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Marx, de la Révolution partielle et de la Révolution radicale

lundi 7 janvier 2019, par René Merle

Ou du prolétariat démiurge

J’ai évoqué dans un article précédent la rupture de 1843 qui incitera le jeune Marx (1818) à fuir l’Allemagne : Quid de Karl Marx ?

Installé donc à Paris en 1843 après avoir fui l’étouffant conformisme prussien, Marx publie en février 1844 avec son (très provisoire) ami Ruge [1] l’unique fascicule des Deutsch-Französiche Jahrbücher ("Annales franco-allemandes").
Son long article « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel », témoigne de la maturation d’une réflexion qui débouchera bientôt sur sa prise de position « communiste ». En voici un extrait significatif.

« Ce qui est, pour l’Allemagne, un rêve utopique, ce n’est pas la révolution radicale, l’émancipation générale et humaine, c’est plutôt la révolution partielle, simplement politique, la révolution qui laisse debout les piliers de la maison.
Sur quoi repose une révolution partielle, simplement politique ? Sur ceci : une fraction de la société bourgeoise s’émancipe et accapare la suprématie générale, une classe déterminée entreprend, en partant de sa situation particulière, l’émancipation générale de la société. Cette classe émancipe la société tout entière, mais uniquement dans l’hypothèse que la société tout entière se trouve dans la situation de cette classe, qu’elle possède donc ou puisse se procurer à sa convenance par exemple l’argent ou la culture.
Il n’est pas de classe de la société bourgeoise qui puisse jouer ce rôle, à moins de faire naître en elle-même et dans la masse un élément d’enthousiasme, où elle fraternise et se confonde avec la société en général, s’identifie avec elle et soit ressentie et reconnue comme le représentant général de cette société, un élément où ses prétentions et ses droits soient en réalité les droits et les prétentions de la société elle-même, où elle soit réellement la tête sociale et le cœur social.

Ce n’est qu’au nom des droits généraux de la société qu’une classe particulière peut revendiquer la suprématie générale. Pour emporter d’assaut cette position émancipatrice et s’assurer l’exploitation politique de toutes les sphères de la société dans l’intérêt de sa propre sphère, l’énergie révolutionnaire et la conscience de sa propre force ne suffisent pas. Pour que la révolution d’un peuple et l’émancipation d’une classe particulière de la société bourgeoise coïncident, pour qu’une classe représente toute la société, il faut, au contraire, que tous les vices de la société soient concentrés dans une autre classe, qu’une classe déterminée soit la classe du scandale général, la personnification de la barrière générale ; il faut qu’une sphère sociale particulière passe pour le crime notoire de toute la société, si bien qu’en s’émancipant de cette sphère on réalise l’émancipation générale. Pour qu’une classe soit par excellence la classe de l’émancipation, il faut inversement qu’une autre classe soit ouvertement la classe de l’asservissement. »

Et cette classe libératrice que le jeune juriste et philosophe ne connaît qu’abstraitement, cette classe démiurge, bien sût, c’est pour Marx le prolétariat. Prédestination métaphysique dont le prolétariat industriel en formation de l’époque (si tat est qu’il ait conscience d’être un prolétariat), confronté à une exploitation féroce, le nez sur la vitre des impératives revendications immédiates, n’était sans doute guère en mesure de s’en sentir investi .

Conséquences immédiates de la proclamation ? Le lectorat de la revue se limitait à quelques Allemands émigrés en France et à quelques correspondants allemands, et l’influence de Marx n’en dépassa pas alors le cercle fort étroit. Il n’empêche. Nous rencontrons là une « catégorie » a priori (ah ces philosophes !), que sa vie durant Marx s’acharnera à nourrir de sens dans sa "critique scientifique" du système capitaliste.

Notes

[1Arnold Ruge, (180), était une figure marquante de la gauche hégélienne

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