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Postérité de Blanqui : Blanqui et les Radicaux

lundi 24 février 2020, par René Merle

À la Belle Époque, comme l’on dit un peu vite, face au menaçant bloc conservateur royaliste, les municipalités républicaines honorèrent par des baptêmes de rues et des monuments les Grands Prédécesseurs. Ainsi fleurirent, entre autres, les rues Blanqui (que l’État français de Pétain s’empressera de débaptiser).
La municipalité radicale-socialiste de Puget-Théniers, ville natale de Blanqui, soutint l’initiative de la section locale de la Ligue des droits de l’Homme qui lança en 1905 un Comité pour l’érection d’une statue à la mémoire de Blanqui. La liste des membres de ce Comité, dont de grandes figures de la vie culturelle, témoigne de l’écho de l’entreprise.
Le texte de lancement du Comité, publié dans la feuille nationale du Parti radical et radical socialiste, est tout à fait éclairant. Il est dans le droit fil de ce que ressentait sans doute le Président d’honneur du Comité, Clémenceau. On exalte Blanqui pour son énergie de révolté et le courage avec lequel il a enduré son calvaire. Mais, d’une part, on salue son engagement démocratique sans mentionner qu’il voulait une vraie république démocratique et sociale, et pas la République d’un Clémenceau faisant tirer sur les grévistes. D’autre part, on signifie que l’ère de la Révolution, et des partis révolutionnaires, est définitivement achevée. Avis aux Guesdistes…

« Le Monument Blanqui
Un Comité vient de se former, à Puget-Théniers, sous le patronage de la Fédération de la Ligue des Droits de l’Homme des Alpes-Maritimes, en vue d’élever à Blanqui un monument dans cette ville où il naquit le 1er février 1805.
Bien que Blanqui fut un révolutionnaire – ou plutôt un révolté – son nom appartient à tous les partis républicains, et il y aurait mauvaise grâce de la part du Parti Radical et Radical-socialiste à ne pas honorer la mémoire de cet homme dont toute la vie fut dévouée à la Démocratie. Aussi bien, Blanqui fut un révolté à une époque et sous des gouvernements où la révolte était la seule arme dont pussent se servir les républicains. Et il suffit de lire les professions de foi de Blanqui, après 1871, pour savoir qu’il n’eut jamais conspiré contre la République.
Il y a peu de physionomies aussi pures, aussi nobles, aussi héroïques que celle de Blanqui. Lorsque, le 15 février 1872, son procès eut lieu au Palais de Justice de Versailles, le président lui a posé l’habituelle question :
 Quel est votre domicile ?
Et il répondit cette phrase mémorable – juste – que voudrais voir gravée sur le socle de sa statue :
 Mon domicile, je ne m’en connais pas, à moins que ce ne soit la prison.
Ni son tempérament, ni son éducation ne semblaient, pourtant, le prédisposer à ce rôle d’éternel révolté dans lequel il se complut. Petit, malingre, il avait l’œil d’un rêveur, le front d’un penseur, la voix légère et douce d’un professeur beaucoup plus que la parole d’un tribun.
Son père, l’ancien conventionnel Dominique Blanqui, avait terminé sa carrière dans l’administration, au service du pouvoir. Lui-même avait fait de solides études, en province d’abord, puis au lycée Charlemagne ; au concours général des lycées de Paris, son nom fut prononcé à maintes reprises. Il pouvait donc espérer dans la vie calme et bourgeoise à laquelle sa famille le destinait.
Mais Blanqui, ennemi né de la royauté, avait en lui une flamme de révolte qui ne devait s’éteindre qu’avec sa vie. Il semble, d’ailleurs, deviner l’avenir qui l’attend, et il s’entraîne, au sortir de l’enfance, à une hygiène rigoureuse, à une discipline morale et physique. Voici comment, dans son beau livre L’Enfermé, [1897] Gustave Geffroy [1] nous le dépeint à cette heure de son existence :
« Il n’a pas de souci du froid, couche en hiver sa fenêtre ouverte, la neige voletant jusqu’à son lit. Le goût d’une alimentation particulière s’affirme. Le vin, le café, les liqueurs, les épices, la viande, lui causent des répulsions, font se contracter son estomac. Sa nervosité n’admet guère que les légumes, les salades sans huile, ni vinaigre, ni sel, ni poivre, les fruits, le lait, l’eau surtout, bue à longs traits… »
À vingt ans, on le voit, Blanqui s’entraîne à vaincre son corps, à tuer tour désir, afin de supporter plus facilement le régime des prisons qui, bientôt, ne tardera pas à être le sien. Le ciel politique, en effet, commence à s’assombrir.
Voici les journées de Juillet. Blanqui se trouve mêlé à la foule qui envahit le Palais-Royal, les Tuileries, l’Hôtel de Ville. Un an plus tard, des protestations ont lieu devant les Ecoles, le Quartier Latin est en effervescence. Cette fois, Blanqui est arrêté, conduit au Dépôt, transféré à la Force. Ce fut sa première prison, de courte durée, car il est remis en liberté après trois semaines de détention.
Mais en tout, il n’y a que l’habitude qui coûte, et pour Blanqui l’habitude est prise. Dès lors, de 1831 à 1871, on retrouve Blanqui dans toutes les émeutes, dans tous les soulèvements populaires, à la tête de toutes les insurrections. Il ne sort d’une prison que pour rentrer dans une autre. Bref, sur soixante-seize ans que dura son existence, il en a passé quarante en prison. Si l’on déduit de sa vie les vingt années de son enfance, on peut dire qu’il a vécu près des quatre cinquièmes de son existence dans des cachots. Et quels cachots !...
C’est d’abord le Mont-Saint-Michel, où il est enfermé, après avoir été condamné à mort, puis gracié, à la suite de l’émeute du 12 mai 1839. Là, dans cette forteresse, le règlement est d’une barbarie excessive : défense de parler, de chanter, de s’approcher même des fenêtres grillées. Les moindres protestations sont réprimées par la mise aux fers dans des cachots, taillés en plein roc, à hauteur d’homme, et dans lesquels poux et rats pullulent. Des prisonniers deviennent fous, d’autres tentent de s’évader au risque de se fracasser le crâne sur les rochers.
Blanqui, qui vient d’apprendre la mort de sa jeune femme âgée de vingt-six ans, se concentre dans la douleur, plus hermétiquement muré en lui-même qu’il ne l’est dans sa geôle. Mais au bout de quelques années, il est si gravement malade que les médecins le font transférer à Tours où la grâce vient l’atteindre. Cette grâce, il ne l’a pas sollicitée et il la refuse hautainement, froidement. Mais elle est signée et, bon gré mal gré, il soit quitter la prison.
Ce départ n’est pas définitif. Pris dans une nouvelle conspiration, il est enfermé dans la forteresse de Belle-Isle d’où il tente de s’évader en compagnie d’un codétenu. L’évasion a même réussi et il est prêt à s’embarquer pour gagner le large, lorsque les personnes chez lesquelles il se trouve vont le dénoncer pour toucher la prime. Belles âmes !...
Après Belle-Isle, c’est la prison de Corte, la prison de Doullens, celle de Cahors, la forteresse du Taureau, et enfin la prison de Clairvaux, d’où le suffrage universel le fit sortir le 10 juin 1879. Blanqui avait alors soixante-quatorze ans.
Ce furent, certainement, ces dernières années de prison qui furent les plus dures pour le vieux révolté, car elles furent les plus injustes. Au moment de la guerre de 1870, et pendant tout cet hiver 70-71, la conduite de Blanqui avait été admirable de dévouement et de patriotisme.
Ne songeant plus qu’à la France, désireux de repousser l’ennemi, de sauver la patrie, l’ancien révolutionnaire avait été un patriote clairvoyant, indiquant au jour le jour, dans son journal La Patrie en danger, ce qu’il fallait faire pour briser les armées ennemies dont le cercle de fer se resserrait sans cesse autour de Paris. Chose curieuse, Blanqui et Gambetta se trouvaient, à cette heure tragique, unis dans la même pensée, car l’un et l’autre prêchaient la résistance jusqu’au bout.
La figure de Blanqui est de celles qui grandiront dans l’Histoire. Ce révolté magnifique a été le bon semeur qui a permis à la République de pouvoir prendre racine en France après deux essais désastreux. Aujourd’hui, sous nos lois de liberté, avec nos mœurs démocratiques soumises à l’incessant contrôle du Suffrage universel, des hommes comme Blanqui n’ont plus leur raison d’être.
Mais il n’en était pas de même aux époques de tyrannie royale et impériale. La tribune était enchaînée, la parole et la plume étaient captives. Pour se manifester, l’idée avait recours à la force. Contre les baïonnettes des tyrans, il n’y a place que pour les barricades. C’est ce que Blanqui comprenait, et ainsi s’explique sa longue vie de révolté qui fut un perpétuel sacrifice à la Démocratie.
Voilà pourquoi, aujourd’hui, la Démocratie va s’honorer grandement en lui élevant une statue.
Armand CHARPENTIER, Vice-Président du Comité du Monument Auguste Blanqui [2]. »

Notes

[1Journaliste et romancier, un des fondateurs de l’Académie Goncourt. Ami proche de Clémenceau. Il était à l’initiative de l’érection du monument Blanqui

[2Armand Charpentier [1864-1949], journaliste et romancier, fut un dreyfusard ardent, d’où son action ici à la Ligue des Droits de l’Homme, née de l’Affaire. Radical au moment de l’écriture de cet article, il se rapprochera plus tard des socialistes modérés. À la fin de sa vie, on le retrouvera collaborationniste et antisémite !

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