, deux heures durant, un sujet dont l’arbitraire est de prime abord lourdement souligné ?
Nous abominons le style niaisement explicatif, la puérile méthode des points sur les i, pratiquée par tous les marchands de pellicule en gros et en détail. Dans le cinéma comme dans la littérature, il faut savoir « sauter les idées intermédiaires ». Mais ce n’est guère un art germanique. Pabst s’y évertue depuis dix ans sans y faire progrès. Il pratique l’ellipse pour elle-même, chose inutile, et davantage encore pour créer l’illusion de l’audace, ce qui devient détestable. Le cinéma ne pourra évoluer qu’en demandant au spectateur un léger effort, au lieu de flatter les dépravations de goût et les paresses qui dorment chez l’homme le plus cultivé. Mais s’il ne s’agit que d’un effort mécanique, ce ne sera qu’une imperfection nouvelle à porter au compte de l’art des images et Pabst nous semble dans l’Opéra de quat’sous, compliquer à loisir une fable enfantine. C’est une supercherie que nous n’accepterons jamais.
Nous persistons à ne pas apprécier beaucoup plus la coupe cinématographique invariablement adoptée par Pabst dans tous ses ouvrages. Long sans nécessité, il use d’un mètre trainant, farci de redites, et qui nous fatigue vite. Le véritable auteur de l’Opéra de quat’sous, c’est le décorateur, Andreï Andreiff, dont les eaux fortes à elles seules valent le voyage rue des Ursulines [7] ; coins de docks londoniens, pavoisés de mâts, cuves et greniers où la bande à Mackie transporte un par un tous les accessoires volés qui serviront à un mariage fastueux et abracadabrant, carrefours de la débauche, aux flaques luisant dans le brouillard. Les moindres détails, au surplus, sont charmants, ou truculents, reconstituant avec infiniment de pittoresque les modes d’une Angleterre « fin de siècle ». Si tout cela sent beaucoup le studio, c’est la faute de Pabst seul.
Nous n’avons pas à juger ici les méthodes d’un artiste, son alchimie. Un peintre peut user du pinceau, du torchon, du couteau ou du pouce, un cinéaste des détritus du chiffonnier et des créations de la haute couture, des projecteurs et du vrai soleil. Le résultat seul compte. Ici, force nous est de remarquer que l’on tourne en rond, avec Pabst, ses machinistes et ses opérateurs, autour de trente pieds carrés. La ruée des mendigots n’est qu’une entrée de figurants disciplinés sur le plateau. Que c’est donc maigre et maladroit, comparé à cette prodigieuse arrivée du tsar de Russie, dans le Congrès s’amuse [8] à cette cohue qui saute joyeusement à l’écran et envahit la salle. Chaque tableau est à la fois riche et trop étroit. Nous aimons cette contrainte nécessaire et belle de la mise en page dans un petit cadre, mais nous ne voulons pas la sentir. Au milieu de ses interprètes, de ses accessoires, Pabst ne choisit pas, il s’encombre, il hésite continuellement entre l’effet visuel et l’expression psychologique ou symbolique. C’est son droit d’affectionner le clair-obscur, mais il ne sait jamais promener sur l’essentiel son pinceau lumineux. On voit tout et rien. L’imagination, sollicitée un instant par les trognes des bandits et des gueux, n’est jamais comblée. Les thèmes du film, sur le papier, sont admirables : les bateaux, un mariage au milieu des brocarts et des toiles d’araignée, un pasteur amené là de force pour bénir un couple d’apaches et qui voudrait bien s’en aller… Pabst rode autour, interminablement, et, pour finir, il les escamote. On aurait voulu voir Mamoulian, le jeune auteur de City Streets, aux prises avec un semblable sujet [9].
Nous ne citons pas au hasard ce dernier nom. Mamoulian, lui, a « l’œil cinématographique ». Il représente dans son domaine la véritable audace, tendu vers un but défini, le cinéma libéré de toute dépendance plastique ou littéraire. Les films de Pabst ne peuvent étonner que les adeptes de l’école allemande de 1920, dont la tâche fut considérable, mais aujourd’hui périmée. Pabst en est encore à l’allusion picturale. Il la réussit quelquefois à merveille, comme, dans l’Opéra de quat ‘sous, le tableau de Mackie et des filles, digne en tous points de Manet, de Goya. Mais cet art, qui concurrence la toile peinte, en garde aussi la fixité.
L’Opéra de quat ‘sous a les apparences d’un spectacle « d’avant-garde », parce qu’il utilise une syntaxe tortueuse. Dès qu’il devient explicite, il laisse voir une trame candide, disons le mot, bien primaire. Quand deux mots nous éclaireraient toute une scène, on les coupe ; quand nous ne désirons que des images, on nous octroie quelques sentences sociales, que la bonhomie du ton ne masque pas assez. Une demi-douzaine de procédés depuis longtemps repérés ont servi à édifier toute l’œuvre. On mise sur l’atmosphère et les décors pour faire passer tout le reste. Ne reconnaît-on pas là toute l’esthétique du roi du faux neuf, du premier adaptateur de l’Opéra de quat’sous, de M. Gaston Baty enfin ?
On a complété ces images par une petite musique qui a souvent, plus qu’elles, l’éloquence de la simplicité. Toutefois, la complainte initiale est beaucoup trop longue.
M. Albert Préjean a fait avec Mackie la meilleure création de sa carrière, surprenant tous ceux que gênaient d’ordinaire les habitudes faubouriennes d’un comédien au demeurant sympathique. Son flegme, ses gants à baguettes, son melon gris et ses merveilleuses chaussures à boutons valent aussi le voyage. Il est seul, avec M. Gaston Modot, à parler constamment juste. La charmante Odile Florelle, avec ses yeux tendres et battus et son nez retroussé, chante à ravir une chanson que toutes ses rivales eussent rendu fastidieuse. Avec la gracieuse Anabella, c’est notre plus vivante et plus aimable vedette féminine. Nous lui reprocherons quelques répliques fausses, et d’ailleurs embarrassantes.
La figuration est patibulaire à souhait. Mais dès qu’un de ces personnages ouvre la bouche, le tableau le plus composé se disloque. Il semble que Pabst ne s’en soit pas soucié, concevant son film selon toutes les méthodes en honneur, il y a dix ans, dans le cinéma muet.
Les interprètes de la version allemande sont, sans exception, beaucoup plus gaugauches et compassés.
François Vinneuil. »
Pseudonyme du journaliste, homme de lettres et efficace critique cinématographique Lucien Rebatet, 1903-1972, dont on connaît le parcours collaborationniste ultérieur.

Compte tenu du parfum de brûlot social qui avait entouré l’œuvre de Brecht, on aurait pu s’attendre à un réception très favorable du côté du quotidien communiste L’Humanité.
Le 31 août 1931, le journal se borne à une brève annonce :
" Le dernier film de Pabst, l’ « Opéra de Quat’sous » dont la projection avait été empêchée en France par Jean-Fesse Chiappe [10], va être présenté au public en octobre, et notamment à Paris, dans ses deux versions, allemande (l’originale) et française, au Studio des Ursulines."
En fait, le critique attitré (et remarquable) du journal, Léon moussinac écrira très lucidement le 20 novembre 1931 :
« C’est un bon film que nos camarades iront voir lorsqu’il sera projeté dans les salles populaires. Il continue, lui aussi, l’opérette, mais au moins le cinéaste a-t-il mis ici à profit toute sa science pour sortir le plus possible de l’ornière théâtrale.
La presse bourgeoise, en général, loue la technique et dénonce l’esprit du film qu’elle déclare (avec la même incompétence) anarchisant ou socialisant [11]. Disons seulement que l’idéologie en est très vague, mais que nous y entendons des cris qui ne peuvent pas ne point nous toucher et qu’il nous plaît de voir dans ces images, amis comme cul et chemise, un préfet de police et un « surineur ».
Il est difficile de dire exactement quelle est l’importance des coupures exigées par Chiappe. En tout cas, on a supprimé, lors de la manifestation des mendiants, estropiés, aveugles, etc., l’une des pancartes qui portait l’inscription : « La brute militaire a passé par là ». C’est une indication.
Il reste encore des phrases comme celles-ci : « On ne peut pas vivre et rester honnêtes », et « Vous qui voulez nous apprendre à bien vivre, à nous garder du crime et du péché, donnez-nous d’abord du pain… ». Oui, D’ABORD du pain. Tout le reste est littérature… et cinématographie. »

La rubrique "Critique des Spectateurs" que le journal venait d’ouvrir en cette année 1931 montre que des militants ne sont guère sensibles à cette mise en scène du milieu et du lumpenproletatiat, dans laquelle ils ne se reconnaissent pas.
Par exemple, le 13 mai 1932 :
"Guillaume W. de Lille nous fait parvenir quelques observations sur L’Opéra de Quat’sous, de Pabst
Je pense que ce film sera loin d’avoir la même portée sur la classe ouvrière que d’autres œuvres du même metteur en scène. Il y a, à cela, plusieurs raisons.
D’abord, l’imbroglio du début ; ensuite la fantaisie historique, les milieux vraiment spéciaux, aussi éloignés du prolétariat que les plastrons d’une soirée mondaine.
Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que les ouvriers ne savent pas apprécier un bon film. Mais entre « bon » et indigeste, Il y a une différence, et « l’Opéra de quat’ sous » est un film indigeste et j’ai la certitude qu’un grand nombre dé travailleurs seront « vaguement », déçus en quittant la salle. Je préfère- nettement la « Rue sans joie ».
Le journal répond :
" Nous préparons [12], nous aussi, la Rue sans joie, la Tragédie de la Mine [13]. La confusion du thème dans l’Opéra’ de Quat’sous est trop grande. Mais il reste, tout de même, des éléments caractéristiques, certaines paroles prononcées, et surtout la deuxième partie du film avec la compromission du préfet de police. Nous pensons qu’un tel film peut être vu et discuté par les ouvriers, à condition que les ouvriers soient préalablement avertis. De là la nécessité absolue de multiplier l’information cinématographique. Notre journal est insuffisant. Les spectateurs communistes et sympathisants doivent s’organiser eux-mêmes pour lutter contre l’intoxication et les attaques du film bourgeois, mais un organisme doit leur permettre d’obtenir le matériel nécessaire à leur propagande, à leur agitation."

À noter encore cette incidente de 1935 (10 mai) :
« Les films de la semaine dans les cinémas de quartier
Le beau film de G.-W. Pabst, l’Opéra de quatre sous n’est plus projeté qu’à de rares intervalles.
La reprise qu’en fait cette semaine le cinéma Bellevillois attire à nouveau l’attention sur cette œuvre rare et il n’est pas douteux que les nombreux spectateurs qui applaudirent en son temps l’Opéra de quatre sous dont chacun fredonne encore les mélodies voudront revoir ce film qui fit la gloire de Pabst, Pabst qui depuis… mais ceci est une autre histoire [14] ».

Notes

[1Ainsi est évacué l’arrière-plan social contestataire

[2Rappelons que Pabst avait tourné simultanément les deux versions

[3Censure qu’en général Figaro approuve...

[4On le voit, le critique, entièrement pénétré par le mélo, veut en ignorer la présumée satire sociale

[5Le critique avait été un adversaire acharné du célèbre film de Bunuel, blasphémateur de l’ordre bourgeois ; sorti fin novembre 1930, le film fut interdit dès décembre par la censure, une censure que le critique approuvait alors

[6Au théâtre Montparnasse, en octobre 1930

[7Au studio des Ursulines

[8Charell, Boyer, film franco-allemand de 1931

[9Rouben Mamoulian, 1897-1987, réalisateur américain à la longue carrière cinématographique, avait alors réalisé Applause - 1929, City Streets (Les carrefours de la ville) - 1931, Dr. Jekyll and Mr. Hyde – 1931

[10Préfet de police, proche de l’Action française et des Ligues factieuses

[11On l’a vu dans les billets précédents, si effectivement l’œuvre fut ainsi présentée avant le censure, ce ne faut pas exactement le cas après

[12Lire sans doute "préférons"

[13Deux films sociaux de Pabst, le premier sorti en 1925, le second en 1931

[14Allusion à la dérive commerciale de Pabst, mais pas encore à son retour en Allemagne nazie

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