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Jean Longuet, au lendemain du Congrès de Tours, 2 janvier 1921

mardi 19 mai 2020, par René Merle

Quand l’unité se défit

Je me suis toujours demandé ce que j’aurais fait si, militant socialiste SFIO en décembre 1920, j’avais été placé devant l’alternative de "rester dans la vieille maison" ou de m’engager dans l’aventure communiste.
Pour mon grand-père, ouvrier socialiste, le choix avait été de demeurer socialiste[[Il disait : "Aquelei communisto, pican troou fouart" (notation poétique) : "ces communistes, ils tapent trop fort".
Mon père, né en 1911, avait dès sa majorité adhéré au Parti socialiste. C’est dans la Résistance qu’il rencontrera les communistes, et les rejoindra.
Et je suis donc né dans le sérail communiste.

Il n’est pas question ici de refaire l’historique de la crise de la social-démocratie française à l’issue de la guerre de 1914-1918, et de son aboutissement au Congrès socialiste de Tours, avec la scission entre partisans (majoritaires) de l’adhésion à la IIIe Internationale (communistes) et minoritaires désireux de maintenir la « vieille maison » SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière).
Je veux seulement reprendre ce document déchirant de sincérité et d’accablement que signa, au lendemain du Congrès, Jean Longuet, directeur du quotidien socialiste Le Populaire.
Militant actif et courageux de longue date, Longuet (petit-fils de Karl Marx) avait essayé sans succès d’ouvrir une « troisième voie » entre les partisans de la IIIe Internationale et les opposants résolus. Le ton de son article montre combien il fut bouleversé par cet échec.
Sur Jean Longuet, on consultera l’ouvrage indispensable de Gilles Candar, Jean Longuet. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Presses Universitaires de Rennes, 2007. Je vous en donne ici la présentation par l’éditeur :
« Petit-fils de Karl Marx, fils d’un communard proudhonien, neveu de Paul et Laura Lafargue, Jean Longuet est mêlé dès son plus jeune âge à la vie de la gauche politique et intellectuelle française comme à celle du socialisme international. Journaliste, avocat, militant, responsable de la politique internationale de la SFIO, il est confronté aux principaux drames du XXe siècle : la guerre, la révolution, les dictatures. À la tête d’un courant qui se veut à la fois pacifiste, patriote et internationaliste pendant la Grande Guerre, homme de l’unité socialiste et de la reconstruction, il est récusé par Lénine et les bolcheviks et ne peut empêcher la scission de Tours (1920). »


Le Populaire, journal socialiste du soir, 2 janvier 1921
« Après la catastrophe
« Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, il n’est pas un militant de bonne foi qui niera que nous ayons tout fait – tout ce qui était humainement possible – pour éviter au Socialisme français, à la classe ouvrière de notre pays, ce malheur terrible.
Depuis des mois, nous ne cessions, Cassandre socialiste, d’annoncer à des camarades aveuglés, fanatisés, l’inévitable conséquence de leur politique, de leur soumission aveugle aux ordres de Moscou – qui, consciemment et systématiquement, ainsi que le proclame le manifeste de Berne, poursuit dans tous les pays du monde cette besogne de ruine et de haine, croyant ainsi, - les malheureux – servir la cause de la Révolution Universelle et en retardant seulement la victoire finale par des luttes fratricides et par la plus dangereuse dispersion des forces révolutionnaires.
Pendant tout le Congrès, nous avons, avec de fidèles et loyaux frères de combat, poursuivi désespérément notre action malgré l’intransigeance aveugle des uns, le scepticisme désenchanté des autres, criant de toutes nos forces aux deux fractions extrêmes du Congrès que pour sauver le Parti, il fallait consentir les sacrifices les plus lourds – parce qu’aucun ne leur couterait bien cher à côté de ce [].
Si l’irréparable – ou du moins ce qui ne pourra être réparé qu’au prix d’efforts surhumains – s’est accompli, on ne fera croire à personne que c’est parce qu’une « conjuration » avait été tramée parmi nos camarades de la droite du Parti.
Il suffit pour faire justice de cette accusation d’avoir assisté au Congrès de Tours, au moment où de Blum à Frossard tous les yeux étaient remplis de larmes, d’avoir vu au milieu des sanglots de Verfeuil et de Sembat, les ricanements indécents d’un certain nombre de « communistes éprouvés », l’absolue indifférence des « tard-venus » jeunes ou vieux qui ne connaissent rien de nos luttes passées, de notre fraternité d’armes d’un quart de siècle ou plus, d’avoir compris que ces cœurs ont été desséché à un tel point par le sectarisme qu’ils sont capables des pires forfaits pour la victoire d’une formule ou d’un dogme.
Le télégramme abominable de Zinoview – un des membres les plus sympathiques du nouveau parti communiste me disait hier soir : « C’est sans doute un grand révolutionnaire, mais c’est aussi un voyou » - avait pris une valeur de symbole. Il nous faisait à tous comprendre de manière tangible le traitement que le Comité Exécutif de la Troisième Internationale applique à ceux qui acceptent de se soumettre à son knout. En refusant de le repousser comme il convenait par des paroles fières et mesurées, la majorité montrait quel régime nous était réservé demain dans un parti où l’on devenait indésirable.
Dans son manifeste, le nouveau Parti affirme – en rééditant une pédantesque et ridicule déformation de la terminologie marxiste déjà apportée au Congrès par Vaillant-Couturier – que c’est avoir l’esprit « petit bourgeois » que de montrer la dignité qui distingue l’homme libre de l’esclave.
C’est au contraire une qualité éminemment prolétarienne, que la fierté de soi-même, de son Parti et de sa classe. Notre camarade Hilferding le disait avec force à Halle. Et le plus modeste de nos ouvriers et de nos paysans, au fin fond de nos campagnes, exprime couramment cette pensée lorsqu’il vous dit, avec une nuance suprême de mépris, en parlant du camarade servile et humble, qui ne sait pas se tenir devant les puissants « C’est une lèche-botte ». Ils emploient même d’habitude une expression beaucoup plus rabelaisienne.
Ainsi s’est produite la catastrophe. Et alors nous avons soudainement vu le plus étrange changement d’attitude chez ceux qui n’avaient rien fait pour éviter la déchirure, bien au contraire. Je ne parle pas de Frossard, ni de Renoult – encore que leurs tentatives aient été faibles et hésitantes – mais de tous ceux qui s’accrochaient à eux pour les paralyser. Soudainement édifiés sur les conséquences désastreuses de leur politique, ils étaient atterrés, confondus – ou affectaient de l’être. Ils se répandaient en imprécations contre des camarades qu’ils n’avaient rien fait pour retenir. Ils continuent, mais il est bien temps !
Et aujourd’hui voici donc l’Unit glorieuse, que Jaurès nous avait donnée, brisée, notre Parti divisé en deux tronçons. Nous avons, pour notre part, reconstitué un morceau d’unité socialiste – un Parti où de Paul-Boncour à Paul Faure, de Renaudel au signataire de ces lignes, il y a une grand variété de nuances, de « tendances » socialistes, où nous comptons des milliers de vieux militants sincères de Paris et de province, les meilleurs propagandistes, et 55 députés sur 69.
Nous entendons mener une action nettement socialiste-révolutionnaire, assurer ce renforcement de la discipline et cette élimination des éléments hétérogènes – des pratiques et des idées sinon des hommes – que nous avions toujours été prêts à poursuivre dans le Parti unifié.
C’est en vain qu’on essaie d’exploiter contre nous notre présence aux côtés de camarades que nous avons âprement combattus depuis six ans, et qui ne sont qu’une petite minorité du pays socialiste. Nous continuerons à combattre de toutes nos forces, aujourd’hui comme hier, tout ce qui dans leur tactique ou leur doctrine nous semble périlleux, tout en respectant leurs convictions – comme nous avons vainement demandé qu’on respectât les nôtres.
Par-dessus tout, c’est pour le rétablissement de l’unité – de l’unité totale entre tous les socialistes – que nous lutterons au sein du Parti socialiste, comme nous espérons que d’autres voudront combattre au sein du nouveau Parti communiste. Et, puisque nous sommes au jour des souhaits, formulons, camarades, le vœu ardent que notre unité soit rétablie au plus tôt dans la dignité et le respect des convictions de tous !
Jean LONGUET. »

1 Message

  • Sans partager le sentiment de Longuet que cet article me rappelle opportunément à juste titre, et bien que n’ayant pas vécu comme lui ce moment et la période, ce qui ne m’autorise pas à porter un jugement laminaire, je me remets en tête la réflexion de Lénine lui-même sur la russification du mouvement ouvrier par les bolchevics. Et la mets en rapport avec le siècle dernier, la tragédie des évènements, les espoirs, les réussites et les échecs.
    Pierrot

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