La Seyne sur Mer

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Hommage à Pierre Vidal-Naquet

mercredi 26 août 2020, par René Merle

Au moment où des révisionnistes osent souiller le monument d’Oradour sur Glane, je redonne ici le texte d’accueil à un homme que les pères de ces révisionnistes avaient voué à la mort, qui en réchappa et consacra son existence à la recherche de la vérité et à l’avènement de la justice

"Collège Méditerranéen des Libertés
Toulon 24 février 1999
" Mme Monet, dont Pierre Vidal Naquet a préfacé l’ouvrage « Les Miradors de Vichy », devait dire quelques mots pour introduire notre conférencier. Elle est défaillante pour des raisons de santé, et c’est à moi que revient, au pied levé, ce plaisir et cet honneur.
Bienvenue donc, Pierre Vidal Naquet, je ne dirai pas dans le Var, puisque plusieurs mois par an et de longue date vous êtes varois, mais bienvenue à Toulon. Toulon qui, depuis 1793 et à maintes circonstances jusqu’à aujourd’hui, a pu dans l’imaginaire national représenter la pire réaction, mais Toulon qui a donné aussi l’image, à maintes circonstances encore, de l’engagement citoyen, du républicanisme avancé le plus résolu. Ceci dit pour ne pas désespérer de l’avenir.
Comment vous présenter ? Comment présenter Pierre Vidal Naquet ? Le faire en deux minutes serait quelque peu ridicule, d’autant que la plupart d’entre vous, et particulièrement ceux de ma génération, ceux qui arrivaient à la vie adulte dans les années 50, ont connu et pratiqué l’œuvre de Vidal Naquet. Tout au plus, pour m’en tenir à des publications récentes, je peux renvoyer à l’ouvrage collectif (quatorze auteurs), qui lui consacré, Un historien dans la cité… et aux deux tomes de ses Mémoires.
Quelques mois avant ce que Vidal Naquet appelle la brisure – au printemps 44 l’arrestation et la déportation de ses parents – (Vidal Naquet avait quatorze ans), quelques mois auparavant donc paraissait sous les auspices du gouvernement dit de l’État Français, un ouvrage destiné à la jeunesse scolaire et étudiante, La France de l’Esprit (Paris, Sequana, 1943). Sur la page de garde, on lit cette citation de Philippe Pétain : « Ce sont les forces spirituelles qui mènent le monde ».
Le premier article de ce recueil collectif, censé rassembler la fine fleur de l’intelligentsia française, est signé « Charles Maurras, de l’Académie française ». Maurras salue le renouveau d’une communauté française, « parfois abandonnée à des influences extérieures métèques ou juives » (p.22), renouveau par lequel la France, fille d’Athènes et de Rome, se dégage des miasmes de l’utilitarisme anglo-saxon et de l’égalitarisme bolchévique…
Et en conclusion, René Benjamin « de l’Académie Goncourt » se dit persuadé que dorénavant l’image de la France sera « si simple, si spirituelle, si pleine d’honneur, que le monde qui baigne dans le sang voudra relâcher ses haines pour l’écouter et la regarder » (p.190).
Comment ne pas voir dans cette faille insupportable entre la glorification de l’identité française et l’indicible, l’abominable de ce qui s’est alors abattu sur des dizaines de milliers de nos compatriotes, au nom même de cette identité, comment ne pas voir là le fondement de qui va sous-tendre l’itinéraire de Pierre Vidal Naquet, ce que Primo Levi appelait le devoir de mémoire, cette déposition inlassable devant le tribunal de l’histoire, alors même que tant et tant se bouchent les oreilles et détournent les yeux.
Dans les années 1956-1958, quand ceux qui ont été élus pour faire la paix font la guerre, quand l’attachement à la grande République (dont les départements vont alors de Dunkerque à Tamanrasset) justifie la pire des répressions, quand monte le flot de la vague poujadiste puis fascisante, quand bien peu rompent le silence, Vidal Naquet s’engage, et doublement.
Cet inconnu qui n’a pas trente ans est de ceux qui secouent la conscience nationale sur la problème de la répression et de la torture. Et, dans le même temps, il aborde l’histoire de la Grèce antique, et il l’aborde par la question des marges, des entre-deux, des frontières mouvantes à partir desquelles peut se redessiner le partage des incertitudes et des vérités.
Depuis, dans une activité multiforme, Vidal Naquet n’a cessé de poser la question de la Vérité.
L’Historien, comme le dit Vernant, n’est pas un magistrat qui prononce le verdict. L’historien, comme l’est Vidal Naquet, est le juge d’instruction qui soumet les pièces du dossier à notre responsabilité, responsabilité citoyenne et responsabilité éthique.
Je lui laisse maintenant la parole."

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