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Minorité nationale ? "Pople prouvençau !", un manifeste politique de 1936

jeudi 12 mars 2020, par René Merle

J’expliquais récemment comment la crise catalane m’incitait à reprendre quelques articles concernant les identités collectives et leur traduction politique.
Et j’ai évoqué à ce sujet la très intelligente utilisation de la dualité identitaire Provence - Nation dans le superbe film de Renoir, La Marseillaise.
Cf. : « La Marseillaise » : Renoir, et la représentation de la méridionalité. Les Fédérés : la différence régionale et l’unité de la nation
En ce qui concerne la Provence, et plus généralement les populations du "Midi" jadis de langue d’Oc (langue occitane), j’ai beaucoup écrit sur ce thème dans mon blog linguistique Archivoc.
En ce qui concerne ces régions, et notamment la Provence où je vis [1], le marqueur identitaire linguistique - en situation totalement diglossique [2], malgré les efforts de Félibrige du XIXe siècle - , n’a jamais été le vecteur d’un mouvement identitaire. Depuis la fin du XVe siècle et l’annexion à la France, les Provençaux n’ont pas ressenti le besoin de se replier sur une organisation politique spécifique. Et ce à la différence des Catalans, dont la langue procède de la même souche romane que la langue d’Oc, langue avec laquelle elle a conservé une étroite familiarité
J’ai souvent voulu essayer pourquoi, et je vous renvoie par exemple sur ce site à ce site à l’article Catalan, occitan, du destin contraire de deux langues sœurs

Mais, l’exception faisant la règle, je donne ici le cas d’une naissance avortée d’organisation politique provençale, au moment du Front populaire qu’elle soutenait : elle considérait les Provençaux comme une minorité nationale qui devait affirmer son autonomie de décision.

Voici un document qui fut « culte » dans le revival occitaniste des années 1970, et que Yves Rouquette fit alors figurer en bonne place dans son manuel de textes occitans pour l’enseignement : un des rares exemples contemporains d’une utilisation politique à l’écrit de la langue d’Oc, du fait d’une organisation politique « nationalitaire provençale ».
L’initiative était en effet exceptionnelle : en 1936, le provençal, encore vivant dans ce milieu rural du centre Var, était parfois employé dans l’oralité politique des réunions publiques ; mais son usage à l’écrit violait un tabou, y compris pour le candidat (et élu) communiste Gaou [1882], lui même orateur occasionnel en provençal. (Sans s’engager autrement, Gaou répondit avec sympathie au démocratique « Partit prouvençau »).
Le texte demeure, comme curiosité pour certains, en nostalgie plus ou moins active pour d’autres… et en objet d’horreur pour les tenants provençalistes du maurrassisme…
Il s’agit donc d’une affiche que les disciples marseillais de l’occitaniste bien connu Charles Camproux, Marseillais lui aussi, [1908], regroupés dans leur tout jeune « Partit prouvençau », avaient éditée à l’occasion des élections législatives de 1936 dans l’arrondissement de Brignoles (Var). Paul Ricard [1909] (oui, c’est bien l’homme du pastis) était président du parti, dont le tendre et vigoureux poète (novateur en matière d’écriture félibréenne !) Georges Reboul [1901] était l’animateur.
On remarquera que, tout occitanistes qu’ils étaient, les disciples de l’occitaniste Camproux sont prudemment demeurés dans le cadre le plus immédiatement perceptible par les agriculteurs et artisans qu’ils voulaient toucher, la Provence, en laissant de côté la vaste Occitanie.
Ce n’est pas faire insulte aux deux hommes que pointer le très faible écho, en son temps, d’un projet nationalitaire antifasciste appuyé sur un généreux fédéralisme européen, vivifié par l’exemple nationalitaire catalan et particulièrement celui de l’indépendantiste « Esquerra republicana ».
Le texte était présenté sans traduction, preuve que le public provençal de l’époque pouvait le recevoir sans difficulté, preuve aussi que les rédacteurs ne voulaient pas en la matière utiliser un français qu’ils maniaient évidemment parfaitement. Je choisis donc de ne pas le traduire. Les lecteurs de ce site ignorant le provençal, et ils sont légion, pourront quand même me semble-t-il s’y retrouver compte tenu de la proximité linguistique. Sinon, je me ferai un plaisir d’envoyer personnellement une traduction à qui le souhaiterait.

Pople Prouvençau !
Regardo que sus 30 Deputa dou Sud-Est de la Franço n’a 26 que soun elegi per tu em’un prougramo poulitique de large prougrès souciau, es-à-dire que lou Pople Prouvençau es francamen demoucratique e soucialiste...
As toutjour vist au Gouvèr de Paris uno majourita reaciounàri... Aquèlo majourita reaciounàri pourrido a sempre gouverna lou Pople provençau...
La Prouvenço es uno MINOURITA NACIOUNALO.
Lou Pople Prouvençau n’a proun de si leissa gouverna pèr lei facisto e lei emperialisto dou Gouvèr de Paris qu’an arrouina la prouducien agricolo dou Miejour de Franço emé sa poulitico coulounialo...
Lou Pople Prouvenau vou plus dou Gouvèr de Paris qu’es pas esta capable d’ourganisa la Pas... e l’Ecounoumio dicho naciounalo...
La Pas de l’Europo es assetado ni sus leis armamen sèns limito, ni sus un semblant de desarmamen, mai bèn sur l’ourganisacien federalo de toutei lei regien ecounoumico e geougrafico e lou respèt de toutei leis ome e de toutei lei raço...
Lou Pople Prouvençau a lou devé, en fouero deis oupinien poulitico catalougado de dreissa lou Front Coumun prouvençau contro lou facisme e l’emperialisme dou Gouvèr de Paris e de toutei lei Capitalo guerriero... que nous mènon à la roueino e à la mouart.
Pèr lou Partit Prouvençau :
Pau RICARD, Présidènt.

Notes

[2Une situation diglossique confronte une langue "haute", langue du pouvoir, de l’administration, de l’enseignement, des "élites", etc. et une langue "basse", abandonnée au peuple, et inévitablement en voie d’extrinction

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