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Le Corbeau, 1943

samedi 8 février 2020, par René Merle

Le destin d’un film maudit

Sur "Video à la demande", je viens de visionner, entre autres, Le Corbeau, de Clouzot (1943).
J’aime bien, en effet, me replonger dans l’univers des anciens films en noir et blanc, où, comme partout, on retrouve le pire et le meilleur...
Le Corbeau ? Superbe film, noir oppressant à souhait. Bref, du Clouzot (du jeune Clouzot : il a alors 36 ans).
Superbe film, pas seulement parce que le spectateur, devant lequel dix pistes s’ouvrent, est tenu en haleine jusqu’à l’inattendu (évidemment) dénouement, qui lui révèle qui inonde une petite ville de province de lettres annonymes, dénonçant les turpitudes réelles ou supposées de quelques notables et apparentés.
Mais surtout parce que ce film pointe l’ambiguïté présente chez beaucoup (j’allais écrire en chacun) d’entre nous, et le partage oscillant entre le bien et le mal.
Leçon évidemment à méditer.
Ceci dit, j’essaie d’imaginer quelle peut être de ce film la vision d’un jeune d’aujourd’hui (si tant est qu’il le regarde !). Certes, le noir et blanc, un jeu qui peut apparaître daté, une outance quelque peu expressionniste de certains effets peuvent le déconcerter.
Mais surtout sa vision ne peut sans doute pas être la mienne, dans la mesure où le triple "background" du film relève pour moi de données charnelles, de données vécues :
 Tout d’abord, la province, stéréotypée certes, mais combien conforme à ce que nos lectures d’enfance et les propos des adultes pouvaient nous en apporter. Sous l’ombre rassembleuse du clocher : conformisme, bigoterie, sensualité occultée, commérages, poids et connivence malsaine des notables, bref Clochemerle, la robuste santé en moins... Une province conventionnelle que l’on peut penser grandement, sinon totalement disparue aujourd’hui.
 Ensuite, et dans la foulée, l’émotion de revoir ce qui faisait le décor concret de nos vies d’enfants : la cour de l’école, la salle de classe avec ses bancs à encriers, les vieilles rues pavées, les véhicules et les costumes de l’époque, etc. etc. Décor lui aussi totalement disparu.
 Enfin, et justement, l’époque ! Tourné en 1943, le film est sorti fin septembre 1943. Et dans mes souvenirs d’enfant (né en 1936), 1943 c’est l’occupation et le pétainisme avec tout ce qu’ils pouvaient entraîner d’astreintes, de souffrances, de persécutions, de résistances... Fin 1943, ce sont les bombardements qui commencent, les déplacements de population qui me firent découvrir les Alpes dans des conditions non touristiques... Et, je ne l’appris que plus tard évidemment, 1943, c’est la Résistance de mon père et de ses amis, leur engagement politique et patriotique, les risques encourus, et la violence de ceux qui se sont abattus sur nombre d’entre eux... Rien de tel évidemment dans le film : on n’y voit ni portraits du maréchal, ni soldats allemands, ni miliciens, rien n’est évoqué des malheurs du temps (des prosaïques restrictions alimentaires à l’épouvantable répression multiforme). Tout au plus aperçoit-on, lors de la scène de la dictée collective, des gardes mobiles, casqués et armés, monter la garde dans la cour de récréation... Bref, l’époque est présente dans le décor physique et la pâte humaine d’une province jugée éternelle, mais la réalité vécue des Français est totalement absente. Sinon par la présence de la délation anonyme, sport national à l’époque, mais une délation qui n’a ici aucune connotation politique ou raciale : elle n’est mue que par l’esprit du mal...
Et c’est justement ce déconnectage apparent avec la réalité du temps qui pointe la vérité du film, produit par la société allemande Continental films, et son adéquation à une certaine réalité de la France pétainiste.
À ce propos, dans la masse d’articles consacrés au Corbeau, on lira en particulier la remarquable présentation d’Arian & Gwen, "L’ombre de Vichy : Le Corbeau (Henri-Georges Clouzot, 1943)" : Corbeau
À la Libération, le film fut interdit (jusqu’en 1947), Clouzot et son scénariste temporairement interdits de production, deux des acteurs quelque temps emprisonnés.
Pour autant, il n’est pas certain que les pétainistes se soient vraiment retrouvés dans Le Corbeau. Seul sans doute le bouclier de la production allemande explique la mansuétude de la censure pétainiste.
Les journaux de la collaboration, (fin 1943 ne demeuraient que ceux totalement engagés dans le soutien à la "Révolution nationale") marquèrent d’ailleurs leur réserve, qui était aussi celle des milieux catholiques traditionnalistes. Je donne ci-dessous (merci Gallica) la critique écrite à chaud dans l’Action française, 2 octobre 1943 [1]. Lecture étonnante que celle de ce tranquille article, quelque peu exécuteur cependant, qui donne le sentiment que la vie continuait, le même sentiment que l’on a en visionnant les actualités du temps nous montrant les terrasses de café parisiennes pleines et les rencontres sportives se dérouler, alors que se jouait dans la boue et dans le sang l’avenir de la jeunesse française...

« Le Corbeau
Pour vous faire de loin une idée de ce film, prenez le milieu entre un roman policier et une bonne pièce des boulevards – si du moins, entre ces deux « genres », il vous est possible d’imaginer quelque intermédiaire ou quelque transition !
Il est manifeste que, tout au long de son scénario, l’auteur, M. Louis Chavance, a été possédé par le désir de scandaliser. On le comprend et on l’approuve d’avoir voulu réagir énergiquement contre certaine littérature à l’eau de rose et à la guimauve qui depuis quelque temps menace d’envahir nos écrans, mais on craint fort aussi qu’il n’ait trop bien atteint son but.
Sous prétexte de ne céder à aucun conformisme, Le Corbeau en effet heurte délibérément les principes les plus élémentaires de la simple morale vulgaire. Il tente de tourner en ridicule des sentiments aussi naturels que le respect des morts, la religion ou l’innocence des enfants.
Pareille bande ne peut pas sans danger se dérouler sous les yeux des moins de dix-huit ans ! Elle est nocive aussi pour la masse du gros public, mais elle sera sans doute très peu comprise de celui-ci auquel elle demande un effort intellectuel assez considérable.
Presque tout le mérite de cette production réside dans des détails et des plaisanteries psychologiques bien étudiées mais un peu compliquées et très superficielles. Beaucoup d’esprit s’y dépense et une incontestable verve satirique s’y manifeste. On y découvre des effets à la Flaubert ou à la Maupassant modernisés : - un corbillard qui parcourt les rues d’une petite ville en fête, déchire sur son passage les lampions et les girandoles, un sous-préfet tient sur une tombe fraîchement refermée des discours filandreux et raplaplats que ne désavouerait pas l’inénarrable Tuvache de Madame Bovary. Mais tout cela, qui se veut réaliste, est un tantinet artificiel et sente de loin son homme de lettres, son « observateur » professionnel, et son critique des mœurs contemporaines.
Le sujet d’ailleurs était bien choisi pour se prêter au style du récit et des images. Il s’agit d’une histoire de lettres anonymes, écrites par un demi-fou, qui bouleverse et retourne sens dessus dessous la calme vie d’un coin de province.
Par exemple, l’interprétation est digne du cinéma français qui, comme chacun le sait – Fernandel et Tino Rossi mis à part – collectionne une série de talents de toutes tailles. Le brio avec lequel les petits rôles ont été tenus ici par des artistes comme Mme Sylvie ou par des acteurs comme M. Bernard Lancret est, à lui seul, une bonne marque de fabrique.
A noter que Larquey a su sortir du personnage un peu stéréotypé dans lequel nous avions l’habitude de le voir et de l’applaudir. Ginette Leclerc, de son côté, a tiré meilleur parti que de coutume de ses dons de séductrice et de chatte captivante.
Enfin dans Le Corbeau, comme naguère dans Le dernier des Six, on pourra admirer à plaisir les qualités et l’adresse, la netteté et la bonne tenue scénique de Pierre Fresnay. Ce dernier a laissé pousser sa moustache et, si j’en crois l’oreille inattentive que j’ai pu prêter à la conversation de mes voisines de salles obscures, ce menu changement transforme beaucoup son physique. Qu’importe !... puisque, sous une forme ou une autre, le héros qu’il incarne demeure remarquablement vivant et sympathique.
F.D. "
On reconnaîtra sous ces initiales le médecin François Daudet, fils de Léon Daudet, (dont on connaît l’engagement maurrassien), et petit-fils d’Alphonse... Il tenait chronique cinématographique dans le journal.

Notes

[1Le journal collaborationniste ose titrer en manchette : "La France, la France seule !"

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