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À propos de Marx...

dimanche 29 mars 2020, par René Merle

Dans son Marx XXIe siècle. Textes commentés, Paris, Éditions Textuel, 2012, Philippe Corcuff refuse le faux choix "de gauche" qui voudrait que les marxistes aient tendance à privilégier le collectif contre l’individuel, et, ce faisant, à laisser le monopole de l’individu, de ses aspirations, de ses frustrations, de ses souffrances, aux tenants du capitalisme libéral.
Philippe Corcuff insiste au contraire sur le fort attachement de Marx à la figure de l’individualité, tant comme appui de la critique du capitalisme que comme horizon de l’émancipation sociale.
Nombre d’historiens de la Première Internationale ("Association internationale des travailleurs", créée en 1864) ont d’ailleurs montré l’inanité d’une opposition "marxistes - anarchistes", selon laquelle les seconds privilégiaient alors la valeur de l’individu, alors que les premiers ramenaient cet individu à sa seule appartenance de classe. L’enjeu du conflit, bien réel, entre les deux courants, se situait vraiment ailleurs...
Découverte ? Que non pas... En fait, le rapport de Marx à l’individu, aux individus, est structurellement lié à sa conception de l’histoire de l’évolution des sociétés. Denis Collin (Comprendre Marx, Armand Collin, 2006, 2e ed. 2009) a présenté de façon lumineuse (cf. en particulier le début du Chapitre II, "Le matérialisme et le processus historique") "la primauté marxienne de l’individu vivant" : "la société n’est qu’un nom pour la pluralité des individus vivants, mais non pas des individus qui sont autant de monades isolées les unes des autres (ce qui serait une autre forme d’abstraction) mais des individus qui vivent dans et par les relations ("le commerce") qu’ils établissent avec les autres." Ce ne sont pas des entités abstraites (forces de production, rapports de production, etc.) qui font l’histoire, et encore moins l’Histoire qui jouerait les maîtres d’œuvre : ce sont les individus réels, tels qu’ils vivent, tels qu’ils œuvrent, tels qu’ils produisent... Et l’horizon de l’utopie communiste ne peut qu’être celui de l’émancipation des individus...
Les hommes font donc l’histoire (dans les conditions dont ils héritent des générations précédentes)... Mais à vrai dire l’horizon de Corcuff est ailleurs. C’est celui de la métamorphose en militants de ces hommes aliénés, et de l’enrichissement, voire la mue complète, qu’entraîne pour chacun d’eux cet engagement.
Philippe Corcuff rappelle le propos de Marx dans L’idéologie allemande (1845-1846) : « dans l’activité révolutionnaire, se changer soi-même et changer ces conditions (les conditions sociales de l’émancipation des individus) coïncident  ». Les lecteurs du regretté Lucien Sève doivent s’en féliciter ! Mais ne réveillons pas l’ombre d’Althusser et le vieux (et faux ?) débat marxisme humanisme - antihumanisme.
Dans cette perspective ouverte par Corcuff, on peut alors se demander : quid de l’individu Marx, si formidablement encensé post mortem dans l’exposition quasi-religieuse des profils (Marx, Engels, Lénine... et la suite) ?
Il n’est pas question de chercher en Marx, comme chez tant de philosophes antiques, un "maître de vie". Vivre en philosophe ? La philosophie est-elle une pratique vécue des vertus et pas seulement discours... selon la philosophie... "Cet effort sur soi est nécessaire, cette ambition - juste. Nombreux sont ceux qui s’absorbent entièrement dans la politique militante, dans la préparation de la Révolution sociale. Rares, très rares, ceux qui, pour préparer la Révolution, veulent s’en rendre dignes" écrivait Georges Friedmann, homme de savoir et d’engagement, dans La Puissance et la Sagesse, Paris, Gallimard, 1970.
Marx maître de vie ? Sans doute pas... Mais il est permis de se demander, dans la genèse et le développement de ce formidable courant de pensée, un peu vite baptisé "marxisme" ("marxisme/s ?), quelle place, quel rôle réel et concret pour l’homme Marx, en tant que chercheur, en tant que militant, et, en même temps, sans voyeurisme, en tant individu corseté au quotidien par l’idéologie victorienne ?
J’ai déjà eu l’occasion de signaler le texte terrible qu’Althusser écrivit, sans le publier, deux ans après le drame meurtrier de 1980, et qui mérite relecture :
Althusser faute Diderot
Althusser, l’homme de la fameuse "coupure épistémologique", le chantre d’un marxisme dégagé des rêveries humanistes marxiennes d’avant 1845, y proclame l’inanité, au regard de ce qu’est véritablement la lutte des classes, du « bavardage théorique » d’un Marx qu’il avait adulé. Critique de Marx, qui est en même temps, implicitement une autocritique de son propre militantisme théorique borné par les quatre murs de la rue d’Ulm...
Althusser fonde sa critique sur la séparation que, dans sa critique du programme des socialistes allemands en 1875, Marx entérine entre la théorie, domaine réservé aux intellectuels, sinon en chambre, à tout le moins en bibliothèque, et la réalité vécue des militants ouvriers... Marx dit "le Vrai théorique" mais le garde pour lui, sans intervenir dans les affaires du Parti allemand.
Et, remontant à la source, Althusser pointe le déphasage entre le Marx d’avant 1848, bataillant avec les concepts hégéliens, et ses rudes camarades, premiers communistes aux confins de l’artisanat et de la condition ouvrière, qui n’ont que faire de la négation de la négation, mais savent de quoi ils parlent quand ils parlent de l’exploitation...
Ainsi, Marx n’aurait été, dans l’addiction et la boulimie, qu’un militant de la théorie, enclos dans sa bibliothèque, sourd aux vacarmes du monde...
C’est faire fi un peu vite de "l’engagement concret" de Marx journaliste et organisateur (pour employer le jargon convenu) tant dans la presse révolutionnaire rhénane, que dans la Ligue des Communistes, avant la fin des espérances révolutionnaires de 1848-1851... Engagement "concret" qu’il ne quittera pour la recherche théorique, à partit de 1851-1852, en constatant l’inanité des espérances révolutionnaires immédiates de ses compagnons.
Mais ce serait aussi faire fi un peu vite de ses liens constants avec le chartisme (voir sur ce site) et de son rôle majeur dans la création (1864) et le développement de l’Association internationale des Travailleurs (Première Internationale), jusqu’à un nouveau repliement dans la recherche après la fin de la poussée révolutionnaire de 1871.
Marx fut sa vie durant un participant actif de l’activité révolutionnaire. Il n’en reste pas moins, à l’évidence, qu’il avait choisi une vie de théoricien qui se voulait indépendant matériellement (en fait d’un chercheur acculé à la misère tant qu’Engels le manufacturier n’apportait pas de quoi vivre, et de quoi tenir son rang). Et ce faisant, tout en s’autoproclamant découvreur et diffuseur d’une doctrine, il n’en apparaissait pas moins aux militants ouvriers de sa mouvance (allemands, anglais, belges, français), et quelle que soit leur révérence, comme un "Alien". On peut en juger par leurs interventions dans les premières années de l’Internationale : si, comme le proclamaient ses statuts, l’émancipation des travailleurs ne pouvant être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, il aurait été malséant de porter à la tête de l’Association un "travailleur de l’esprit", qui penserait pour eux...
Marx fut un père attentif, quelque peu gentil tyran domestique (cf. la belle introduction de Michelle Parrot à Les filles de Karl Marx. Lettres inédites, Albin Michel, 1979). À leurs trois filles, malgré la gêne extrême et parfois la misère, le couple Marx assurera une éducation de jeunes bourgeoises de leur temps victorien, tout en leur ouvrant des horizons idéologiques que les vraies jeunes bourgeoises n’avaient évidemment pas...
On pourrait s’en tenir à ce constat.
Pour autant, sans porter le moindre jugement, on peut aussi regarder à côté, du côté du fils caché. J’en ai déjà parlé [Frédéric Demuth, 1851-1929].
Et j’y reviens.
En 1997, Bernard Chartreux publiait Hélène et Fred (Éditions théâtrales), la première partie de son spectacle Karl Marx théâtre inédit. Entre tendresse et véhémence, Hélène et Fred interpellent Marx devant sa tombe londonienne... Hélène, c’est Hélène Demuth, la jeune et fidèle servante que les aristocrates parents de l’épouse de Marx ont vouée à servir les Marx et leurs enfants. Fred, c’est Frederick Demuth, le fils qu’Hélène a eu de père inconnu en 1851, dont plus tard Engels endossera la paternité pour faire taire les rumeurs sur la responsabilité de Marx. Mais Engels aurait révélé la vérité sur son lit de mort à la dernière fille de Marx, Eleanor, déjà brisée devant le destin de ce garçon confié dès le berceau à une pauvre famille ouvrière, et devenu lui même ouvrier... "Il est possible que je sois très "sentimentale", mais je ne peux m’empêcher de trouver que Freddy a été toute sa vie victime de l’injustice. Quand on regarde les choses bien en face, n’est-il pas extraordinaire de voir à quel point on pratique rarement toutes les vertus qu’on prêche... aux autres ?" écrivait (26 juillet 1892) à sa sœur Laura Eleanor la rebelle, la militante, l’écorchée vive [1].
D’autres ont renchéri [2].
Je comprends la réaction d’Eleanor la rebelle, dont le monde s’effondra à cette révélation.
Pour autant, et nous retombons sans les débats actuels sur la valeur d’une œuvre comparée à la valeur d’un homme, ou plutôt de ses défaillances, je me refuse absolument de faire comme le philosophe de Caen, qui dézinguait Freud et d’autres, dont Marx, sur la foi de considérations plus ou moins avérées concernant leur intimité.
Par contre, dans la rage dévastatrice d’Althusser, brûlant ce qu’il avait adoré, je me retrouve confronté à une évidence, la distorsion entre tant d’intellectuels qui ont embrassé le marxisme, (des plus prestigieux aux plus modestes instits qui peuplèrent le PCF des années 70, j’en fus), et la réalité vécue d’un monde ouvrier dont ils se faisaient volontiers les porte paroles, et auquel ils assignaient le rôle d’accoucheur de la Révolution.
Je fais toujours mien le couplet que l’ouvrier Pottier [3], caché dans Paris au lendemain de la dernière barricade sur laquelle il avait combattu, qui écrivait dans ce qui deviendra un hymne de révolte, l’Internationale :
Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs sauvons-nous nous-mêmes !
Décrétons le salut commun !

Je le fais mien, mais je ne fais pas partie des « producteurs », et j’attends toujours qu’ils décrètent le salut commun sur lequel, comme Marx, comme Althusser (mais à mon infiniment petite échelle), je ne fais que gloser.

Notes

[1Les filles de Karl Marx. Lettres inédites, Albin Michel, 1979

[2À lire : Juan Goytisolo La saga de los Marx, 1993 Mondadori ; la longue vie des Marx, Fayard, 1995

[3Voir le mot clé : Pottier.

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