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Montalbán – « Meurtre au Comité central », du Parti communiste et de la gauche de la gauche espagnole

jeudi 27 février 2020, par René Merle

J’ai vu fleurir depuis quelque temps bien des articles sur le thème : « Le communisme est-il toujours un projet d’avenir ? ». Et chacun de dire la sienne sur cet avenir possible ou impossible. Je n’entrerai pas aujourd’hui dans ce sujet.
Mais, pour nous en tenir à l’état des lieux, que reste-t-il de cet eurocommunisme que, dans les années 1970, voulurent sceller l’italien Enrico Berlinguer, le français Georges Marchais et l’espagnol Santiago Carillo ? Ils affirmaient que la démocratie devait être au cœur d’une stratégie révolutionnaire pour un socialisme lui-même démocratique, et, au grand dam des Soviétiques, que les partis communistes nationaux devaient affirmer leur autonomie, sans dépendre d’un « Centre ».
Le moins que l’on puisse dire est que la suite n’a pas été conforme à leurs espérances.
Le puissant Parti communiste italien s’est suicidé en se transformant en un pâle Parti démocrate, totalement coupé de ses racines communistes, et qui, pour autant n’a pas gagné en influence. Bien au contraire.
Le Parti communiste français fut lui aussi un puissant Parti. Mais depuis les années 1980 son influence électorale s’est effondrée ; il reste un parti de militants et de gestionnaires municipaux. Mais pour l’heure Mitterrand a bel et bien réussi son pari de mettre à bas le PCF.
Quid alors de la troisième composante de l’Eurocommunisme, le Parti communiste espagnol ?
Il est depuis longtemps le pivot d’une coalition de formations de gauche et d’extrême gauche, Izquierda unida (Gauche unie) [1], dont les scores électoraux aux législatives tournaient autour de 6%, jusqu’en 2019 où Izquierda unida s’est fondue avec Podemos [2] et d’autres formations dans Unidas Podemos qui a obtenu 12,86% aux législatives de novembre 2019.
Après une politique erratique d’alliances avec la droite, puis avec le centre, et une violente hostilité à Podemos, le premier ministre socialiste Pedro Sánchez vient de sauver sa fragile majorité en s’alliant avec Unidas Podemos et en intégrant deux ministres communistes dans son gouvernement (Consommation, Travail).
Inattendue reconnaissance d’un communisme espagnol que beaucoup de commentateurs avaient depuis longtemps enterré.
Du coup, j’ai ressorti de son étagère le déjà bien ancien roman de Manuel Vásquez Montalbán Meurtre au Comité central [3], qui traite d’une période clé pour le PCE. Auréolé de sa lutte contre le franquisme, qu’il avait payé de tant d’emprisonnements et de tant d’exécutions, il pensait trouver une grande audience publique après la chute du Caudillo. Las, l’Espagne de la Movida n’avait pas les yeux de Chimène pour ce qui pouvait lui rappeler la guerre civile puis les années sombres [4].
Il n’est question ici de faire une recension de plus de ce roman noir maintes fois commenté [5].
Je veux seulement souligner combien l’acuité et la finesse de MVM, dès 1981, cernent une donne complexe qui est toujours plus que jamais actuelle : l’articulation (impossible ?) d’une vieille garde communiste rompue aux épreuves les plus dures et figée dans sa foi messianique, avec l’insignifiance de la plupart des héritiers singeant leurs aînés, (pour mieux les renier et prendre place). Et la confrontation aux « ouvertures » vertes – rouges dont le progressisme espagnol a initié les vertus et les limites, avant de les voir s’étioler dans un éclatement groupusculaire, pour renaître dernièrement.

En 1981, soit quatre ans à peine après la mort de Franco et le changement de régime, MVM (né en 1939) n’est pas un observateur neutre. Il a payé de la prison son militantisme communiste sous la dictature, il est membre du Comité exécutif du P.S.U.C (Parti Socialiste Unifié de Catalogne, c’est-à-dire le parti communiste catalan). Son interrogation sur l’avenir du communisme est celle d’un militant, certes désabusé, mais toujours convaincu.
Longtemps après, l’éventail des analyses proposées par les dirigeants communistes espagnols, ou anciens dirigeants, qu’il présente en 1981, pourrait sans grandes modifications se retrouver dans les propos des dirigeants communistes français, ou anciens dirigeants, d’aujourd’hui. Tant années de piétinement inquiet, sans prise réelle sur une société en complète mutation, qui laissent sceptiques sur la portée des interrogations actuelles si elles se contentent d’incantations.

En tout cas, la situation espagnole a depuis des années inspiré à la gauche de la gauche française. Izquierda unida, on l’a vu, a inspiré le défunt Front de Gauche. Podemos a directement inspiré La France insoumise. L’inattendue coalition Parti socialiste espagnol, Podemos, Izquierda unida, et la présence de ministres de ces deux dernières formations, auront sans doute, dans la réussite ou dans l’échec, une influence sur la gauche française,

Notes

[1C’est de cette « Gauche unie » que s’inspira le défunt Front de Gauche français

[2C’est de « Podemos » que s’inspira La France insoumise

[3Manuel Vásquez Montalbán, Asesinato en el Comité Central, Editorial Planeta, Barcelone 1981 (et nombreuses rééditons en espagnol). Meurtre au Comité central, Éditions Le Sycomore, 1982. Éditions du Seuil, 1987. Christian Bourgeois éditeur 10/18, 1991. Traduction française : Michèle Gazier.

[4Les anarchistes, si puissants avant 1939, payèrent eux aussi le prix de cet aveuglement. Cf. CNT et Catalanisme - Les libertaires de Catalogne et le nationalisme catalan.

[5Les lecteurs comprenant l’espagnol en trouveront plusieurs de ces commentaires, fort intéressants, écrites à chaud ou postérieurement (comme celui de Santiago Carrillo), sur le site Vespito : Montalbán commentaires.

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