La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > France 1914-1945 > Hommage à Gustave Rouanet

Hommage à Gustave Rouanet

samedi 22 décembre 2018, par René Merle

Dans la tradition robespierriste

La Nouvelle revue socialiste (Parti socialiste SFIO) publie en 1927 l’hommage de l’historien Albert Mathiez à Gustave Rouanet, 1855-1927, ardent militant socialiste, journaliste, directeur de la Revue socialiste fondée par Benoît Malon, député socialiste de la Seine en 1893, et réélu jusqu’en 1910, battu ensuite en 1910, 1914, 1919 et 1924, socialiste SFIO jusqu’à sa mort.

ROUANET, Historien de la Révolution française (Discours prononcé sur sa tombe)
Citoyennes et Citoyens,
Permettez-moi d’apporter à mon vieil ami Gustave Rouanet l’hommage reconnaissant de la Société des Etudes Robespierristes. Il a participé à sa fondation. Il en fut le vice-président pendant de longues années. Il collabora activement et de façon remarquable à ses publications. Il nous prêta en toute occasion le concours le plus dévoué. Si notre œuvre a pu durer depuis vingt ans déjà, si elle n’a peut-être pas été inutile au progrès de la science historique comme à l’éducation des générations présentes, si elle a dissipé bien des calomnies et rectifié bien des légendes, c’est à Gustave Rouanet plus qu’à tout autre qu’elle le doit.
Alors que le prolétariat, écrasé par l’échec des journées de juin 1848 d’abord, de la Commune ensuite, semblait s’être détaché en bloc de la grande tradition de la Révolution française qui lui était représentée comme une tradition exclusivement bourgeoise par des adeptes formalistes et mal instruits d’un marxisme plus marxiste que Marx, alors que se perdait tous les jours la leçon et l’exemple du babouvisme héritier de Robespierre, alors que disparaissaient l’une après l’autre les vieilles barbes de 48 ironisées, alors qu’il était de mode de n’admirer dans la Terreur que l’hébertisme qui fut essentiellement un militarisme tapageur et impérialiste, alors qu’on méconnaissait, quand on ne l’insultait pas, le grand homme d’Etat qui fut, durant les cinq années montantes de la Révolution le guide, le chef et l’âme, de ce peuple des paysans, des artisans et des ouvriers que la bourgeoisie désignait sous le nom de la Sans-Culotterie, alors que des plumes socialistes elles-mêmes poussaient le paradoxe et l’ingratitude jusqu’à caricaturer sous les traits d’un fanatique rétrograde le précurseur authentique de la démocratie sociale, l’apôtre du suffrage universel, l’auteur de cette Déclaration des droits qui fut le bréviaire de toutes les générations démocratiques de la première moitié du XIXe siècle, alors que les violences d’un anticléricalisme verbal masquaient trop souvent le vide de programme économique et social, quand le vaincu de thermidor, pour tout dire, était renié par les descendants des travailleurs qu’il avait, pour la première fois dans l’histoire, élevés à l’existence politique et auxquels il avait donné sa vie, seul ou presque dans le parti socialiste, Gustave Rouanet, gardien de la flamme qu’il avait recueillie au foyer familial, protestait avec tristesse et fermeté contre la commune injustice et l’universel égarement.
Il avait entendu son père, un artisan languedocien victime du Deux Décembre, ne prononcer qu’avec respect le nom de Robespierre. Pour les générations républicaines de l’époque héroïque, le nom de Robespierre était un nom sacré. Rouanet ne pouvait croire que les fils des révolutionnaires s’étaient trompés.
On a dit légèrement, hier encore, qu’il « professait un robespierrisme fanatique qu’il poussait jusqu’à la tendresse. » Que Rouanet eût l’âme tendre, qu’il mît tout son cœur dans ses convictions et celles-ci au service de la justice sociale, ce fut son honneur ! Mais c’est bien mal le connaître, c’est faire à sa mémoire la plus grande injustice que d’insinuer que ses convictions robespierristes n’étaient que l’effet de la tradition vu d’un engouement irraisonné.
Rouanet possédait de la Révolution française une connaissance précise, complète et critique. S’il admirait Robespierre, son admiration pouvait fournir ses raisons et ses preuves. Elle n’avait rien d’une complaisance a priori. Sa lecture était immense et, comme il avait une mémoire d’une sûreté prodigieuse il retenait des faits, des détails, des mots qui avaient échappé aux historiens professionnels eux-mêmes. Instruit par la vie et par la politique plus que par l’école, il s’était fait pour l’exploration des textes historiques, à l’aide des seules lumières de sa vive intelligence et de son bon sens naturel, une méthode des plus rigoureuses.
J’en eus du premier coup la révélation quand, ayant publié, il y a 17 ans, un livre sur le Club des Cordeliers et son rôle dans le mouvement républicain après Varennes, Rouanet, dans un article d’une pénétration aiguë et aisée, ajouta à mes recherches des prévisions et des arguments complémentaires très dignes d’attention. [« Danton », Annales révolutionnaires, 1910, t. III]
La monde historique admira, ce n’est pas trop dire, la longue, minutieuse et formidable critique à laquelle il soumit la publication faite par M. Houtin des journaux inédits des abbés Thibault et Coster sur les séances du clergé aux Etats généraux de 1789. Un article comme celui-là suffirait à établir la réputation d’un érudit. Ce ne fut pas une exception dans l’œuvre historique de Rouanet, bien au contraire. Cette œuvre, qui n’est pas connue comme elle devrait l’être, sans doute parce que l’activité politique de son auteur l’a reléguée au second plan, cette œuvre, qui est considérable, restera, j’en ai la conviction. Les dix articles qu’il a écrits pour notre revue, de 1916 à 1919, sur les débuts de Robespierre et la Constituante ne se distinguent pas seulement par une documentation merveilleuse de nouveauté et de richesse, ils témoignent d’une familiarité prolongée avec tout le personnel politique de l’époque. Inspirés du seul souci de la vérité, ils sont vraiment d’un maître. Si on les réunissait en volume, ils connaîtraient le succès. En attendant, ils dissiperont pour les érudits une foule d’erreurs et de faussetés que répètent de confiance les journalistes qui ne vont pas aux sources. Ils prouvent lumineusement que le robespierrisme de Rouanet reposait sur les bases les plus solides.
Je l’ai vu travailler aux archives et à la Bibliothèque nationale. Il était d’une conscience scrupuleuse. Il n’affirmait rien, sans s’être entouré de tous les éléments possibles d’information. Il passait de longues heures à revoir plusieurs fois les dossiers déjà consultés, il les dépouillait dans le détail le plus menu. Il n’était jamais satisfait de ses travaux. Il les reprenait vingt fois. La plus petite lacune à combler, le plus minuscule point d’interrogation à résoudre, l’arrêtaient dans sa rédaction. Modeste comme les vrais savants, il se demandait sans cesse s’il ne s’était pas trompé. Il cherchait la vérité avec une bonne foi, une patience, une infinité, une candeur qui imposaient le respect. Combien de fois ne m’a-t-il pas fait lire ses manuscrits avant d’oser les envoyer à l’imprimerie ? Et ce n’est pas des compliments qu’il demandait, mais toujours des critiques.
Dans les derniers temps, quand l’ingratitude des élections lui eut fait des loisirs, il se consacra de plus en plus à l’histoire. Il laisse manuscrite une œuvre en deux volumes qui sera très remarquée quand elle verra le jour. C’est une histoire toute nouvelle de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Il ne s’est pas borné pour la préparer à fouiller en tous sens les dépôts français, il a fait le voyage de Vienne pour vérifier sur les originaux la correspondance de la reine et de l’ambassadeur d’Autriche Mercy-Argenteau, et il a rapporté de ce voyage une moisson abondante. Il est mort hélas ! avant d’avoir pu faire paraître cette œuvre capitale, dont il était justement fier. Nous tiendrons à honneur de la publier.
Vous comprenez maintenant, citoyens, toute l’étendue de la perte qu’a faite notre société historique en perdant Rouanet.
Mais je serais vraiment trop incomplet si je ne songeais pas au nombre des services éminents qu’il a rendus à notre cause, l’influence, discrète, mais singulièrement efficace, qu’il a exercée sur la composition de l’histoire de la Révolution du grand Jaurès.
Rouanet nous a dit lui-même, dans le noble et émouvant discours qu’il prononça à Arras, le 14 octobre 1923, devant la maison de Robespierre, sur le mur de laquelle notre société venait de faire placer une modeste plaque commémorative, il nous a dit comment Jaurès se dépouilla peu à peu de ses préjugés anti-robespierristes au fur et à mesure qu’il prenait connaissance des documents qu’il lui mettait sous les yeux. Il nous a fait revivre la scène inoubliable dans laquelle Jaurès se déclara convaincu. C’était dans une chambre d’auberge à Carmaux, un jour de grève. Jaurès avait jeté sur le papier, de sa large écriture, la page brûlante où il venait de magnifier le rôle de Robespierre au moment le plus critique du terrible été de 1793.
Il commença par lire à Rouanet, de sa voix chaude et pénétrante, la fameuse page dans laquelle Babeuf a exprimé son jugement sur Robespierre : « …Nous ne sommes que les seconds Gracques de la Révolution française ; nous n’innovons rien…, nous ne faisons que succéder à de premiers généreux défenseurs du peuple qui, avant nous, avaient marqué le même but de justice et de bonheur que le peuple doit atteindre… Le Robespierrisme, c’est la démocratie et ces deux mots sont parfaitement identiques… » Puis Jaurès tendit à Rouanet la grande feuille sur laquelle il venait de jeter sa propre pensée. L’encre en était encore humide et Rouanet lut avec émotion : « Il est impossible de développer ce grand drame sans s’y mêler. On va réveillant les morts, et, à peine réveillés, ils vous imposent la loi de la vie, la loi étroite du choix, de la préférence, du combat, du parti pris, de l’âpre et nécessaire exclusion. Avec qui es-tu ? Avec qui viens tu combattre et contre qui ?
Michelet a fait une réponse illusoire : « je siégerais entre Cambon et Carnot, je ne serais pas jacobin, mais montagnard ». C’est un échappatoire… Si grands qu’ils aient été, Cambon et Carnot ont été des administrateurs, non des gouvernants. Ils ont été des effets. Robespierre était une cause ! Je ne veux pas faire à tous ces combattants qui m’interpellent une réponse évasive, hypocrite et poltronne. Je leur dis : ici, sous ce soleil de juin 93 qui échauffe notre âpre bataille, je suis avec Robespierre et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux jacobins !
Je suis avec lui parce qu’il est à ce moment toute l’ampleur de la Révolution, parce que la démocratie est pour Robespierre à la fois le but et le moyen, le but, parce qu’il tend à rendre possible l’application d’une Constitution avec qui la démocratie s’exprime, le moyen puisque c’est avec toute la force révolutionnaire nationale concentrée, mais non mutilée qu’il veut accabler l’ennemi. Hors là le reste est secte… »
Citoyens, après qu’il nous eut rappelé cette belle page, Rouanet termina son discours d’Arras en unissant Robespierre et Jaurès « dans une commune pensée de gratitude et de dévouement à la démocratie sociale pour laquelle ils ont donné leur vie tous les deux. »
Laissez-moi, de mon côté, associer Gustave Rouanet à l’hommage ému et si sincère qu’il rendait à ces deux grands morts.
On vous a dit tout à l’heure ce que Rouanet a été dans le combat social aux côtés de Jaurès. J’ai essayé de vous apprendre ce qu’il a fait à nos côtés dans le domaine historique pour la grande mémoire de Robespierre. Il a droit, il me semble, à une place de choix dans ce Panthéon que les humbles triomphants élèveront bien un jour à ceux qui furent toute leur vie leurs bons serviteurs convaincus et désintéressés.
Le deuil cruel des siens est le deuil de toute notre grande famille populaire.
Adieu, ami Rouanet, adieu ! Tu as bien rempli ta journée, tu peux dormir en paix !
A. MATHIEZ, Professeur à la Sorbonne. »

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP