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Marx, la Révolution française et Napoléon

samedi 15 mai 2021, par René Merle

On a beaucoup parlé ces temps-ci de Napoléon, pour des raisons plus ou moins valables de commémoration : Cf. : À propos de Napoléon et de la complexité de l’histoire.
Voici, en rappel, ce point de vue lucide du jeune Marx donné dans La Sainte Famille [1], 1845
Marx polémique ici avec son ancien ami le philosophe hégélien de gauche Bruno Bauer.
La citation en italique est de la plume de Bauer.

" Robespierre, Saint-Just et leur parti ont succombé parce qu’ils ont confondu l’antique république [2], réaliste et démocratique, qui reposait sur les fondements de l’esclavage réel, avec l’État représentatif moderne, spiritualiste et démocratique, qui repose sur l’esclavage émancipé, la société bourgeoise. Quelle énorme illusion : être obligé de reconnaître et de sanctionner dans les droits de l’homme la société bourgeoise moderne, la société de l’industrie, de la concurrence générale, des intérêts privés poursuivant librement leurs fins, la société de l’anarchie, de l’individualisme naturel et spirituel aliéné de lui-même, et vouloir, en même temps, anéantir après coup dans certains individus les manifestations vitales de cette société, tout en prétendant modeler à l’antique la tête politique de cette société !
Le tragique de cette illusion éclate quand Saint-Just, le jour de son exécution, montrant du doigt le grand tableau des Droits de l’homme accroché dans la salle de la Conciergerie, s’écrie d’un air de fierté : "C’est pourtant moi qui ait fait cela !" C’est précisément ce tableau qui proclamait le droit d’un homme qui ne peut pas être l’homme de la communauté antique, pas plus que ses conditions d’existence économiques et industrielles ne sont antiques.
Il n’y a pas lieu ici de justifier historiquement l’illusion des Terroristes.
« Après la chute de Robespierre, le mouvement politique des Lumières s’approchait rapidement du point où il allait devenir la proie de Napoléon, qui, peu après le dix-huit brumaire, pouvait dire : ’Avec mes préfets, mes gendarmes et mes curés, je puis faire de la France ce que je veux [3] »
Tout autre est le récit de l’histoire profane : c’est seulement après la chute de Robespierre que les lumières politiques, qui voulaient se surpasser elles-mêmes dans leur enthousiasme débordant, commencent à se réaliser prosaïquement. Délivrée, sous le gouvernement du Directoire, des entraves féodales et reconnue officiellement par la Révolution elle-même - bien que la Terreur voulût la sacrifier à un mode antique de vie politique -, la société bourgeoise jaillit en torrents de vie. Course tumultueuse aux entreprises commerciales, soif d’enrichissement, vertige de la nouvelle vie bourgeoise dont les premières jouissances sont encore hardies, insouciantes, frivoles, grisantes ; lumières faites réalité, lumières des terres françaises, dont la structure féodale avait été brisée par le marteau de la Révolution, et que la première fièvre des nombreux propriétaires nouveaux soumet à toutes les modes de culture ; premiers mouvements de l’industrie libérée - voilà quelques-uns des signes de vie de la société bourgeoise nouveau-née. La société bourgeoise est positivement représentée par la bourgeoisie. La bourgeoisie commence donc son règne. C’en est fini, pour les droits de l’homme, d’exister en théorie seulement.
Ce qui, le 18 brumaire, devint la proie de Napoléon, ce ne fut pas le mouvement révolutionnaire tout court, comme l’affirme naïvement la Critique [4] sur la foi d’un M. von Rotteck et Welcker [5], ce fut la bourgeoisie libérale. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les discours des législateurs de ce temps-là. On se croirait transporté de la Convention nationale dans une Chambre des députés d’aujourd’hui.
Napoléon, ce fut la dernière bataille du terrorisme révolutionnaire contre la société bourgeoise, proclamée, elle aussi, par la Révolution, et contre sa politique. Assurément, Napoléon saisissait déjà parfaitement la nature de l’État moderne, et savait qu’il était fondé sur le développement sans frein de la société bourgeoise, sur le libre jeu des intérêts particuliers, etc. Il se résolut à reconnaître ce fondement et à la protéger. Il n’avait rien d’un terroriste exalté. Dans le même temps, Napoléon considérait encore l’État comme une fin en soi, et la vie civile uniquement comme son trésorier et comme son subalterne, qui devait renoncer à toute volonté propre. Il accomplit le terrorisme en remplaçant la révolution permanente par la guerre permanente. Il assouvit pleinement l’égoïsme de la nation française, mais il exigea, en retour, le sacrifice des affaires bourgeoises, des jouissances, des richesses, etc., bourgeoises, chaque fois que l’exigeait le but politique de la conquête. S’il opprimait en despote le libéralisme de la société bourgeoise - l’idéalisme politique de sa pratique journalière - il ne ménageait pas davantage ses intérêts matériels les plus essentiels, le commerce et l’industrie, toutes les fois qu’ils entraient en conflit avec ses propres intérêts politiques. Son mépris des hommes d’affaires industriels était le complément de son mépris des idéologues. À l’intérieur, il combattait aussi, dans la société bourgeoise, l’adversaire de l’État qui, en sa personne, avait la valeur d’une fin en soi absolue. Ainsi, il déclara au Conseil d’État qu’il ne tolèrerait pas que les propriétaires de grands domaines pussent, à leur gré, les cultiver ou non. Ainsi, il conçut le plan de soumettre, par le monopole du roulage, le commerce à l’État. Des négociants français préparèrent l’événement qui commença d’ébranler la puissance de Napoléon. En provoquant une disette artificielle, des agioteurs parisiens l’obligèrent de reculer de près de deux mois le déclenchement de la campagne de Russie, donc à la repousser dans une saison trop avancée.
Tout comme, en la personne de Napoléon, la bourgeoisie libérale se vit confrontée à la Terreur révolutionnaire, dans la Restauration, dans les Bourbons, elle trouva en face d’elle la contre-révolution. En 1830, elle réalisa enfin ses aspirations de 1789, à la différence près que, désormais, ses lumières politiques étaient pleinement acquises, qu’elle ne croyait plus atteindre dans l’État représentatif constitutionnel l’idéal de l’État, le salut du monde et les fins universelles de l’humanité, mais, bien au contraire, qu’elle avait reconnu dans cet État l’expression officielle de sa puissance exclusive et la consécration politique de ses intérêts particuliers.
L’histoire de la Révolution française, datée de 1789, ne s’achève pas encore en cette année 1830 où la victoire fut remportée par l’une des forces, désormais enrichie par la conscience de son importance sociale."

Notes

[1Chapitre sixième, III. Traduction française de la publication originale en allemand, Karl Marx, Œuvres philosophie, la Pléiade, 1982.

[2La république romaine

[3Napoléon aurait déclaré ceci à Lafayette.

[4Bauer

[5L’historien et juriste von Rotteck et le juriste Welcker étaient deux libéraux badois, dont la carrière pâtit de leurs engagements constitutionnalistes courageux

2 Messages

  • Marx, la Révolution française et Napoléon Le 15 mai à 12:27, par luc nemeth

    pour ce qui est de la Terreur ce spectre a recommencé de hanter la bourgeoisie au moment du bicentenaire de... la Révolution, en 1989, où comme l’a noté Steve Kaplan dans "Adieu 89" on n’avait jamais autant craché sur la Révolution ! C’est bien simple, il n’y en avait plus que pour François Furet et toute la fine équipe ! Répétez après moi dit le maître : la Révolution, c’est le goulag -et c’est bien sûr, la Terreur.
    Pour ma part j’aime bien ce qu’en a dit Déjacque dans l’Humanisphère : c’est précisément parce que la Révolution a cessé d’exister que la Terreur puis Napoléon prennent place. J’espère ne pas abuser du droit de citation :

    "Ce qui a perdu la Révolution, c’est la dictature, c’est le comité de salut public, royauté en douze personnes superposée sur un vaste corps de citoyens-sujets, qui dès lors s’habituèrent à n’être plus que les membres esclaves du cerveau, à n’avoir plus d’autre volonté que la volonté de la tête qui les dominait ; si bien que, le jour où cette tète fut décapitée, il n’y eut plus de républicains. Morte la tête, mort le corps. Le claqueur multitude battit des mains à la représentation thermidorienne, comme il avait battu des mains devant les tréteaux des décemvirs et comme il battit des mains au spectacle du 18 brumaire. On avait voulu dictaturer les masses, on avait travaillé à leur abrutissement en écartant d’elles toute initiative, en leur faisant abdiquer toute souveraineté individuelle. On les avait asservies au nom de la République et au joug des conducteurs de la chose publique ; l’Empire n’eut qu’à atteler ce bétail à son char pour s’en faire acclamer."

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    • Marx, la Révolution française et Napoléon Le 15 mai à 15:37, par René Merle

      Je partage cette analyse. C’est en muselant l’autonomie des sociétés populaires jacobines locales en province et en les transformant en chambres d’enregistrement, c’est en se coupant des sans culottes parisiens pour mieux rassurer la bourgeoisie montagnarde que la révolution s’est glacée, comme le constata Saint-Just le jour de sa mort, dans une lucidité tardive hélas.

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