La Seyne sur Mer

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Funérailles de Blanqui ("l’Intransigeant", Henri Rochefort)

mardi 18 février 2020, par René Merle


Louise Michel prenant la parole devant la tombe de Blanqui

Né en 1880, à la suite de l’avènement de « la République aux républicains » et de la défaite royaliste-conservatrice, l’Intransigeant jouit aussitôt de la célèbre plume acerbe d’Henri Rochefort, l’ex-communard, déporté en Nouvelle Calédonie dont il s’échappe en 1874, et installé à Londres jusqu’à l’amnistie des communards en 1880. Rochefort affiche alors des sympathies socialisantes. Voici comment il commente, dans son éditorial du 7 janvier 1881, les obsèques et la figure de Blanqui.
« L’enterrement du Pauvre
Combien y a-t-il de riches qui pourraient s’offrir ce convoi du pauvre ? Deux cent mille Parisiens aux fenêtres ou derrière le cercueil ; un corbillard disparaissant sous les fleurs, au point qu’on ne pouvait distinguer s’il était de première ou de cinquième classe ! La France républicaine tout entière représentée aux obsèques de cet homme si modeste et si simple, qui vécu pendant quarante ans de laitage et de salade crue, de cet anachorète dont les thébaïdes se sont appelées le mont Saint-Michel, le fort du Taureau, Clairvaux, la Conciergerie [1] : voilà le spectacle qui le venge, lui, et qui nous venge tous.
Depuis vingt ans les réactionnaires l’appelaient monomane [2], ce qui ne les empêchait pas de l’envoyer dans leurs maisons centrales au lieu de l’envoyer à Charenton [3]. C’était un monomane, en effet, monomane de vérité, de justice, d’égalité [4] et de patriotisme [5]. Il savait que, dans l’état misérable de notre société, un homme ne peut acheter la liberté des autres qu’au prix de la sienne, et il a gardé jusqu’à son dernier souffle une suprême monomanie, celle du sacrifice.
Hélas, pourquoi la France ne contient-elle pas plus de monomanes de cette espèce si rare ? Nous ne connaissons guère dans les rangs des adversaires de Blanqui que des monomanes de férocité et de persécutions :
« Tuez tout ! Dieu reconnaîtra les siens ! »
s’écriaient les égorgeurs de la Saint-Barthélemy.
« Frappez ! »
crions-nous à notre tour aux emprisonneurs de la réaction, « la France reconnaîtra les siens, et elle leur fera des funérailles comme les rois n’en ont jamais eu, parce que l’idolâtrie populaire est la seule chose qui ne s’achète pas. »
Les politiciens qui ont abandonné le peuple prétendent volontiers que le peuple est ingrat. Mais les hommes loyaux qui l’ont toujours fidèlement servi savent bien jusqu’où va sa reconnaissance. Les deux cent mille Français qui ont accompagné Blanqui à sa dernière prison sont là pour l’attester.
La grande et superbe manifestation d’aujourd’hui est à la fois une consolation et une menace. Une consolation pour ceux qui se sont voués à la défense de la République, une menace pour ceux qui s’y toucher essayeraient [6] ».
HENRI ROCHEFORT »

Notes

[1Les prisons de « l’Enfermé »

[2Patient atteint de monomanie, entièrement prisonnier d’une idée fixe

[3Asile de fous

[4C’est la seule allusion, quelque peu indirecte, au socialisme de Blanqui

[5Manifesté notamment avec passion lors de la guerre de 1870-71

[6Habilement, devant la lamentable réaction des milieux conservateurs à la mort de Blanqui, Rochefort ne pointe pas l’engagement majeur de Blanqui, le socialisme, mais l’unité nécessaire des républicains

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