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Jules Guesde vu par le dirigeant soviétique Rakovsky en 1923, et du tragique destin ultérieur de Rakovsky

lundi 3 février 2020, par René Merle

Comment Rakovsky en 1923 fait le point sur sa longue expérience française, sans imaginer ce que le destin lui réservera en URSS

Il m’est apparu intéressant de publier cet article, et ce à deux titres.
D’une part il pointe bien la caractéristique essentielle du parti ouvrier collectiviste de Guesde : demeurer autonome sans compromission avec les démocrates petits bourgeois. Position que Guesde défendra vaillamment sa vie durant, et en particulier contre Jaurès. Avant que son patriotisme ne le fasse accepter d’entrer dans un gouvernement d’union nationale en 1914 !
D’autre part parce qu’il évoque la haute figure de Rakovsky, militant internationaliste ami de Lénine et de Trotsky, et victime ultérieure de la répression stalinienne.

L’Humanité journal communiste, 3 janvier 1923

Jules Guesde et le communisme

Introduction du journal :
« L’internationale communiste publie dans son dernier numéro une étude sur Guesde [1] et le Communisme, où Ch. Rakovsky montre combien Guesde, malgré sa vieillesse découragée et l’usage qu’en font les « socialistes » de paix sociale, fut près du communisme contemporain, fut réellement communiste en ce qu’il eut de plus ardent et de plus lucide.
Nous publions ci-dessous un extrait de cette étude, pleine de vie, de force et de raison
 ».


Rakovsky et Trotsky

Khristian Rakovsky (1873), né bulgare et devenu roumain par le jeu des guerres balkaniques, fils de riches propriétaires mais ardent militant socialiste, avait fait ses études de médecin en France où il obtint le titre de docteur en 1897. Il milita plusieurs années en France dans les rangs du Parti. Revenu en Roumanie, où il fonda le parti social-démocrate puis lié à Lénine et Trotsky. Il anima le courant pacifiste qui s’exprima à la conférence de Zimmerwald. Adhérent du Parti bolchevik, il fut envoyé par Lénine diriger la république rouge d’Ukraine, organisa et participa à la direction de l’armée rouge avec Trotsky, puis devint un actif et très efficace diplomate de la jeune République soviétique. Voilà l’homme qui écrivit les lignes qui suivent en 1923.
Vous trouverez à la fin de l’article quelques indications sur son tragique destin ultérieur.

L’article de Rakovsky
Il y a juste trente ans que, tout jeune, je débarquai à Paris, muni d’une lettre de recommandation de Plékhanov [2] pour Jules Guesde. Je me rappelle cette date, car je suis tombé juste au moment le plus dramatique de la célèbre grève des mineurs de Carmaux [3]. Me confortant au rituel suivi par les hommes qui s’intéressent à la vie politique en France, je me suis rendu à la Chambre des Députés, porteur d’un billet de Guesde pour Ferroul, à ce moment l’unique député guesdiste au Palais-Bourbon.
La séance était très mouvementée : on discutait justement la question de la grève de Carmaux. Mais elle dégénéra en un tumulte extraordinaire quand, au milieu de la discussion, Joseph Reinach demanda la parole pour poser une question urgente au président du Conseil, Émile Loubet. Il demandait la confirmation de la nouvelle affichée dans les couloirs de la Chambre : des bombes avaient été trouvées au siège de la Société des Mines de Carmaux, et au moment où les policiers les transportaient au commissariat de la rue des Bons-Enfants, les bombes avaient explosé en tuant cinq policiers.
Après la confirmation du fait par le gouvernement, l’hostilité pour Ferroul et Baudin – député blanquiste – qui tous les deux venaient de rentrer d’une tournée à Carmaux, devint très grande. En outre, à cette séance prit la parole le marquis de Solages, député, qui ainsi que le baron Reille – également député – étaient les principaux actionnaires de la Société des Mines de Carmaux. Le marquis de Solages, pour prouver « l’esprit anarchiste » des grévistes, cita une petite chanson, une variante de la Carmagnole, probablement très répandue au moment de la grève et dont le refrain se terminait ainsi : « Le baron au bout du canon, le marquis au bout du fusil » [4]. La Chambre eut un moment d’hilarité quand Ferroul, se croyant au milieu d’un meeting de Carmaux, commença sa réplique par ces mots : « Citoyens, camarades… ». A la suite de la grève, le baron Reille dut démissionner de la députation et Jaurès fut élu à sa place.
Je venais dans la capitale française pour faire connaissance avec celui pour qui le groupe des marxistes révolutionnaires russes et étrangers, inspirés par Plékhanov, manifestait une profonde et réelle admiration. Avec Wilhelm Liebknecht, qualifié de « Français » par la presse reptilienne de Bismarck pour son internationalisme [5], Jules Guesde était considéré comme un de ceux qui incarnaient le mieux les aspirations du marxisme révolutionnaire et internationaliste.
Après la mort du vieux Liebknecht, il devint vite la principale figure marxiste internationale. Au Congrès socialiste international de Paris, en 1900, c’est autour de Guesde que se groupa la minorité marxiste révolutionnaire qui ne voulait pas voter la fameuse résolution Kautsky, appelée par l’Iskra – l’organe des marxistes russes – résolution de caoutchouc. On se rappelle qu’en réalité cette résolution, dont il sera question plus loin, présentait une justification rétrospective à l’acte de trahison de Millerand, le premier socialiste officiel qui fut entré dans un gouvernement bourgeois. C’est encore autour de Guesde que se sont groupés quatre années plus tard, en à Amsterdam, les marxistes révolutionnaires, y compris Bebel – absent de Paris en 1900 – et Kautsky, qui dut reconnaître l’usage antiprolétarien qu’on avait fait de sa résolution à Paris.

Guesde marxiste
Le rôle important de Guesde dans le mouvement prolétarien international venait du caractère marxiste qu’il voulait imprimer et qu’il a réussi en partie à imprimer au mouvement ouvrier français qui, après celui de l’Allemagne, était à cette époque à la tête de tous les pays. Le mérite personnel de Guesde consiste en ce qu’il a pu propager les idées marxistes précisément dans le pays qui, par tout son passé, leur paraissait le plus réfractaire.
Le mouvement ouvrier révolutionnaire avait une longue et glorieuse histoire, mais l’idéologie dont ce mouvement était pénétré fut toujours celle de la démocratie petite-bourgeoise républicaine et pacifiste. Outre cela, le mouvement ouvrier révolutionnaire en France eut toujours une teinte nationaliste, aussi bien avant qu’après la Commune. La réaction qui suivit la débâcle de la Commune fortifia encore ces tendances.
La classe ouvrière française, privée de ses meilleurs chefs, tués pendant la Commune ou vivant au loin en exil, tomba sous l’influence directe des pires éléments petits-bourgeois, souvent au service direct des partis bourgeois et même de la police.
Certainement, il fallut une grande intelligence, un grand courage, une conception nettement socialiste et révolutionnaire, un attachement inébranlable à la cause de la classe ouvrière, pour venir, dans un pays à mentalité petite-bourgeoise chauvine, un pays que la guerre civile paraissait avoir guéri des désirs d’une nouvelle révolution, prêcher une doctrine allemande – c’est ainsi qu’on qualifiait le socialisme scientifique et marxiste – prêcher la lutte de classe et la Révolution.
Sous l’influence des partis bourgeois, les hommes qui se trouvaient à la tête du mouvement ouvrier légal en France, à l’époque de 1872-78, cherchaient à rassurer par tous les moyens la bourgeoisie sur les intentions « patriotiques et légales » de la classe ouvrière qui reniait tout son passé.
Guesde, lui aussi, commença par critiquer le passé du mouvement ouvrier français. La Commune même, ses hommes, son œuvre, ne trouvèrent pas grâce devant sa critique, seulement Guesde ne reprochait pas à la Commune et aux organisations ouvrières en France à la veille de la Commune, leurs idées révolutionnaires. Au contraire, il trouvait que le mouvement ouvrier en France, même durant la Commune, n’était pas suffisamment révolutionnaire.

Guesde oppose le Collectivisme au Socialisme petit-bourgeois
Au moment où Guesde, profitant d’une première loi d’amnistie partielle, rentre en France et se jette dans la mêlée, une lutte sans merci commence contre la bourgeoisie et le socialisme réformiste.
Cette lutte qui, dans la période 1900-1905, avait acquis une grande notoriété internationale, dura plus d’un quart de siècle. Elle aurait probablement continué encore si, retenu du contact direct avec les masses ouvrières pendant une dizaine d’années par une maladie cruelle, Guesde ne s’était laissé plus tard influencer lui-même par le courant réformiste qui avait trouvé en France un représentant de génie dans la personne de Jaurès. Mais cela se rapporte à une époque où, de fait, Jules Guesde avait cessé d’être un chef militant.
Guesde a commencé sa campagne en fondant l’Egalité [6], un hebdomadaire qu’il dut imprimer en province, n’ayant pu payer les 12.000 francs de caution que demandait la République française aux journaux imprimés à Paris.
L’Egalité fut un véritable organe du marxisme révolutionnaire, - du communisme dirai-je – pour me servir de la terminologie contemporaine. Le vaillant organe prolétaire critiquait et ridiculisait méthodiquement, non seulement l’échafaudage que la classe ouvrière en France s’était bâtie sous l’influence des proudhoniens et de la terreur versaillaise, mais encore l’une après l’autre, les idoles de toute cette idéologie démocratique et républicaine qui dominait les cerveaux des prolétaires français sous le Second Empire.
« L’épargne, la coopération, l’enseignement professionnel, écrit Guesde, l’évolution normale et pacifique des institutions républicaines, la suppression des octrois, la lutte anticléricale et d’autres joujoux avec lesquels la bourgeoisie républicaine amusait si longtemps les esclaves de notre époque, furent brisées sans pitié. »
Au cimetière de toutes sortes des coopératives, l’Égalité opposait comme moyen de lutte la grève et aux illusions démocratiques promettant à la classe ouvrière monts et merveilles avec l’introduction de réformes politiques et sociales, l’Égalité opposait l’expérience des Etats-Unis de l’Amérique du Nord.
l’Égalité n’hésitait pas à prévenir la classe ouvrière contre les déceptions du suffrage universel si la classe ouvrière y voyait, non pas un moyen pour son organisation en un parti de classe cherchant par la Révolution la conquête du pouvoir politique pour la socialisation des moyens de production, mais un moyen suprême qui par lui-même pouvait résoudre le problème social…
Au premier numéro de l’Égalité, dans un article programme, la rédaction prend soin de souligner : « En notre qualité d’adhérents de la doctrine collectiviste, partagée actuellement par les prolétaires conscients de l’ancien et du nouveau monde, nous sommes sûrs que le développement social et scientifique de l’humanité nous mène inévitablement vers la propriété collective du sol et des moyens de production.
Guesde emploie indifféremment dans certains cas le terme communisme comme également approprié à sa doctrine. Dans une lettre de 1886 adressée à Jules Vallès au moment de quitter son journal le Cri du Peuple qu’il combattit pendant deux ans, Guesde écrit : « Vous saviez que ce qui entrait avec moi dans votre Cri du Peuple, c’était le « sectarisme » comme il a plu à certains fantaisistes d’appeler le socialisme scientifique, élaboré par Marx et mis, pour ainsi dire, en action par nos Congrès de Marseille, du Havre et de Roanne ».
C. RAKOVSKY. »

Diplomate extrêmement efficace jusqu’en 1926, Rakovsky participa activement au sein du Parti à l’opposition de gauche à la politique de Staline. Exclu du Parti en 1927, arrêté en 1928, il connut un dur exil intérieur, avant d’être jugé au procès de Moscou en 1938, où, brisé, on lui extorqua par la force des « aveux ».

L’Humanité, 2 mars

L’Humanité, 3 mars, titre :"À l’instruction, l’accusé Rakovski a déclaré : "Trotski fut un agent de l’Intelligence service depuis la fin de 1926, je tiens cela de Trotski lui même".
Cruelle ironie du sort, le même journal qui l’encensait en 1923 approuva sans états d’âme sa condamnation à 20 ans de bagne, comme Bessonov (les 19 autres accusés étant condamnés à la peine de mort et exécutés).
Il n’eut en fait que trois années à survivre : le NKVD l’exécuta sans jugement en 1941.
Ainsi, comme il en avait été avec Riazanov, à qui l’on doit la publication des manuscrits du jeune Marx[[Cf. : Riazanov, explorateur et révélateur des inédits de Marx, la « justice » de Staline avait envoyé à la mort un marxiste éminent, et un combattant de toujours pour l’idéal communiste.
En 1977, lors des signes d’indépendance de Ceaucescu vis à vis de l’URSS, Rakovsky sera réhabilité dans son pays d’origine, la Roumanie.
Il faudra attendre 1988 pour qu’il soit réhabilité en URSS, ce qui lui fera une belle jambe, hélas !

Notes

[1Voir ce mot clé

[2Leader marxiste russe

[31892

[4Ça n’aurait pas plu à Badinter !

[5Liebknecht, dirigeant socialiste allemand, avait été emprisonné pour son opposition à la guerre de 1870

[6Cf. : >1036].

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