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Arte, histoire du trafic de drogue

samedi 4 avril 2020, par René Merle

Vous avez peut-être vu le long documentaire qu’Arte vient de consacrer à l’histoire du trafic de drogue.
Si ce n’est pas le cas, allez donc vite sur Arte Replay ou sur le site de la chaine.
En voici la présentation :

« Comment, deux siècles durant, les pouvoirs en place ont fait naître et prospérer le commerce des drogues, envers occulté du libre-échange. Cette fresque dense et limpide pulvérise les idées reçues en démontrant l’impasse de la prohibition.
Au XIXe siècle, l’opium se répand à travers toute l’Asie, sous l’impulsion des puissances coloniales. Parallèlement, l’industrie pharmaceutique occidentale découvre des produits miraculeux : morphine, cocaïne, héroïne. L’addiction devient un fléau mondial et un enjeu de santé publique ; la prohibition va progressivement s’imposer. L’interdit donne naissance aux premiers réseaux du trafic de drogue, qui ne vont cesser de chercher la protection des États. Cette criminalité connaît un essor sans précédent pendant la guerre froide, quand les services secrets utilisent les drogues comme un instrument politique. Les États-Unis en paient le prix : en 1970, un tiers de leurs soldats au Viêtnam sont accros à l’héroïne. Un an plus tard, le président Richard Nixon lance la guerre contre la drogue.
Héroïne, cocaïne : deux produits qui pèsent aussi lourd dans l’économie mondiale que le pétrole ou le textile. Ces drogues, responsables en deux siècles de millions de morts, ont d’abord été mises au point, le plus légalement du monde, par l’industrie pharmaceutique occidentale. Les systèmes bancaires et les services secrets du monde entier, en lien plus ou moins direct avec des organisations criminelles, ont contribué à les faire prospérer. La répression s’est toujours révélée impuissante à mettre fin à ce commerce immensément lucratif, car le secteur des stupéfiants, "le plus agile du monde", selon l’un des passionnants analystes interrogés ici, parvient à se recomposer chaque fois qu’un coup lui est porté. Surtout, les masses d’argent qu’il injecte dans l’économie mondiale ne cessent de remodeler les frontières d’une légalité dont Julie Lerat et Christophe Bouquet (Mafia et République) démontrent la porosité. Tissant avec fluidité archives, lumineux entretiens et, dans la dernière partie, séquences de reportages, leur brillant traité de géopolitique mondiale dévoile les logiques cachées du trafic de drogue et ses liens organiques avec les pouvoirs en place. »

Ce documentaire a l’immense mérite de remettre à l’heure les montres de ceux qui ne considèreraient la question que comme la lutte du Bien (les blancs chevaliers des Incorruptibles serviteurs des États) et du Mal (les trafiquants de tout poil, des Parrains aux fourmis de quartiers).
Pour ne nous en tenir qu’à l’entame du reportage, voilà une vérité bien ignorée par beaucoup de ceux qui ont de la Chine actuelle une vision tronquée.
Depuis que le capitalisme existe, il est fondé sur la mondialisation de l’extorsion du profit. Ainsi, c’est l’impérialisme britannique, puis l’ensemble des puissances « occidentales » qui ont violée militairement la Chine, l’ont forcée par les armes à recevoir l’opium cultivé sous les couleurs de l’Union Jack et à s’ouvrir au commerce capitaliste, et, ce faisant, ont déclenché un processus qui deviendra à terme incontrôlable.
Ce sont les impérialistes anglais, français, allemands et autres qui se sont emparés de zones entières du littoral chinois, et en firent, entre autres, des bases de diffusion de la drogue.
Ce sont ces mêmes impérialismes qui utilisèrent les fameuses Triades, enrichies par ce trafic, pour briser toute contestation politique et sociale dans ces concessions. Le tragique cas de Shanghai en est le plus sinistre exemple.
C’est l’administration coloniale française d’Indochine qui, non contente de contrôler officiellement la vente de l’opium, en a encouragé le trafic pour équilibrer ses comptes.
Etc. etc.

Et, pour en venir à la période contemporaine, ce documentaire peut déciller les yeux de ceux qui n’ont vu dans la guerre froide que la lutte du Bien, les états « occidentaux » sous l’égide étasunienne, contre l’hydre communiste, ceux qui aujourd’hui encore mettent tranquillement dans le même sac nazisme et communisme, sans être le moins du monde effleurés par la révélation du cynisme de ceux qui se réclament des Valeurs de l’Occident.
Mafia sicilienne remise en place par le libérateur US de 1943-1944 ; débris de l’armée du Kuo min tang réfugiés en Birmanie, maîtres du triangle d’or de la drogue et efficaces remparts contre le communisme chinois et indochinois ; sinistre tolérance puis utilisation des trafiquants dans la guerre civile colombienne et genèse de la terrible chape terroriste des narco-états centre américains, etc. etc.
Mais surtout, le documentaire met le doigt où ça fait mal en soulignant le lien incoercible actuel entre la finance capitaliste et les maîtres du trafic de drogue. Le Mal est au cœur du « libéralisme » capitaliste dont, depuis la chute du mur, on nous assurait qu’il serait porteur de prospérité économique et de promotion des Droits de l’Homme.
Après avoir visionné ce triptyque documentaire, j’ai mesuré combien ont eu raison ceux (et modestement j’en fus) qui dans la guerre froide (et chaude pour beaucoup) refusèrent l’adhésion aveugle au colonialisme et à l’impérialisme US. Je mesure aussi à quel point la gangrène de la drogue est congénitale à cet ultra capitalisme des marchés, maîtres du monde couverts de blanches hermines et de bénédictions divines… In God we trust…

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