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Sur la Terreur

dimanche 23 décembre 2018, par René Merle

Jean-Clément Martin, Luc Nemeth

Jean-Clément Martin, La Terreur. Vérités et légendes, Editions Perrin, 2017.
Je viens de lire avec grand intérêt et passion cet ouvrage de l’historien Jean-Clément Martin.
Il porte en effet réponse à une de nos plus grandes interrogations, en tant que républicains, sur l’usage de la violence populaire et de la violence d’État dans les deux premières années de la République française (1793-1794), et même peut-être auparavant si l’on convient de faire commencer les péripéties révolutionnaires en 1788.
Et l’ouvrage peut porter aussi réponse à une autre de nos plus grandes interrogations, en tant que démocrates, sur notre rapport aux régimes totalitaires nés de la guerre de 1914-1918.
En historien rigoureux et de grande érudition, Jean-Clément Martin montre, preuves à l’appui, que l’expression « la Terreur », comme son corollaire de « terroristes », n’apparaissent qu’après le 9 Thermidor et la chute de Robespierre, et ce pour des raisons strictement politiciennes. « La Terreur » désigne ainsi, dans un amalgame discutable, la multitude des actes de grande violence perpétrés dans le chaos civil d’avant Thermidor, notamment les violences des Sans-Culottes, les massacres de masse commandés par certains Représentants en mission, les « colonnes infernales » républicaines de la Guerre de Vendée, et plus particulièrement l’usage massif et public de la guillotine culminant à Paris dans la période précédant immédiatement Thermidor. Robespierre, désigné comme monstre et tyran, est par là même proclamé responsable d’une Terreur qu’il aurait initiée et couverte. L’opération politicienne est évidente, elle permet à des « terroristes » sanglants comme Tallien et Fouché de sauver leur peau, leur pouvoir et leur nouvelle fortune, elle dédouane les « petites mains » exécutrices dociles, aujourd’hui dégrisées et repentantes, puisque Robespierre est désormais seul marqué du de stigmate infamant de la Terreur.
Jean-Clément Martin souligne qu’en fait la plupart du temps les violences ont été commises sans directive étatique ouvertement proclamée.
Il insiste sur le fait que Sans Culottes et représentants en mission ne présentaient pas leur violence comme une action symbolique destinée à terroriser et maintenir en dépendance toute une population : il s’agissait d’actes de répression sur des contre révolutionnaires. Et comme l’écrit Jean-Clément Martin, « Même anarchique, ‘la Terreur’ repose sur des structures ».
Dans une situation d’extrême tension (invasion étrangère, rébellions intérieures), les Conventionnels ont dû à la fois utiliser et contrôler, quand ils ne l’ont pas jugulée, la violence populaire des Sans Culottes (et de l’Armée républicaine de Vendée qui était leur émanation), et ce sans jamais proclamer officiellement « la Terreur ». Et il en fut de même lors des condamnations tous azimuts à la guillotine entre septembre 1793 et juillet 1794, qui se couvrent de la légalité d’un procès réduit à une simple formalité. À l’automne 1793, la Convention quasi unanime avait repoussé la demande sans-culotte de mettre la terreur à l’ordre du jour.
Le propos de Jean-Clément Martin n’est en rien de nier les pertes en vie humaines que connut la période du « despotisme de la Liberté » : 400.000 victimes sans doute, dont la moitié en Vendée [1]. Mais il souligne que, cécité révélatrice, le mot de Terreur n’a pas été appliqué à la sanglante répression des insurrections antillaises, aux exactions de masse commises par les troupes républicaines en Italie, ni aux atrocités commises par les troupes napoléoniennes en Espagne, ou encore à la terrible répression britannique de l’insurrection irlandaise de 1798, sans parler des violences de la colonisation au XIXe sièvle. Il s’agit bien, a posteriori et par ce mot nouveau de « Terreur » avec un T majuscule, d’une opération destinée à charger Robespierre de tous les maux, et non pas d’une sollicitude pour les victimes, quelles qu’elles soient et où qu’elles soient.
Jean-Clément Martin montre comment « la Terreur » est devenue par la suite une catégorie de pensée utilisée dans d’autres registres que celui de cette définition initiale.
En bons héritiers de Hegel, qui en faisait l’image même de l’excès de négativité dans la liberté, les républicains du XIXe siècle, dont nous sommes les héritiers, élaboreront une vision de la démocratie écartant l’excès dans lequel étaient tombés les révolutionnaires de 1793-1794. La Terreur est considérée comme un dérapage circonstanciel d’un processus révolutionnaire dans lequel l’on se reconnaît positivement.
Inversement, des penseurs de la fin du XIXe trouveront dans cette Terreur originelle le modèle à imiter par sa capacité à mobiliser les foules et à assurer la force d’un État révolutionnaire en voie de constitution.
On sait que toute une école de pensée contemporaine a fait de la Terreur de 1793-1794 la matrice des États totalitaires du XXe siècle, décidant du droit de vie et de mort des sujets sans respect des règles du droit. Dans le dernier chapitre de son ouvrage, Jean-Clément Martin récuse de façon circonstanciée cette approche de l’historiographe « révisionniste », en renvoyant à la spécificité du processus de la violence révolutionnaire française de 1793-1794.
Ce bref aperçu n’épuise pas la richesse de l’ouvrage, je pense notamment aux chapitres « Napoléon : une terreur qui ne dit pas son nom », « La Terreur est une machine à fantasmes, « La Terreur, un objet romanesque », etc.

J’attire votre attention sur le commentaire que je viens de recevoir de la part du chercheur Luc Nemeth, sur cet article.
Luc Nemeth nous rappelle ici l’importance de l’œuvre de l’ouvrier libertaire Joseph Déjacque [1821-1865]. Voir ce mot clé.

« Vous avez reçu un nouveau commentaire Le voici :
l’amalgame entre Révolution(s) et... terreur, outre qu’il trahit le plus souvent une idéologie un peu rance, laisse de côté une question qui dans le cas de 1793 est fondamentale et a été implicitement soulevée par Joseph Déjacque, une des plus grandes intelligences de son temps, dans « L’Humanisphère » : la Terreur fut-elle le produit de la Révolution. Ou au contraire ; fut-elle le produit de... l’échec, désormais consommé, de la Révolution ? Ce qu’il en a dit vaut d’être rappelé :

« Je dirai seulement une chose : ce qui a perdu la Révolution de 93, c’est d’abord comme toujours l’ignorance des masses, et puis ensuite ce sont les montagnards, gens plus turbulents que révolutionnaires, plus agités qu’agitateurs. Ce qui a perdu la Révolution, c’est la dictature, c’est le comité de salut public, royauté en douze personnes superposée sur un vaste corps de citoyens-sujets, qui dès-lors s’habituèrent à n’être plus que les membres esclaves du cerveau, à n’avoir plus d’autre volonté que la volonté de la tête qui les dominait ; si bien que, le jour où cette tête fut décapitée, il n’y eut plus de républicains. Morte la tête, mort le corps. Le claqueur multitude battit des mains à la représentation thermidorienne, comme il avait battu des mains devant les tréteaux des decemvirs et comme il battait des mains au spectacle du 18 brumaire. On avait voulu dictaturer les masses, on avait travaillé à leur abrutissement en écartant d’elles toute initiative, en leur faisant abdiquer toute souveraineté individuelle. On les avait asservies au nom de la République et au joug des conducteurs de la chose publique ; l’Empire n’eut qu’à atteler ce bétail à son char pour s’en faire acclamer. Tandis que si, au contraire, on avait laissé à chacun le soin de se représenter lui-même, d’être son propre mandataire ; si ce comité de salut public se fût composé des trente millions d’habitants qui peuplaient le territoire de la République, c’est-à-dire de tout ce qui dans ce nombre, hommes ou femmes, était en âge de penser et d’agir ; si la nécessité alors eût forcé chacun de chercher, dans son initiative ou dans l’initiative de ses proches, les mesures propres à sauvegarder son indépendance ; si l’on avait réfléchi plus mûrement et qu’on eût vu que le corps social comme le corps humain n’est pas l’esclave inerte de la pensée, mais bien plutôt une sorte d’alambic animé dont la libre fonction des organes produit la pensée ; que cette pensée n’est que la quintessence de cette anarchie d’évolution dont l’unité est causée par les forces attractives ; enfin, si la bourgeoisie montagnarde avait eu des instincts moins monarchiques ; si elle avait voulu ne compter que comme une goutte avec les autres dans les artères du torrent révolutionnaire, au lieu de se poser comme une perle cristallisée sur son flot, comme un joyau autoritaire enchâssé dans son écume ; si elle avait voulu révolutionner le sein des masses au lieu de trôner sur elles et de prétendre à les gouverner : sans doute les armées françaises n’eussent pas éventré les nations à coup de canon, planté le drapeau tricolore sur toutes les capitales européennes, et souffleté du titre infamant et prétendu honorifique de citoyen français tous les peuples conquis ; non sans doute. Mais le génie de la liberté eût fait partout des hommes au dedans comme au dehors ; mais chaque homme fût devenu une citadelle imprenable, chaque intelligence un inépuisable arsenal, chaque bras une armée invincible pour combattre le despotisme et le détruire sous toutes ses formes ; mais la Révolution, cette amazone à la prunelle fascinatrice, cette conquérante de l’homme à l’humanité, eût entonné quelque grande Marseillaise sociale et déployé sur le monde son écharpe écarlate, l’arc-en-ciel de l’harmonie, la rayonnante pourpre de l’unité ! »...
Auteur : luc nemeth.

Notes

[1à propos de la guerre de Vendée, je me permets de signaler ici mon billet : À propos de la mémoire du « génocide vendéen ».

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