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« Héritage identitaire provençal » et défense de la démocratie…

mardi 4 février 2020, par René Merle

Quand le RN (ex FN) fait arme de la provençalité



Amis toulonnais, comme vous peut-être, je viens de recevoir du candidat RN à la mairie de Toulon, un bristol de vœux avec pour tout potage quatre vers de la "Coupo santo", du poète de Maillane. Petit clin d’œil au RCT [1] et gros clin d’œil à Maurras ? J’aime bien parler provençal avec les rares qui le parlent encore, mais qu’on ne nous refasse pas le coup de la mairie FN avec l’identité provençale de souche, Raimu et patin coufin. Et, partant, au nom de la défense de la démocratie contre le FN, le coup de la condamnation de tout ce qui se réclame de la provençalité.
À ce propos, je redonne ici un article déjà vieux de neuf ans, où je mettais là dessus les points sur les "i" à ma façon.
Article publié sur le Forum de l’Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines :

"Je viens de lire avec intérêt le dernier numéro du Magazine Littéraire, spécial Les écrivains de la Méditerranée (n°498, juin 2010), et le billet consacré aux dix ans de la revue marseillaise, au beau titre camusien, La pensée de Midi. Cette revue, on le sait, poursuit un indispensable questionnement sur les polyphonies culturelles de la Méditerranée : souhaitons-lui bon anniversaire et longue vie.
J’ai cependant été surpris par l’entame du billet : « Notre premier numéro a été écrit alors que le Front National tenait plusieurs municipalités revendiquant un héritage identitaire provençal ». Le lecteur doit-il supposer que le sentiment identitaire provençal participe de la poussée électorale du F.N dans notre région ?
Si tel était le cas, le propos ne laisserait pas d’étonner.
Certes, le Front National a cru bon d’utiliser parfois le drapeau provençal, et, plus rarement, la culture et la « langue provençale ». Mais en soi la chose n’a rien d’original. Cet héritage est assumé par nombre de collectivités locales et départementales : panneaux indicateurs en provençal à l’entrée des localités, noms de rues bilingues, articles en provençal dans les bulletins municipaux ou départementaux. Le drapeau provençal « sang et or » flotte souvent au fronton des édifices publics. Des hommes politiques de tous bords ne dédaignent pas d’entonner la « Coupo santo » félibréenne. Et même d’aucuns, hélas, y compris à la tête de la Région, ne cachent pas leur sympathie pour un groupe d’activistes provençalistes dont l’ostracisme vise autant le « pouvoir parisien jacobin » que les « Occitans » de l’autre côté du Rhône… « L’originalité » du F.N, on l’a vu par exemple avec l’affaire Chateauvallon à Toulon, était de poser « la culture provençale » ( ?) en antidote à une world culture supposée destructrice des valeurs nationales…
On peut cependant s’interroger sur les retombées de cet intérêt identitaire. Les clins d’œil au « sang et or » sont-ils électoralement payants ? On peut en douter. Tout comme la jeunesse abandonne aujourd’hui l’accent méridional, le « peuple provençal », dans sa masse, a depuis longtemps abandonné, sans états d’âme, sa langue ancestrale. D’ailleurs, peut-on encore parler de sentiment identitaire hérité, alors que nombre d’habitants, une majorité sans doute, ne sont pas nés dans la région, ou, s’ils y sont nés, sont enfants de parents « importés » ? La Provence est depuis longtemps une terre grandement ouverte aux vagues d’immigration. Les plus récentes sont venues d’Afrique après les indépendances du Maghreb et à cause d’elles : arrivée (contrainte et forcée) des Français d’Algérie, flot continu (et volontaire) de l’immigration maghrébine. À ces deux immigrations dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne sont pas a priori consensuelles, s’ajoute une immigration héliotropique d’Outre Loire, sociologiquement partagée : Rmistes et chômeurs d’une part, cadres et retraités aisés de l’autre. Il serait bien innocent de penser que le Front National n’a pas trouvé une partie de ses électeurs parmi ces « néo-Provençaux ». Tout comme il serait délirant de penser que les « Provençaux de souche » se sont rendus aux urnes au son du galoubet et du tambourin, le bulletin F.N en main…
Pourquoi alors, dans certains milieux qui se veulent intellectuels, cette insistance à lier poussée du F.N et sentiment identitaire provençal ? Pourquoi, nolens volens, insister sur ce lien présumé coupable ?
Loin de moi l’idée que la pensée des fondateurs de la revue puisse être réduite aux ethnotypes caricaturaux qui, de Charlie Hebdo aux Belles Âmes du VI° arrondissement, accompagnèrent en 1995 l’élection de quatre municipalités Front National en Provence (Marignane, Orange, Toulon, Vitrolles). Ah, quelles plumes, quels documentaristes nous rappelleront les descentes vengeresses sur le Sud de nos « antifascistes » parisiens, prompts à donner des leçons aux Beaufs provençaux fourvoyés…
Il n’en demeure pas moins que le propos, offert à nouveau en ce printemps 2010 à l’imaginaire national français, participe de la même donne idéologique que ces caricatures : à l’ouverture au monde (en l’occurrence à la Méditerranée pour la revue), on oppose la crispation provençaliste, enfermement identitaire, matrice du rejet de l’Autre, qui fait le lit du Front National…
Cette dichotomie interroge d’autant plus que ses tenants ne refusent pas « d’être de quelque part ». C’est de Marseille que naît leur ouverture à la Méditerranée : Marseille, ville de séculaires métissages, Marseille interface entre le Maghreb et la France, Marseille bariolée mais consensuelle grâce au foot et au rap… Une vision qui conforte autant les libertaires, chantres d’une cité originale et rebelle, que les notables décidés à revaloriser l’image bien péjorée de leur apanage]...
Ainsi, polar, cinéma et médiatisation aidant, s’est cristallisée l’image d’un isolat marseillais généreux et intégrateur, face à des Provençaux confits en xénophobie. Attention, lisons bien « Provençaux » et non « Provence », car, redécouverte à travers Camus, grand lecteur de Char, la Provence, terre dure et solaire, génératrice de gravité, à la limite ne mérite guère ses habitants bouffons.

Si ces points de vue à l’emporte-pièce ne cachaient pas une question bien plus importante, il conviendrait sans doute de les ignorer, en laissant les voyageurs du week-end prolongé se tremper dans l’exotisme intérieur de Marseille et la piscine du Sofitel.
Car la vraie question est de savoir pourquoi tant d’électeurs de Provence accordent leur confiance au Front National. La réponse n’est certainement pas isolable de la donne nationale.
Depuis longtemps, le Front obtient des scores importants à l’Est de l’Hexagone, (de la Provence à la Champagne et à l’Alsace, en passant par le couloir rhodanien et la Bourgogne, jusqu’à l’Alsace), et au Nord (région parisienne, Picardie, Nord Pas de Calais)… Et dorénavant, le Front grignote un peu partout, y compris dans des zones rurales où l’on n’a jamais vu l’ombre d’un Maghrébin, mais où l’on regarde la télévision…
Dans ce phénomène désormais national, quelle est donc l’originalité de la région provençale, et plus largement, de la façade méditerranéenne de Nice à Perpignan ?
Je ne changerai pas un mot de ce que j’écrivais à ce propos dans Libération en 1998. Le vote pour la droite extrême est ici bien antérieur à l’apparition du Front National. Tixier Vignancour obtient en 1965 des chiffres fort supérieurs à sa moyenne nationale : aux survivances de la vieille droite maurrassienne s’est ajouté de façon décisive l’apport « Algérie française ». Et, s’il faut remonter plus loin, comment ne pas évoquer la poussée sabianiste dont Marseille fut le support… Dans tous ces épisodes s’était déjà affirmée, d’une façon originale par rapport à d’autres régions, l’osmose entre la droite extrême et l’extrême droite. Cette osmose ne sera pas démentie avec l’apparition du Front National, à partir des années 1970, à qui très précocement Marseille donnera des scores impressionnants.
Faut-il rappeler qu’en 1986 le premier président du conseil régional élu au suffrage universel direct, l’UDF Jean-Claude Gaudin, gèrera ce conseil avec le Front, qui obtiendra plusieurs vice-présidences. Et qu’aux législatives de 1988, cette même UDF passera à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône des accords de désistement réciproque avec le Front national…
La « droite nationale » s’est depuis quelque peu reprise, quitte à se poser en recours contre le Front, comme on l’a vu lors des élections municipales de 2001, notamment à Toulon. Mais l’influence électorale du Front, désormais légitimé, et plus largement celle de ses idées, ne se sont pas démenties. C’est que, la crise aidant, c’est toute une partie de la population qui a basculé dans une désespérance sociale tournée contre l’Autre, en l’occurrence le Maghrébin.
On dit souvent à juste titre que la télévision façonne la vision du monde du plus grand nombre. Mais en tout cas on ne peut accuser cette télévision de diffuser une idéologie du rejet de l’Autre. La banalisation du sentiment anti-arabe et « anti-racaille », le sentiment de « ne plus être chez soi », que l’on peut constater partout, notamment chez des fils de l’immigration italienne et espagnole, et même chez des personnes éduquées dans « l’internationalisme prolétarien », est un exemple remarquable de la diffusion « spontanée » d’une idéologie, à travers la réalité quotidienne et la réalité fantasmée.
Certes, la crispation provençaliste peut pour certains exprimer au mieux ce sentiment : « on n’est plus chez soi en Provence »… Mais à l’évidence, c’est dans la dimension nationale qu’il se justifie : « on n’est plus chez soi en France ». Le vote FN en Provence se place sous l’égide de la flamme tricolore, bien plus que sous la flamme « sang et or ». En témoigne, pour l’heure en tous cas, le bien modeste résultat des dissidents du FN regroupés dans la Ligue Sud.
Dans ces conditions, il serait suicidaire que l’ouverture à la Méditerranée et au monde des Étonnants Voyageurs puisse apparaître comme une incapacité à prendre en compte la dimension nationale, voire comme son abandon. Il serait suicidaire que le drapeau « black blanc beur » remplace un drapeau tricolore abandonné aux fondus du foot et aux nostalgiques de l’Algérie française.
À cet égard, le travail citoyen poursuivi depuis 1997 par l’Association 1851 pour la mémoire de la résistance républicaine au coup d’État de 1851, résistance qui fut grandement provençale, a mis en valeur un autre héritage provençal : celui de l’attachement à la République démocratique et sociale. On ne peut pas dire que cette entreprise ait suscité beaucoup d’intérêt chez nos « élites » culturelles régionales « ouvertes au monde ». Par contre, l’accueil fait à ses activités par nombre de groupements locaux provençalistes et occitanistes a montré que l’intérêt pour les spécificités linguistiques et culturelles régionales n’était pas antinomique de l’engagement citoyen.

René Merle
Cofondateur de l’Association 1851 pour la mémoire de la résistance républicaine au coup d’État de 1851"

Notes

[1Avant chaque match sur le terrain du Rugby Club Toulonnais est chantée la Coupe santo

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