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Blanqui, le haineux "Figaro" et l’élection de 1879

jeudi 12 mars 2020, par René Merle

Document. J’ai présenté dans un article récent la honteuse évocation par le Figaro des funérailles de Blanqui : Le Figaro et les funérailles de Blanqui. Mais revenons trois ans en arrière. Nous sommes en avril 1879. Huit ans auparavant, le 17 mars, veille même de la Commune de Paris, Blanqui était arrêté par ordre du gouvernement « républicain » de Thiers. Au moment où Paris était en ébullition, le pouvoir avait saisi le rappel d’un événement sur lequel il avait promis qu’il n’y aurait pas de poursuites : le soulèvement parisien du 31 octobre 1870, contre la politique militaire jugée inefficace (pour ne pas dire plus) du Gouvernement de la Défense nationale, en particulier à Paris.
Après ses longues années de détention sous la Monarchie de Juillet, après son incarcération par la Seconde République que le Second Empire prolongera, voici donc Blanqui, à peine libérée, et à nouveau incarcéré.
Accusé d’avoir été l’inspirateur moral de la Commune, il sera condamné à la déportation, peine transformée, vu son âge [1], en détention à perpétuité. Une détention qui fut très dure.
Après la chute de la République conservatrice et le retour de « la République aux Républicain », une ardente campagne en faveur de l’amnistie de « l’Enfermé » proposa sa candidature à différentes élections législatives [2]. Il fut élu le 6 avril 1879 et son élection à Bordeaux la 20 avril apparaissait plus que probable.

Quatre jours auparavant, le 16 Avril 1879, le Figaro consacrait sa première page à une biographie de Blanqui, dont la conclusion donne la mesure de la haine que les Conservateurs vouaient au vieux révolutionnaire. La voici :

« On me sait trop poli pour que je dise d’un homme qu’il est un fou. Cependant il est certain que Blanqui doit avoir l’ébranlement cervical que j’ai constaté chez tous les cellulaires à long terme. Ajoutez à cela l’idée fixe de conspiration, - vous ne serez pas étonné que Blanqui, sans être un fou, soit un halluciné. Les Césars ont eu Héliogabale – les ultra-révolutionnaires ont Blanqui.
Blanqui – le grand maître du nihilisme français – sera-t-il député ? Cela ne regarde pas le portraitiste ! mais s’il est député, comme tout indique – quelle suprême apparition ! une vague de la tempête sociale porterait donc à la tribune ce mort civique – comme une vague de l’enfer, apportant un cadavre devant le Dante.
Ai-je donc peur ? Sur ma foi, non ! Le génie même de notre race est mis en question. C’est un blasphème que de ne pas le croire immortel ! Cette mer furieuse reculera d’autant qu’elle se sera avancée ! – C’est la loi des grandes marées !
Notre âme – si nous voulons la garder hautaine – ne mouillera pas même dans cette tempête le bout de son aile ! Donc, regardons cela avec curiosité ! De même l’oiseau posé sur le sable regarde la vague qui vient. – Il sait bien qu’il a des ailes !
Et quoi de plus curieux ! Mais imaginez donc ! Dans Bordeaux superbe et lumineux, ancien nid de ces harmonieux Girondins, dont Robespierre fit un salmis de rossignols, - Voici Marat qui sort vivant de sa baignoire [3] !...
Quelle trouvaille pour un peintre ! pleine de lueurs et de nuits ! – un violent Rembrandt ! Comme j’eusse étudié cette vision, si je n’avais pas pressenti au sommet du tableau l’image de la patrie ! la patrie, fille des grands ancêtres – La France de Louis XIV – de 1789 – de Napoléon ! La patrie était là, immmobile et triste… Stabat mater dolorosa !
Ignotus ».

Cette évocation de la Patrie condamnant la Révolution est doublement perverse : d’abord parce que dans son opportunisme sensible à l’air du temps Le Figaro évoque 1789, qui fut quand même une révolution, ensuite parce que dans sa brève liberté retrouvée après la chute du Second Empire, Blanqui fut un chantre sans nuances, et parfois un chantre chauvin de la défense nationale contre l’envahisseur.
Mais ce coup de pied de l’âne n’empêcha pas Blanqui d’être élu à Bordeaux, et bientôt d’être libéré.

Notes

[1Blanqui était né en 1805

[2On consultera avec profit : Maurice Dommanget, Auguste Blanqui au début de la Troisième République, Paris, Mouton, 1971 - Mouton-Walter De Gruyter, 1991. Consultable sur Internet

[3Allusion à l’assassinat de Marat et au tableau de David. Cf. : Baudelaire, "le divin Marat".

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