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Le réformisme de Jaurès et le réformisme de Hollande - Glucksmann

lundi 15 avril 2024, par René Merle

François Hollande et son groupe d’éléphants socialistes anti-NUPES viennent de donner leur soutien à la candidature Glucksmann et à la liste socialiste NUPES. À cette occasion, les mânes de Jean Jaurès, si souvent mis à toutes les sauces, ont naturellement été évoquées par les thuriféraires.
J’imagine que ce président qui fit d’Emmanuel Macron son conseiller, puis son ministre, avait alors omis de consulter Jaurès !
Cette menue péripétie politique m’a incité à reprendre ici cet article publié le 30 avril 2014, au lendemain de la visite mouvementée du Président Hollande à Carmaux (23 avril 2014), où il venait rendre hommage à Jean Jaurès, dont le nom est en cette ville inséparable des luttes ouvrières [1].

Quand le Président Hollande s’en vient visiter Jaurès

Il arrive que de petits hommes se prennent pour des géants, il arrive que les grenouilles veulent se faire aussi grosses que le bœuf. Mais l’on sait bien qu’il faut beaucoup pardonner à nos égos constamment en quête de reconnaissance, si cette reconnaissance procède d’une vraie identification...
Par contre, il serait peu tolérable de cautionner une indentification biaisée, voire une identification frauduleuse.
Au temps de la présidence Hollande, Jean Jaurès a été l’objet dans Carmaux d’une identification de ce second type, quand notre Président (pour lequel hélas j’avais voté en refus du sortant Sarkozy) a cru pouvoir endosser les habits du géant pour cautionner et avaliser sa politique actuelle, dont les cris qu’il refusa d’entendre lui firent mesurer l’impopularité.
La plume ordinaire du Président ayant eu quelques ennuis de chaussures [2], je ne sais quel jeune énarque a collationné les citations visant à proposer l’image d’un Jaurès au réformisme si œcuménique qu’il permet d’entériner toutes les dérives présidentielles actuelles. Alors qu’il s’agissait de saluer la mémoire fertile d’un grand Socialiste, on sentait bien que le mot "socialisme" était particulièrement incongru sous la plume de ce besogneux collaborateur, et sur les lèvres de notre Président en célébration opportuniste obligée.
Pauvre Jaurès, mis à toutes les sauces de la récupération...
Alors, puisque citations il y a, proposons celle d’un extrait du discours que prononça Jaurès à Nîmes, le 4 avril 1910. Il ne lui restait que 4 ans à vivre, avant qu’un fanatique ne vienne lui ôter la vie, à la grande satisfaction des bellicistes de tous poils.

"… le socialisme de tous les pays a à faire face à une tâche grandissante, à un double et immense devoir.
D’abord il faut qu’il propage et il propage en effet l’idée, la formule de l’émancipation des hommes. Il dit aux travailleurs, il dit à tous ceux qui souffrent : Il ne suffit pas de vous plaindre ; les révoltes instinctives seraient inutiles, seraient stériles, si elles n’étaient pas guidées par une idée. Il dit aux hommes de bon vouloir qui gémissent parfois de la misère des hommes : Il ne suffit pas de déplorer les souffrances humaines, il ne suffit pas de gémir sur les maux de la société d’aujourd’hui : il faut concevoir, il faut préparer une Société nouvelle fondée sur un principe nouveau. Et ce principe, c’est la souveraineté de l’homme, oui, la souveraineté de l’homme.
Jusqu’ici, l’homme a été captif des choses, il a été captif des formes successives qu’a revêtues la propriété brutale. Il a été captif de la domination de la propriété terrienne, il a été captif de la domination de la propriété capitaliste, il sera esclave, il sera assujetti tant que la force dominante dans la société sera la force de la propriété ; mais il ne sera libre que lorsque l’homme relèvera de lui-même dans son travail, lorsque l’homme sera libre, maître de lui-même dans son travail, dans sa vie profonde.
Ce n’est plus aujourd’hui le petit outil de travail dont il s’agit, c’est l’outil devenu colossal, les roues de la locomotive, le mécanisme gigantesque des filatures. Comme aujourd’hui l’outil devient de plus en plus énorme, collectif, social, il ne peut plus être possédé individuellement, il ne peut plus être partagé en morceaux, il ne peut être possédé que par la propriété collective.
C’est donc dans la propriété collective des instruments de travail la seule libération [3].
Voilà ce que dit dans tous les pays, d’une même parole forte et claire, le socialisme international. Et en même temps qu’il propage ainsi la claire idée de justice sociale, il lutte contre la guerre. Il ne se borne pas à prévoir l’hypothèse tragique où, contre la folie des Gouvernements déchaînant l’orage, le meurtre, le prolétariat de tous les pays se soulèverait révolutionnairement. Il étudie, jour par jour, heure par heure, il surveille les manœuvres d’où peut sortir soudain la surprise de la guerre. Mais en même temps que le socialisme de tous les pays lutte contre le capitalisme, il lutte contre la guerre [4].
En même temps qu’il affirme par dessus toutes les frontières ses idées, il sait bien qu’il ne peut mener la bataille, qu’il ne peut conduire son action que dans le milieu politique et social qui l’environne. Il sait bien qu’il est obligé de prendre pour point d’appui dans sa bataille la réalité politique et sociale, diverse et multiple [5]."


[1] Une bonne occasion de visiter les nombreux articles consacrés à Jaurès sur ce site.

[2] L’opinion venait d’apprendre que le puissant conseiller du Président, Aquilino Morelle disposait de 30 paires de souliers de luxe faites sur-mesure, et qu’il lui arrivait de privatiser un salon tout en dorures de l’hôtel Marigny afin de se faire cirer ses chaussures.

[3] Collectivisme dont on aimerait savoir ce que pensent Messieurs Fabius, Hollande, Montebourg, Sapin & Cie

[4] Mais Jaurès, qui n’était sans doute pas suffisamment dialecticien, n’aurait pas imaginé par exemple qu’un président dit socialiste puisse proposer d’aller bombarder la Syrie... Histoire apparemment ancienne, quand la guerre, la "vraie", celle des grandes puissances, menace aux frontières orientales de notre chère communauté européenne, sous le regard placide et quelque peu OTANnesque de notre gouvernement "socialiste"

[5] Ultime paragraphe qui, dans l’esprit de Jaurès, n’avait pas d’autre but que de rappeler aux instances de l’Internationale socialiste la nécessité d’une vraie insertion nationale, mais que le porte-plume présidentiel pourrait naturellement isoler et mettre au service son opération idéologique : "vous voyez bien, dans les conditions actuelles de notre communauté européenne, rien d’autre à faire que l’austérité"...}

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