La Seyne sur Mer

Accueil > Identités, régionalismes, nationalisme > De la multitude des langues venues d’ailleurs

De la multitude des langues venues d’ailleurs

dimanche 1er mars 2020, par René Merle

Il y a quelques années, en allant visiter une parente vivant dans le 9.3 (comme on dit), j’ai été ébahi de me trouver nez à nez, avec un tag qui barrait un très moderne mur de béton : "La messe en araméen !". Je m’étais demandé alors s’il s’agissait d’un canular ou d’une vraie injonction... L’araméen, langue du Christ…
En fait, je le sais bien aujourd’hui, l’araméen est parlé par des milliers de banlieusards, chrétiens émigrés du Moyen-Orient ensanglanté, et notamment à Sarcelles....
Ce qui me renvoie à la question des langues pratiquées, et parfois massivement, sur notre territoire, langues de l’immigration, qui ne bénéficient pas de l’intérêt et du plus que mince début de reconnaissance accordés aux langues dites régionales. Les auteurs du billet plaident pour la reconnaissance et l’enseignement de ces langues. Y-a-t-il une réponse univoque ?
Certes, à l’évidence, ces langues vivent sur le sol français, et pour prouver leur existence il n’est pas utile d’aller, comme certaines émissions dites régionales, débusquer le dernier berger centenaire gardant le dernier mouton.
Tous les habitants de nos grandes villes, et souvent des petites, en font l’expérience au quotidien.
Pour mon compte, si je n’entends pratiquement jamais de provençal (autochtone !) sur le marché de ma ville [1], et si je note de moins en moins de locuteurs avec l’accent provençal (l’héliotropisme galopant, l’influence de la télé... et l’immigration amènent bien d’autres accents), je n’ai pas à tendre l’oreille pour entendre ordinairement l’arabe dialectal, le berbère, l’espagnol des communautés gitanes, voire le Romani des Balkaniques... Et si l’envie m’en prend, je trouverai toujours un locuteur pour échanger les trois mots que je sais en tahitien...
Mais ceci n’est pas grand chose. Un habitant du 9.3 entendra toutes les langues du monde, et un habitant de Sarcelles pourra donc même entendre, vivante sur bien des lèvres, la langue du Christ, l’araméen...
Tous ces adultes parlent leur langue, comme ma grand-mère parlait son italien natal, et son provençal vite acquis, avec ses voisines d’une vieille rue ouvrière de La Seyne. Ce qui ne les empêchait pas de parler parfaitement le français.
Mais que parlent aujourd’hui les enfants de ces adultes locuteurs d’autres langues que le français ? Il suffit de passer quelques instants à la sortie d’une école maternelle pour entendre les adultes parler souvent entre eux leur langue d’origine, et les petits parler LEUR langue, c’est-à-dire le français...
Ces enfants sont-ils dans la même situation que le fut par exemple mon père, apparemment profondément désinvesti par rapport à l’italien et le provençal de son enfance ? Je dis bien « apparemment » parce que ses dernières années m’ont prouvé le contraire…
Si l’acquisition et la maîtrise du français apparaît à juste titre à ces enfants comme une évidence et une nécessité absolue, quel rapport entretiennent-ils, entretiendront-ils avec la langue des parents, qui devient de plus en plus seulement celle des grands-parents ?
S’inscrivent-ils par elle dans une communauté volontariste, comme ces Arméniens qui perpétuent tenacement la langue de l’exil depuis près d’un siècle ? Et si oui, quels rapports entretient (entretiendra) cette communauté avec la citoyenneté ? avec la communauté nationale ?
Quels rapports maintiennent-ils avec le pays d’origine des parents et grands parents, dans lequel certains se rendent fréquemment (Maghrébins, Ibériques) et d’autres pratiquement jamais...
Autant d’interrogations auxquelles il n’est évidemment pas question de répondre de manière univoque.
Les réponses procèdent autant du désir, ou du non-désir des héritiers, que de l’initiative de la collectivité nationale, l’enseignement public au premier chef [2].
Mais, alors que nos soi-disant élites en tiennent pour le seul anglais international, il y a déjà bien longtemps que, dans une démarche qui tient plus du réalisme économique que de la découverte de l’Autre, bien des pays capitalistes "avancés" ont promu un enseignement presque inexistant chez nous, celui du chinois ou de l’indonésien par exemple, deux langues clés dans les échanges économiques [3]... Un enseignement qui n’a rien de chromosomique, lui, et qui nous renvoie à la réalité de la fameuse mondialisation, plus qu’au supplément d’âme de qui peut s’en payer le luxe...

Notes

[1Provençal ? Je ne le parle, en connivence, qu’avec des happy few (comme on dit en français contemporain). Par contre Internet et les réseaux sociaux me fournissent une plus qu’abondante correspondance en langue d’Oc. Miracle d’une langue qui ne fut longtemps que celle de l’oralité, et qui est devenue celle de l’écrit de passionnés. Pour illustrer le propos, je note que dans la grande variété de sujets traités sur ce site, ceux relatifs à la fameuse « identité » sont les plus lus, au grand dam de tous mes efforts historiques concernant le mouvement ouvrier, le socialisme, le marxisme, etc. L’article le plus fréquenté à ce jour est, suivant les statistiques du site, le billet : Nationalisme d’Oc ? du nationalisme réel catalan et du nationalisme verbal occitan.

[2Pour avoir délaissé dans l’enseignement public ces « langues de l’immigration » en les laissant à l’initiative d’intervenants extérieurs, le pouvoir se rend compte aujourd’hui, par exemple, qu’il a ouvert un boulevard aux salafistes improvisés professeurs d’arabe…

[3Je me souviens avoir rencontré en Nouvelle Zélande un Français expatrié dont le fils, bien sûr anglophone, apprenait au lycée ces deux langues

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP