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Ewerbeck et Marx, 1846 - De la diffusion des œuvres de Marx

vendredi 29 mai 2020, par René Merle

Un billet pour les initiés :
On a pu lire sur ce site des extraits des articles que Marx écrivit à Paris lors de son séjour en 1844. Rédigés en allemand, publiés à Paris par la revue Deutsch-Französische Jahrbücher, et le journal allemand de Paris Vorwärts, tous deux entièrement en allemand, ils ne pouvaient toucher que le petit cercle des démocrates allemands fixés à Paris, et, par des voies détournées, les radicaux allemands d’outre Rhin. Autant dire que le lectorat français n’en sera pas informé.
La correspondance Marx-Proudhon de 1846 montre cependant que des présentations de ces textes pouvaient être faites oralement auprès des radicaux et socialistes français par des militants allemands. Ainsi Proudhon dit en avoir été informé par Ewerbeck.
Hermann Ewerbeck (1816), médecin allemand de sensibilité cabétiste, vivait à Paris où il rencontra Marx en 1844. Il est alors responsable de la Ligue des Justes, organisation essentiellement allemande, de sensibilité blanquiste révolutionnaire et matrice de la Ligue des Communistes.
À la dissolution de celle-ci, il fut membre de la nouvelle Ligue des Communistes jusqu’en 1850.
Il fut le traducteur de Cabet en allemand et de Feuerbach en français.
C’est par deux ouvrages d’Ewerbeck que des lecteurs français ont pu prendre connaissance du nom de Marx, et de quelques extraits d’un de ses textes de 1844. Mais c’était en 1850, en pleine tourmente politique, dans l’incertitude de l’avenir immédiat, et les esprits n’étaient pas vraiment préoccupés au premier chef par la philosophie allemande.
Le premier ouvrage est entièrement consacré à la traduction de textes de Feuerbach sur la religion. (Le philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804), passé de l’hégélianisme de gauche au matérialisme, avait exercé une grande influence sur le jeune Marx, avant que celui-ci ne pointe les limites de ce matérialisme).

Hermann Ewerbeck, Qu’est-ce que la religion d’après la nouvelle philosophie allemande, Paris, Ladrange, Garnier, 1850.
"Préface du traducteur.
L’ouvrage en deux sections que je viens offrir au public français, est un de ceux qui n’exercent pas précisément une impression rapide au moment de leur apparition, mais une influence lente, soutenue, profonde ; une influence qui va augmentant avec la distance, et qui est indestructible.
Cet ouvrage est un pont jeté entre l’esprit critico-philosophique de la France et celui de l’Allemagne. Ce que l’Allemagne a publié depuis huit années, après de longues et pénibles recherches scientifiques et éclairée par l’enthousiasme sacré du véritable progrès - cet ouvrage le met à la portée de la France. On a commis une faute qui aura des conséquences graves, une faute inconcevable à mes yeux, en ne faisant pas depuis longtemps, et avant moi, ce que j’entreprends ici : mais mieux vaut tard que jamais (1)
[(1) Les Annales franco-allemandes, Paris, 1844, par MM.Karl Marx et Arnold Ruge, cessèrent malheureusement de paraître]
Cet ouvrage donne dans sa première section la traduction de tous les écrits principaux de M. Louis Feuerbach (2) ; dans sa seconde section il donne ceux de MM.Daumer, Lutzelberger, et Ghillanÿ. J’ai jugé à propos de donner à chacune un titre particulier, et d’ajouter dans mes notes des développemens [graphie de l’époque] dont le texte m’a paru quelquefois avoir besoin.
[(2] Dans la Revue indépendante, il y a plusieurs années, M.Adolphe de Ribbentrop publia un compte-rendu du livre L’essence du Christianisme, par M.Louis Feuerbach]

La tendance, le point de départ et le but de la philosophie critico-dialectique de l’Allemagne sont trop connus, en général, pour nécessiter ici une définition préalable. Les lecteurs français auront cependant à étudier et examiner mon livre tout entier, avant de pouvoir en juger avec justesse.
A ceux qui, renfermés dans des systèmes antiprogressistes, s’étonneront sans doute de ces produits scientifiques de l’Allemagne, je me borne à rappeler un fait qu’ils ne doivent jamais perdre de vue : c’est que la conscience de la génération actuelle d’outre-Rhin se base sur deux colonnes fondamentales : l’une s’appelle Hegel, l’autre s’appelle Henri Heine.
De temps en temps les écrits de Henri Heine et de Hegel ont été mis à la portée de la France de juillet par des traductions et des extraits : la France d’alors ne s’en est que médiocrement occupée, enchaînée qu’elle était dans un pédantisme scolastique et pusillanime, dont l’Allemagne s’est débarrassée depuis vingt années.
Cet ouvrage sera exposé aux critiques les plus diverses : il aura donc le sort des illustres écrivains dont il retrace les idées invincibles. Il s’honorera même de ces attaques-là : pourvu qu’elles viennent d’un côté honorable.
Quant au style, qu’on me permette de dire un seul mot : dans cet ouvrage la pensée allemande et la parole française ont quelquefois dû lutter l’une contre l’autre, peut-être se sont-elles quelquefois blessées réciproquement.
Et maintenant, que la grande France reçoive ce gage d’intelligence et d’amour de sa sœur, la grande Allemagne.
Auguste-Hermann EWERBECK
(né à Danzig)
Docteur en Médecine et chirurgie, des Facultés de Berlin et d’Utrecht.
Paris, 6 mai 1850"

Un second ouvrage suit aussitôt, qui va faire à Marx une part plus conséquente :
Qu’est-ce que la Bible d’après la nouvelle philosophie allemande par Herman Ewerbeck, auteur de "Qu’est-ce-que la religion", et de la traduction allemande du "Voyage en Icarie",Paris, Ladrange Garnier, 1850.
Ewerbeck évoque la censure sur "les livres susmentionnés, qui tous, on le sait, furent compris sous la dénomination générale de littérature nouvelle-hégélienne ou néohégélienne. Et en effet, bien que différens (graphie de l’époque) entre eux, sous beaucoup de rapport, en points de vue comme en méthodes, tous ces écrivains éminens (graphie de l’époque) ont passé par la vaillante discipline gymnastique, ou plutôt tactique militaire, du système dialectique de Hegel. Mais après l’avoir étudié au fond et comparé aux systèmes et aux idées de Descartes, de Spinosa, des Anglais, des Encyclopédistes, de Lessing, de Kant, de Fichte, etc., ils ont réussi à s’émanciper des limites de l’hégélianisme proprement dit ; ils ont combattu à outrance ce qu’il avait de stationnaire et de rétrograde ; ils ont gardé et triplé ce qu’il avait d’indomptable énergie et de sagacité idéale. Une foule de livres plus ou moins populaires se répandit du dehors et du dedans en Allemagne, fut confisquée par la censure (c’est-à-dire la police), brûlée ou envoyée aux fabriques de papier pour y être changée de nouveau en matière première. D’autres furent supprimées tout court : ainsi la revue scientifique, artistique et critique, Annales d’Allemagne. Dans cette publication très importante, dirigée par M. Arnold Ruge pendant plusieurs années à Leipzig et à Dresde, les lecteurs trouvaient un extrait et une critique progressiste de chaque savant ouvrage qui venait de paraître. MM. Arnold Ruge et Karl Marx essayèrent, en 1844, de faire revivre cette revue sous le nom d’Annales allemandes françaises, à Paris, comme produit littéraire commun aux deux nations : il n’y en eut qu’une livraison, parce que le gouvernement de Juillet poussa la générosité au point de retirer l’hospitalité à leurs rédacteurs, qui n’avaient rien écrit contre la France. Malgré toutes les fureurs exercées des deux côtés du Rhin contre la moderne philosophie allemande, elle marche toujours, elle grandit toujours, elle se fortifia en luttant toujours, et elle devint idée politique et socialiste.
[...] M.Bruno Bauer publia en 1843 une brochure intituée : la Question juive, et un articleSur la faculté des Juifs et des Chrétiens d’aujourd’hui de devenir libres. Il existe sur ces deux écrits une critique fort importante par M. Karl Marx (Annales allemandes – françaises, revue mensuelle par Arnold Ruge et Karl Marx, 1844, Paris, p.182). Voici quelques passages de la première critique."
Suivent de longs extraits de l’article de Marx.

Qu’on n’imagine pas pour autant reconnaissance et convivialité du côté de Marx. En 1850, Marx vit sa seconde année d’exil en Angleterre, et les souvenirs de 1844 ne sont pas les premiers de ses soucis. Outre son travail sans cesse approfondi sur l’économie politique, il mène avec Engels une activité politique intense dans la Ligue des Communistes, essentiellement allemande. La Ligue est déchirée par des conflits d’orientation et des conflits personnels. Ewerbeck la quittera en cette même année 1850. La Correspondance de Marx et d’Engels (Éditions sociales, T.II et III, 1971-1972) montre le peu de considération dans laquelle Marx et Engels tiennent l’homme Ewerbeck et son œuvre.

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