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Victor Gelu, "Marseille, tu n’es plus ma mère !". Le bouleversement de Marseille. Contre l’urbanisme sauvage et la spéculation
vendredi 19 mai 2023, par
J’ai cité, à propos des événements de juin 1848 à Marseille, des passages des Mémoires du chansonnier marseillais Victor Gelu.
Dans ces Mémoires, Victor Gelu exprime souvent son haut-le-cœur devant les mutations que connut Marseille sous la Monarchie de Juillet : le développement du port, l’industrialisation, et leur corollaire, l’urbanisation sauvage. Voici un de ses cris les plus violents :
En 1851, en quête d’une habitation dans le quartier périphérique de Saint-Giniez, il est tenté par deux domaines voisins.
"Ces deux habitations agro-citadines étaient l’une et l’autre également bien exposées, bien divisées, bien aménagées, bien larges, bien propres, bien agréables, bien riantes. Toutes deux elles étaient pourvues d’eaux abondantes ; toutes deux elles avaient une terrasse spacieuse, plantée de hauts sycomores et de superbes oliviers qui donnaient un ombrage fort rare dans cet aride quartier ; toutes deux enfin elles comprenaient un magnifique jardin fruitier en plein rapport de cent mètres de longueur sur quatre-vingt de largeur. C’eût été un vrai délice d’y fixer son domicile il y a quelque quarante ans. Mais en 1851 on sentait que la bande noire avait déjà les griffes ouvertes pour saisir et déchirer cette proie. Les propriétaires, gâtés par les propositions journalières des courtiers et des morceleurs, et ne pensant plus qu’à vendre demandaient des prix de location fabuleux, des trois et des quatre mille francs pour la saison d’été seulement. [...] Un ou deux ans plus tard, ces terrains étaient divisés et vendus par lots comme emplacements à bâtir. Depuis que notre ville a pris une extension aussi rapide que démesurée, il en est ainsi que tous les points de son territoire. C’est le progrès, dit-on. La frénésie du lucre, oui ; le progrès, non ! La vue de ces campagnes naguère si riantes, aujourd’hui éventrées sans nécessité par les vandales du brocantage immobilier, pour faire place le plus souvent à des fondrières méphitiques, à des fabriques malsaines, à de misérables cabanons de voyoux (sic), m’a toujours serré le cœur. Plus je vais, plus cette émotion est douloureuse à mon âme. Ce n’est certes point la rancune de l’homme mûr contre une transformation qui le chagrine parce qu’elle tourne forcément ses pensées vers l’avenir, vers la mort. Je ne suis point le vieillard laudator temporis acti par manie sénile, non ! À l’âge de douze ans je pensais déjà là-dessus comme j’y pense à cinquante ans. Le spectacle navrant de nos dix mille bastides ainsi dévastées à plaisir, me donne une idée de l’immense désolation de l’Agro-Romano, et je maudis la civilisation destructive (sic), ainsi que les spéculateurs, qui gâtent de gaîté de cœur l’œuvre de la nature et de nos pères, qui sèment le sel sur nos Edens de plaisance et sur nos vergers aux fruits si exquis pour leur substituer d’immondes échoppes ou de puants laboratoires de produits chimiques ! Destruam et œdificabo ! disent ces avides agioteurs du Nord [1], qui, ne connaissant rien de nos plaisirs, de nos besoins, de notre climat, veulent nous imposer leurs idées, pour amasser des millions ! Ils détruisent ; mais qu’est-ce qu’ils édifient ? Ils raseront la montagne au nord de notre vieux port [2], cette barrière naturelle qui nous garantit des ravages du vent de nord-ouest ; et, cette barrière abattue, toute la plaine au sud de Marseille sera plus maltraitée par le mistral que ne le sont les déserts de la Crau d’Arles ! Ils parlent sans sourciller de combler notre vieux Lacydon, une des merveilles de la Méditerranée, en y jetant les déblais des collines des Moulins et des Grands-Carmes ! Ensuite ils vendront par lots comme emplacements à bâtir ces terrains conquis sur le passé ; et puis ils feront élever quelques maisons soi-disant modèles, bien massives, bien inhabitables ! [...] Et notre patrie toute entière ne sera plus qu’une immense Fouen dei ven ! Arrière, juifs maudits [3] ! Allez bouleverser jusqu’aux entrailles le sol de vos brumeuses cités du Nord [4] ! Laissez-nous au moins quelques reliques de nos vieux souvenirs !
Ô Marseille de mon jeune âge, où es-tu ? Qu’as-tu fait des allures modestes, des mœurs patriarcales, du langage coloré, des vêtements simples, mais pittoresques, des sentiments honnêtes, de la rude sincérité de tes enfants, mes contemporains ? Tu as même perdu ta structure primitive ! Où sont ces plages, sur le sable desquelles je venais cabrioler sous le soleil de la canicule ? Où sont ces anses, ces bassins aux eaux tranquilles, dans lesquelles sans rien craindre des fureurs de la tempête, nous venions nous ébattre des journées entières, comme une bande de joyeux tritons, avec la foule de mes petits camarades ? Plages, bassins et anses sont à présent enfermées à plus d’un kilomètre dans l’intérieur des terres dont on les a comblés [5]. Sur la croûte artificielle des chaussées qui les recouvrent, je vois des usines colossales, des entrepôts incommensurables, des gares de voies ferrées [...]
Dans le paragraphe qui suit sur le manuscrit, passage raturé, on peut lire :
"Tes montagnes ont disparu sous l’aiguille du mineur et sous la pioche du terrassier ! On a voulu te faire belle ! Maintenant, que les étrangers t’admirent ! Quant à moi, tu n’es plus ma mère, je ne te reconnais plus ! [...] Eh ! pourquoi admirerais-je, ô Marseille ! moi, vieil enfant de ta vieille bourgade, ces embellissements douteux qui ont dénaturé ton aspect ! Je regrette jusqu’à l’herbe qui poussait dans tes rues quand j’allais à l’école d’un sou ! Depuis que le gaz infect [6] a détruit tout germe végétal en ton sein, ô Marseille ! Tu n’es plus ma mère !"
[1] Conscience justement répandue alors que les capitaux de la transformation de la ville ne sont pas autochtones
[2] De nombreux projets vont alors en ce sens, et notamment celui qui aboutira quelques années plus tard du percement de la Rue Impériale
[3] Antisémitisme hélas commun, nourri par la participation active des banques, Rotschild, Fould, Pereire, à la "modernisation"
[4] Que l’on n’imagine pas un Gelu vrillé sur son Midi. Il a vécu à Lyon, et à Paris
[5] Tout le littoral au nord immédiat du Vieux Port
[6] Le gaz d’éclairage : Gelu lui a dédié quelques années auparavant une chanson provençale vengeresse