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Et Dieu dans tout ça ? (2. Le parallèle de l’intolérance)

samedi 28 mars 2020, par René Merle

J’ai évoqué dans un article précédent l’utilisation nationaliste du christianisme par deux super puissances, les Etats-Unis et la Russie :
Cf. : Et Dieu dans tout ça ? (1 - États Unis - Russie : le Dieu des peuples élus).
Il serait intéressant aussi, en ce qui concerne le christianisme, de s’attarder sur la prégnance étatique de l’orthodoxie dans d’autres états [1], du protestantisme [2], d’énumérer les nombreux pays, de Malte à l’Amérique du Sud, où le catholicisme est religion d’état, d’évoquer l’Allemagne du Gott mit uns où État et religions sont séparés, mais partenaires [3]. Intéressant aussi de signaler en Afrique et en Amérique du sud une poussée évangéliste (christianisme évangélique) qui n’a rien d’innocent si l’on considère ses liens politiques avec les Etats-Unis et la droite suprématiste.

Mais venons en aujourd’hui au très large parallèle qui, de la rive nord de la Méditerranée à l’Asie du Sud-Est, en passant par le Moyen Orient et la péninsule arabique et l’Iran, court jusqu’au Pakistan, à la République indienne, et au-delà…
Un parallèle qui aujourd’hui est de plus en plus celui de l’exaspération et de l’intolérance religieuses. Un parallèle où l’immense majorité des humains croit en l’existence et la prégnance d’un Dieu créateur, tout puissant, qui a édicté les règles de vie de ses fidèles, un Dieu jaloux qui n’en tolère pas d’autres.

Dans une grande majorité de ces pays, où l’Islam a depuis longtemps submergé l’antique présence chrétienne [4], l’Islam est religion d’état, un Islam partagé conflictuellement entre Sunnites et Chiites (comme quoi, et nous en avons su quelque chose avec nos guerres de religion, on peut adorer le même Dieu et s’entretuer), un Islam souvent intolérant, quand il n’est pas totalitaire. Si certains pays où l’Islam est religion d’État tolèrent d’autres croyances, ainsi au Maghreb ou en Egypte (les Coptes chrétiens), il ne fait vraiment pas bon ne pas être musulman en Arabie Saoudite, en Iran, au Pakistan, (cinquième pays le plus peuplé du monde, et second pays musulman).
On peut faire quelques remarques au sujet de cette prégnance de l’Islam :
— Contrairement à une idée très répandue, les Arabes ne représentent que 20% de la population musulmane. L’Indonésie, l’Iran, le Pakistan, la Turquie ne sont pas des États arabes. Notons à propos de la Turquie, qui fut si longtemps laïque depuis Mustapha Kemal, qu’aujourd’hui le Président, en successeur affirmé du Sultan commandeur des croyants, dont il reprend les symboles, se pose en champion mondial d’un islam à la mode « Frères musulmans », et rassemble des foules immenses autour de son national-islamisme quelque peu dictatorial et conquérant. Il développe ses initiatives culturelles et religieuses sur les Balkans jadis ottomans, et son interventionnisme armé en Lybie.
— La criminelle intervention « occidentale » en Irak, génératrice du chaos que l’on sait, a mis fin à un régime laïque et pluri religieux ennemi de l’Iran totalitaire [5]. Dans ce chaos, les fortes minorités chrétiennes ont souvent été réduites à l’émigration [6]. Et de ce chaos naquit Daesh, qui, en Irak comme en Syrie [7], par des crimes de guerres inouïs, a voulu éradiquer la présence chrétienne et celle des Yésidis aux antiques croyances.
— Beaucoup d’islamistes qui dans les pays occidentaux réclament la pleine liberté de culte jugent parfaitement normal qu’un seul culte soit imposé dans les théocraties islamiques [8].
 Tout près de nous, le Maghreb, avec lequel nous avons tant de liens, présente un contraste saisissant entre l’aspiration à la démocratie qui s’est manifestée et se manifeste de cent manières - en Algérie (dirigée par le complexe militaro-politique), au Maroc (où le Roi - Sultan, « descendant du Prophète » - rigoureux commandeur des Croyants, cumule fonctions civiles et religieuses), en Tunisie (où l’islamisme « modéré » est majoritaire électoralement) -, et l’islamisme politique totalitaire qui est prêt à utiliser cette démocratie pour accéder au pouvoir. L’Algérie en a cruellement payé le prix dans la décennie sanglante de 1991-2002. Et les démocrates algériens nous reprochent aujourd’hui notre mansuétude sur notre sol à l’égard de ce même islamisme :
La menace de l’islamisme européen

Au cœur de ce Proche Orient tourmenté, l’État juif d’Israël s’en tire bien, à sa façon, en mêlant les dimensions religieuse, éthique, ethnique.
Ici le prosélytisme religieux se tourne seulement vers la diaspora juive, appelée à rejoindre « l’État de tous les Juifs », puisque la divinité a contracté une alliance avec le peuple d’Israël, promettant de le prendre comme trésor entre tous les peuples… et de lui redonner un État. Le Judaïsme n’est pas religion officielle en Israël, où la liberté de culte est reconnue. Mais le statut personnel de chacun est régi par la communauté religieuse à laquelle il appartient ou à laquelle il est censé appartenir. Ainsi il n’y a pas de mariage civil sur le territoire de l’État.

Mais revenons à notre parallèle de l’exaspération religieuse.
Au-delà du Pakistan musulman intolérant, l’hindouisme, ce brahmanisme aux très lointaines origines, troisième religion au monde, rassemble 80 % de la population de la République indienne. Mais d’autres religions sont aussi présentes, notamment l’Islam (14 % de la population, ce qui fait quand même de la République indienne le troisième état à population musulmane, après l’Indonésie et le Pakistan), le christianisme (notamment au Kerala), etc.
L’hindouisme n’est pas structuré par une institution cléricale organisée. Ce qui permet aujourd’hui au gouvernement, porté par un parti hindouiste totalitaire à tendances fascistes, de vouloir l’incarner en menant campagne pour l’Hindutva, « une nation, une religion », et de s’opposer frontalement à ceux qui défendent l’égalité des citoyens et la liberté des minorités religieuses. Les récents massacres de musulmans ont pu déciller les yeux de ceux qui, en Occident, pensaient se retrouver dans la sagesse et la tolérance immémoriales de l’Inde.

Poussons un peu plus à l’Est. Au Myanmar (Birmanie), lz bouddhisme est religion d’État [9]. Le bouddhisme jouit en Occident d’un préjugé très favorable : il développerait la sagesse et la conscience, proposerait une mode de vie qui mène à la paix intérieure et au véritable bonheur. Qu’en pensent au Myanmar les musulmans qui, de persécuteurs au Pakistan, deviennent ici des persécutés par le bouddhisme d’État. En témoigne le drame des musulmans Rohingyas qui doivent fuir vers le Bangladesh musulman voisin.

La pointe orientale du bloc musulman est l’Indonésie, le premier pays du monde en population musulmane. Si constitutionnellement plusieurs religions sont reconnues, on doit se souvenir de l’ardeur avec laquelle, en 1965, les milices musulmanes massacrèrent en quelques jours des centaines de milliers de communistes ou présumés tels.
Chez son voisin, le richissime sultanat pétrolier de Brunei (sur l’île de Bornéo) le sultan Hassanal Bolkiah, a récemment instauré la loi islamique.

Je n’entrerai pas ici dans le cas de l’Indochine et de la Chine laïques, où l’univers religieux mêle les valeurs de confucianisme, de taoïsme, de bouddhisme, du culte des ancêtres, et n’implique aucune structuration ecclésiastique [10].

Par contre, nous retrouvons à l’extrémité de notre parallèle des Philippines à 90% chrétiennes et essentiellement catholiques (fruit de la lointaine colonisation espagnol. La séparation de l’église et de l’É est proclamée, ainsi que la liberté de culte. Mais des tendances politiques séparatistes se réclament de l’Islam, ainsi, au Sud de l’archipel, la rébellion islamique du Front de libération Moro, s’est opposé à l’armée gouvernementale depuis 1969, jusqu’aux accords de paix de 2019..

Ce bref, et donc bien schématique regard sur ce parallèle de l’exaspération religieuse n’apprendra certes rien aux spécialistes. Mais, puisque nous nous arrêtons sur ces terres de l’Asie du Sud-Est, peut-être sera-t-il utile à ceux dont le regard sur ces terres exotiques se résume dans le souvenir d’un voyage éclair low cost, avec safari photos dans le meilleur des cas, et exploitation sexuelle de la misère humaine dans le pire des cas.

Notes

[1La Grèce, par exemple, où la Constitution est promulguée au nom de la sainte trinité, et où la mention d’appartenance religieuse, orthodoxie de préférence, est obligatoire sur la carte d’identité. Pour détourner par l’ironie cette obligation, des laïques grecs ont mentionné sur leur carte leur adhésion à l’antique mythologie hellène

[2Ainsi l’Angleterre (et non tout le Royaume Uni) où l’anglicanisme est religion d’État

[3Lors de leur prise de fonction, le chancelier fédéral et les ministres fédéraux prêtent devant le Bundestag le même serment que celui prévu à l’article 56 de la Loi fondamentale pour le cas du président fédéral :
« Je jure de consacrer mes forces au bien du peuple allemand, d’accroître ce qui lui est profitable, d’écarter de lui tout dommage, de respecter et défendre la Loi fondamentale et les lois de la fédération, de remplir mes devoirs avec conscience et d’être juste envers tous. Que Dieu me vienne en aide ! »
La dernière phrase peut être omise, et certains ne l’ont pas prononcée.

[4Notons l’exception du Liban, où la population est partagée entre deux parties, grosso modo égales, Chrétiens et Musulmans, et où ce partage religieux structure constitutionnellement l’État

[5On se souvient du terrible conflit qui opposa l’Irak et l’Iran, de 1980 à 1988

[7On a pu constater que, volens nolens, les Chrétiens de Syrie ont soutenu le régime qui les tolérait

[8Ce qui me fait penser à ma jeunesse communiste où notre engagement s’écartelait entre la défense du pluralisme politique « chez nous » et à l’approbation du Parti unique en URSS.

[9Il ne l’est pas en Thaïlande voisine où la majorité de la population est bouddhiste

[10Je n’évoque pas bien sûr le cas très différent des religions chrétienne et musulmane, très minoritaires mais bien présentes, religions qui n’ont jamais pu devenir nationales ici, car par définition elles excluaient cette osmose tolérante des trois religions fondamentales

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