La Seyne sur Mer

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"L’Atlantide, une histoire du communisme", par Marcel Trillat et Maurice Failevic.

jeudi 24 septembre 2020, par René Merle

Analyse et discussions

Marcel Trillat vient de décéder.
Je ne peux que me retrouver dans l’hommage présidentiel :
Élysée Trillat.
Hommage dont on aimerait que la Présidence tire des conséquences pratiques. On peut certes toujours rêver, mais si le Président peut remercier celui ou celle qui lui a prêté sa plume, il est clair que Trillat n’a pas sa place dans le Paradis des Premiers de cordée.
En hommage personnel, je redonne ici un article de 2012 :

"Dédié à toutes mes "copines" et mes "copains" (c’est ainsi qu’on se désignait : "c’est un copain") de cette Atlantide éclatée, copains oublieux ou résignés, fatalistes ou combatifs, et souvent tout cela à la fois, ce billet qui n’a aucune prétention de faire le point sur la situation, mais seulement de donner un point de vue. Je sais par avance que les combatifs me diront : "arrête de te regarder le nombril, et rends toi utile, milite dans notre organisation", et que les résignés me diront : "À quoi bon remuer de vieilles histoires, qui ne veulent plus rien dire aujourd’hui pour des jeunes de vingt ans", que les opportunistes me diront : "et si on créait un nouveau courant au P.S ?".. Et mes amis libertaires se contenteront de sourire de ces bouffées de nostalgie : "Qu’allais-tu faire dans cette galère ?"...

Atlantide, une histoire du communisme, par Marcel Trillat et Maurice Failevic.
La cassette dormait depuis son enregistrement, le 31 mars 2011, sans que je me hasarde à la visionner (eh oui, catégorie Sénior ++, j’en suis toujours aux cassettes).
J’avais failli aller découvrir le film au festival d’Avignon, en juillet 2010, sur la foi de la présentation des "Amis de l’Humanité", qui organisaient la projection, présentation qui, ma foi, en disait déjà beaucoup :

"C’est une tentative de décryptage d’une énigme historique, l’expérience communiste  : 1917-1991. Une cause exaltante d’ampleur planétaire qui a mobilisé des millions d’opprimés en révolte et d’hommes et de femmes qui rêvaient d’un monde plus juste et plus solidaire.
Une entreprise paradoxale engagée dans des conditions défavorables puis dévoyée par le stalinisme sans cesser malgré tout, pendant trois quarts de siècle, de susciter d’immenses espérances, de nourrir d’innombrables combats pour les plus justes causes. Avant de s’effondrer en quelques années comme un château de cartes.

Ils étaient courageux, sectaires, dévoués, généreux, naïfs, d’une bonne foi inébranlable, d’une mauvaise foi désarmante. Ils alliaient un esprit critique redoutable à une crédulité quasi religieuse. Ils étaient enthousiastes, solidaires, désintéressés, l’intérêt collectif était leur évangile, mais ils étaient incapables de se remettre en cause, persuadés d’avoir toujours raison. Ils aimaient passionnément leur patrie et ils l’ont prouvé, au prix de leur sang, mais ils chérissaient une autre patrie, celle du prétendu « socialisme », eldorado lointain dont ils refusaient obstinément d’admettre les erreurs et les horreurs. Ils étaient les ennemis jurés de toutes les injustices, sauf celles, monstrueuses pourtant, dont se rendaient coupables leurs « partis frères » au pouvoir...
C’étaient les communistes, les cocos, les communards, les bolchos, les rouges. Ils formaient presque, à l’intérieur de la société française, une contre-société, avec ses propres valeurs, ses rites, ses fêtes, ses hiérarchies, ses idéaux. Ils étaient incontournables. On les adorait, on les haïssait mais on se déterminait par rapport à eux.

L’histoire n’est pas finie.
Le capitalisme triomphant n’en est pas devenu pour autant un modèle d’humanisme, au contraire. Alors que s’affichent plus cyniquement que jamais les superprofits d’une minorité, le chômage, la précarité, la misère accablent le plus grand nombre. Les communistes n’ont plus la force ni la crédibilité nécessaire pour défendre les opprimés et pour leur faire espérer un monde meilleur. Et pourtant au moment même où ils ont presque disparu du paysage politique, la gigantesque crise économique qui déstabilise le capitalisme mondial semble leur donner raison.
Ce gigantesque fiasco, ce désastre dont les communistes et surtout leurs dirigeants sont en partie responsables, hantera longtemps encore la société française. Le moment est sans doute venu de faire le bilan de cette aventure humaine qui traverse le xxe siècle."

En définitive, je ne me suis pas résolu à faire le déplacement d’Avignon. Le film devant passer sur France Télévision en 2011, j’ai préféré attendre.
Le 31 mars, le film en deux parties était diffusé à 22 h 50 et à 0 h 10. De quoi décourager les meilleures intentions. Donc, enregistrement.
Mais je n’ai pas regardé la cassette le lendemain. Ni ensuite. C’était un peu comme une de ces visites que l’on doit rendre, mais que l’on retarde par crainte de se retrouver en face de quelqu’un qu’on a beaucoup aimé, avec lequel on s’est beaucoup heurté, et auquel on n’a jamais cessé de penser...
J’avais du mal à replonger dans ces temps d’implication totale, (que je ne renie en rien), à raviver les vieilles cicatrices. Aucune envie de tirer sur l’ambulance non plus, et encore moins, comme tant et tant, de cracher dans la soupe. Je suis né dans un milieu communiste, j’ai adhéré en 1953, et je suis parti sur la pointe des pieds après la rupture du programme commun. Communiste sans carte désormais, mais toujours communiste de cœur, à ma façon, avec un psychosoma soulagé d’échapper aux querelles de chapelles, majoritaires, rénovateurs, reconstructeurs, identitaires, etc., etc., envenimées par de clochemerlesques querelles locales...
Mais je savais qu’il faudrait se décider à visionner... Avant de me décider, j’ai un peu regardé, sur le Net, ce qu’en disaient les sites qui me semblaient pouvoir refléter les avis, sans doute bien divers, de mes amis et relations, avec lesquels je ne m’étais pas encore risqué à parler du film.
Avec la lecture du propos des "Amis de l’Humanité, j’avais déjà, à quelque chose près, l’avis du P.C.F. "officiel", que la lecture de l’Humanité et de la Marseillaise me confirmaient. Comme me le disent pas mal de "copains", "nous avons changé", avec, ce qui m’étonnera toujours, ce sentiment d’être devenus acceptables leur permet de balayer sans états d’âmes tout ce qu’ont été les pays du "socialisme réel", qu’ils encensaient avant-hier, de passer sans barguigner de "l’homme que nous aimons le plus" (en fait il y en avait deux) aux "erreurs du camarade Staline", puis aux "crimes de Staline"...
Son de cloche radicalement différent sur les sites communistes "identitaires", en opposition à la ligne actuelle de la direction. Ainsi, pour "Faire vivre le P.C.F", il s’agissait d’"un film de propagande anticommuniste", d’"une docufiction anticommuniste", qui "s’inscrit dans la mouvance archaïsante de l’eurocommunisme et constitue un bon exemple d’autophobie communiste en pleine action", le nom de la plupart des intervenants, anciens contestataires de la Direction, en témoignant... De fait, la lecture du casting me semblait quelque peu sélective, et la présence d’Henri Alleg aurait été bienvenue, comme celle d’Henri Martin...
Autre son de cloche du côté des Bibles hebdomadaires de pas mal d’amis enseignants :
Une critique mesurée et plutôt positive dans Télé Obs, avec cette belle note finale : "Mais par nos temps de déshumanisation, tous les intervenants de ce riche documentaire s’obstinent à croire en l’homme et, sinon aux lendemains qui chantent, au moins en des jours meilleurs".
Mauvaise pioche avec la journaliste de Télérama : pour elle, il s’agit d’une œuvre "donnant le sentiment d’un film schizophrène, écartelé entre un commentaire qui glisse rapidement sur les sujets qui fâchent - les Brigades internationales, les procès staliniens (« les communistes français l’apprendront beaucoup plus tard », fermez le ban !), le pacte germano-soviétique, l’intervention en Tchécoslovaquie, la guerre d’Algérie, Mai 68, les exclusions - et des témoignages, parfois encore réticents à l’introspection mais courageux, bien plus proches de la réalité historique. Plaidoyer un brin nostalgique d’une époque mue par l’espoir d’un monde solidaire, manifeste revendiquant l’actualité du combat contre l’oppression, les ravages du capitalisme, le film ne saurait prétendre au statut d’histoire distanciée et indiscutable du communisme français."
Une énumération qui a eu de quoi me faire monter la tension, en mettant au rang des "sujets qui fâchent" les Brigades (oui, je sais Marty, Alicante), mais les Brigades quand même où moururent par centaines de jeunes communistes français, qui sauvèrent l’honneur de la France de Blum non intervenante, ou encore la Guerre d’Algérie, dont, que je sache, les communistes n’étaient ni responsables ni partisans, à la différence de bien de donneurs de leçon de la Gauche actuelle, dont le Sauveur de 1981, qui fit (au vrai sens du mot) tomber bien des têtes d’indépendantistes... Ainsi un jeune lecteur, une jeune lectrice de Télérama, peu versé en histoire, pourrait dorénavant penser que les communistes français s’étaient toujours déshonorés, même en Espagne et en Algérie...
C’est en définitive cette critique hautaine de Télérama qui m’a décidé à aller voir de quoi il retournait.
La polyphonie des accents témoignait d’abord de ce qu’a été l’enracinement national de ce communisme populaire et résolu. Document émouvant (en ce qui me concerne). Constat lucide, me semble-t-il, même si, effectivement, le panel des entretiens faisait la part belle aux membres du plus grand parti de France, celui des anciens communistes, et oubliait les responsables actuels. Constat lucide, à bien des égards, sur les engagements positifs et les aveuglements des communistes français, jusqu’en 1991, date où s’arrête le ce film dont le titre prêta à confusion : il se dit, il se veut "histoire du communisme", quand il s’agit seulement, et c’est déjà beaucoup, de l’histoire du communisme en France... Reste à faire l’histoire des communismes...
Vingt ans ont passé depuis 1991, vingt ans que le film n’avait pas à aborder. La question demeure de ce qui est advenu, de ce qui adviendra de cette somme d’énergie militante, d’aspiration à la justice sociale et à la fraternité. Peut-elle demeurer sans descendance ? La société française actuelle est trop injuste, le cynisme des grands possédants et de leurs valets est trop criant, la destruction des valeurs du vivre ensemble est trop évidente, les tensions sociales accumulées sont trop fortes, pour que les choses restent en l’état. Mais de quel côté iront les inquiétudes et les désespérances ? Profiteront-elles aux bateleurs de la droite extrême ? La vulgarité, la décérébration dont on nous imprègne, avec le culte du chacun pour soi, balayeront-ils définitivement ce qu’il y a de majeur dans le subsantif "communisme" : "commun", au meilleur sens du mot, vivre humainement et dignement, en commun, en société ? Rien n’est joué. Et c’est ce que dit avec force, à la fin, Georges Séguy, qui, chère critique de Télérama, fut résistant et déporté à l’âge où beaucoup aujourd’hui se contentent de manifester pour Skyrock...
Comme me l’écrit Colette, une chère amie bas-alpine, (avec qui j’ai partagé l’engagement de l’Association 1851 pour la République démocratique et sociale) : " J’ai trouvé le constat lucide moi aussi, mais difficile de savoir quelle forme concrète prendra notre espoir..."

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