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Il y a cent ans, le 21 janvier 1920, l’appel de Barbusse aux anciens combattants de tous les pays

mardi 21 janvier 2020, par René Merle

Il n’y a que deux nations au monde : celle des exploiteurs et celle des exploités


Il y a cent ans, dans un éditorial de l’Humanité journal socialiste du 21 janvier 1920, l’émouvant, le courageux appel d’Henri Barbusse [1], contre lequel se déchaîna la majorité nationaliste et réactionnaire « bleu horizon ».

« Aux anciens combattants de tous les pays
Nous sommes des milliers de soldats et d’officiers qui comprennent ce que c’est que la guerre. Les misères et les massacres auxquels le hasard nous a arrachés vivants, nous ont mutilés, brisés ou appauvris ; ils nous ont, pourtant, enrichi le cœur et montré le crime là où il était. Maintenant, nous savons implacablement que la guerre est un moyen employé par une caste internationale avide et féroce pour voler de la richesse et de la gloire par les mains innombrables des pauvres et des sacrifiés. Nous savons que, tant que cette même caste conduira ses propres affaires à travers la chair humaine, les guerres sortiront les unes des autres, jusqu’à la ruine totale, jusqu’au charnier, jusqu’au silence.
Notre idéal, clarifié par la souffrance, s’élève désormais au-dessus de toutes les solutions hypocrites du malheur universel, de toutes les demi-mesures mensongères, les parodies internationales, les cérémonies secrètes et les traités de rapine fabriqués par des maîtres qui, pour rassasier leurs coffres et mater les multitudes, ont tous besoin de la guerre, et la conservent religieusement, ici-bas. Notre idéal exige le renversement total du système social actuel.
Après tant de siècles de civilisation qui furent exactement des siècles de barbarie, nous rejetons enfin les honteuses croyances où la masse humaine s’est laissée opprimer par la tyrannie et la légende capitalistes, impérialistes et militaristes. Nous ne sommes plus éblouis par les fétiches déployés sur les hampes – et derrière lesquels se cachent les profiteurs de l’humanité, et, avec eux, l’appétit de lucre, l’égoïsme voleur et assassin, la corruption et le brigandage, et aussi tous les cataclysmes, jusqu’au cataclysme suprême qui approche ! Nous aspirons à une union souveraine et fertile des peuples débarrassés de leurs parasites. Notre idéal est fort parce qu’il est juste, parce qu’il est complet, et harmonieux. Il est sage, puisqu’en face du chaos déséquilibré de la société actuelle qui conduit le monde vivant de batailles en batailles jusqu’à la victoire de la mort, il est révolutionnaire !
Cet idéal-là, camarades nous l’avons souvent exprimé, nous l’avons écrit, nous l’avons crié.
Nous avons fait plus :
Il y a quelques mois, au congrès de l’Association Républicaine des Anciens Combattants [2], où trois cents sections étaient représentées, nous ne nous sommes pas contentés de protestations, d’espérances, de paroles. Nous avons agi. Nous avons jeté les bases d’une union mondiale des Anciens Combattants. Nous avons pris l’engagement d’édifier à la face du monde, par un Congrès et par une loi organique permanente que nous discuterions ensemble, l’armée de ceux qui ne sont pas nés, l’armée de la vie – à cause de la hardiesse et de la pureté de ce geste volontaire et de la grande leçon qui en rayonnera.
Notre Internationale de soldats ne fait pas double emploi avec l’Internationale socialiste, pas plus que celle de nos frères de Clarté [3] réalisent pour la diffusion de la doctrine de raison. Elle agit en un parallélisme fraternel avec le socialisme. Elle renforce, d’une intervention jaillie de la libre volonté d’une phalange de citoyens en révolte contre le mal, le grand Parti politique qui est pour nous le parti de l’ordre comme il est celui de la vérité. Elle l’aide de tout son poids. Elle lui ajoute un reflet moral, un prestige qui a été loyalement payé avec le sang. Elle lui apporte ses cris, ses blessures, ses agonies profondes et ses cauchemars lucides de là-bas, pour refaire le monde jusqu’aux entrailles.
Camarades, c’est dans un esprit de volonté tenace et créatrice que nous nous tournons vers vous pour que vous sortiez tous de l’ombre ! L’ère des réalisations doit commencer. La règle lumineuse des esprits, le vœu immense des cœurs doit devenir une chose terrestre et s’incarner en foule. Que nos mains se trouvent parmi les ruines universelles, se serrent, ne se lâchent plus !
Beaucoup d’entre vous, de tous les coins de l’Europe, nous ont déjà répondu. Ce n’est pas encore assez. Sur trente millions de soldats, il en reste debout quinze millions. Où sont-ils ? Que font-ils ? Sont-ils terrorisés, sont-ils sourds, ou sont-ils fous ? Nous sommes cinquante mille ici. Combien êtes-vous ? Et les veuves, et les mères en deuil, où sont-elles, et où sont leurs cœurs ? Il faut que notre nombre, de jour en jour, s’enfle comme un ouragan. La vérité doit peupler le monde.
Et nous disons ces choses avec une gravité particulière aux anciens combattants allemands et autrichiens. La coalition réactionnaire et militariste essaye, camarades qui, hier, étiez poussés en face de nous, de fausser en vous le sens de la guerre – la falsification est son moyen de règne. Elle vous serre haineusement dans ses bras. Elle veut vous solidariser avec elle et nos solidariser, à vos yeux, avec ceux qui règnent ici. Elle veut empoisonner votre pensée, comme avant, comme toujours, pour mêler aux conditions de notre grande vie ses intérêts personnels de soudards, de financiers et de marchands. Elle veut arriver à vous faire espérer de nouvelles guerres, à vous promettre des catastrophes ! Refusez-vous aux gouffres où elle vous traîne au nom de formules nationalistes dont aucun de nous n’accepte plus la vieille magie. Il n’y a que deux nations au monde : celle des exploiteurs et celle des exploités. La plus puissante est prisonnière de l’autre, et nous appartenons-tous, prolétaires des batailles, à celle qui est vaincue. Telle est le tragique, l’insensée, la honteuse réalité. Tout le reste n’est que malfaisants sophismes surannés qui amèneront la fin du monde à force d’absurdité – si les esclaves restent des esclaves.
Venez à nous pour aider à la délivrance de la grande nation universelle des pauvres, pour que nous brisions les idoles communes, pour qu’un jour nous fassions de ce peuple épars d’ennemis qui nous commande dans toutes les langues, les prisonniers de la sainte et unique justice, pour que nous préparions par des voies simples et droites, à travers les machinations abjectes des puissants du jour, la seule revanche invincible et éternelle : la Revanche des hommes !
Henri BARBUSSE »

Notes

[1Le journaliste et romancier Henri Barbusse (1873) s’était engagé volontaire malgré son âge en 1914, il fut au combat en première ligne de 1914 à 1916, et découvrit la vérité et l’horreur de la guerre. De cette expérience il tirera son célèbre roman Le Feu, prix Goncourt 1916, qui exaspéra les nationalistes mais rencontra la reconnaissance de bien des combattants

[2Barbusse fut le fondateur en novembre 1917, et le premier président de l’ARAC

[3La revue Clarté, pacifiste et révolutionnaire, avait été crée en mai 1919 par Henri Barbusse, Paul Vaillant-Couturier, et Raymond Lefebvre à l’intention des intellectuels

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