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Georges Mounin sur le langage

samedi 11 janvier 2020, par René Merle

Mise en perspective historique du regard sur le langage

Georges Mounin, "Victor Hugo et le langage", Sept poètes et le langage, Gallimard 1992.

"Jusque vers 1800, l’étude du langage, c’est la grammaire d’une part, et la philologie d’autre part (sans parler de la rhétorique, qui serait l’étude du style). Pour la grammaire, il s’agit de décrire non pas le fonctionnement du langage, mais seulement le bon usage du langage. Depuis les Grecs jusqu’à Beauzée, cette attitude à la fois descriptive et prescriptive a sûrement beaucoup enrichi la connaissance que l’homme avait de son langage. La philologie, de son côté, travaille à restituer la lecture la plus exacte possible des textes du passé, surtout grecs et latins. Pour le reste, la spéculation sur le langage, à peu près totalement dépourvue de principes et de méthodes, tourne autour d’un problème insoluble - expliquer l’origine des langues - et d’un problème immense, que la science du temps n’était absolument pas équipée pour aborder : les rapports entre le langage et la pensée.
La mutation dans l’observation des faits de langage est provoquée, entre 1786 et 1816, par l’étude de la langue sanskrite, et la découverte que le latin, le grec, le sanskrit, puis toutes les langues germaniques, slaves et celtiques, sont trop semblables entre elles par la structure pour ne pas dériver d’une source commune, une autre langue plus ancienne aujourd’hui disparue. Cette découverte sera la base d’une grammaire comparative scientifique, œuvre des Schlegel (1808), des Bopp (1816), des Humboldt (1820-1835) et des Schleicher (1850-1867), grâce à laquelle on peut partir à la recherche de la parenté génétique des langues, et, croit-on encore au début, de l’origine des langues. Pendant un siècle (1816-1916), de Bopp à Saussure, le centre de gravité des réflexions sur le langage va se déplacer. De la question : quelle est la nature philosophique ou psychologique du langage ? on passe à la question : comment évolue le langage, comment se transforment les langues, pourquoi changent-elles ? C’est la période où la linguistique va se définir de plus en plus totalement comme une science historique. Ce renversement des intérêts et des points de vue concernant le langage est d’ailleurs inclus dans un mouvement plus vaste au départ, et dont il se rendra peu à peu indépendant : le mouvement de curiosité concernant tout ce qui touche à l’Orient, parce qu’on croit que l’Orient, plus primitif que la Grèce, peut répondre aux questions qu’on se pose au XIXe siècle sur les "origines de l’esprit humain" -, phraséologie par laquelle on entend les origines de la religion, de la philosophie, de la morale, de l’art même. L’un des corollaires essentiels - en Allemagne - de cette recherche (au cours de laquelle on croit découvrir que les langues germaniques sont les plus proches de la Ursprache indo-européenne) est la valorisation franchement nationale et patriotique de toutes les richesses culturelles, qui sont considérées comme créations populaires autochtones : langue, mythologie, épopées anonymes, folklore ; richesses qu’on oppose aux valeurs importées de la culture gréco-latine francisées par le siècle de Louis XIV et par le siècle des Lumières. Exaltation des puissances créatrices du peuple, opposées à celles des écrivains cultivés par l’imitation française, exaltation de la Naturpoesie contre la Kunstpoesie, exaltation des produits de chaque tradition nationale contre ceux de la tradition née de la Renaissance, autant de traits par lesquels ce mouvement, dont est fortement colorée la linguistique proprement dite, fait profondément partie du romantisme allemand, dont le romantisme français restera toujours un reflet très diffracté par un milieu très particulier.
Sur le plan linguistique, cette révolution culturelle dissémine des idées nouvelles (qui ne vont pas toujours sans contradictions). L’idée que tous les idiomes, et non quelques langues privilégiées par leur antiquité ou leur prétendue perfection littéraire, sont dignes d’étude. L’idée que les formes linguistiques parlées (non écrites, non littéraires) que dédaignaient la vieille grammaire et la vieille philologie sous le nom de patois, de dialectes, etc., sont non seulement dignes d’étude, mais sont de précieux documents pour l’histoire de l’évolution des langues. L’idée que les langues bougent, évoluent, se transforment inflexiblement, - et que vouloir les fixer, comme s’en flattait le clacissisme, est une utopie irréalisable, et sans doute contre nature. L’idée aussi que les langues sont des organismes vivants (c’est un des mots clés de la nouvelle discipline dès 1816) dont les lois d’évolution sont semblables à celles qu’on observe dans les sciences naturelles. L’idée enfin que le peuple est le premier et le grand créateur dans la langue, dans les mythes et dans l’art, - qu’il y a des génies nationaux distincts et différents, et des génies propres aux langues différentes exprimant des mentalités différentes (la fameuse Verschiedenheit humboldtienne).
Ce n’est pas ici le lieu d’examiner comment ces idées, soit générales, soit spécifiquement linguistiques, vont passer d’Allemagne en France, à travers Madame de Staël, ou Michelet, ou Quinet, ou Saint-René Taillandier, ou cent mille autres, y compris les articles des revues, des Moniteurs uiversels ou autres Magasins encyclopédiques ou Magasins pittoresques. Le premier problème, et le seul ici, est d’essayer d’apercevoir ce que Hugo a pu connaître ou assimiler de toute cette masse d’idées nouvelles sur le langage."

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