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1844, Paris, les philosophes et les "Titans troglodytes"

jeudi 9 avril 2020, par René Merle

Voici les quelques lignes par lesquelles le sociologue Céléstin Bouglé [1], républicain dreyfusard et ami de Jaurès, ouvre les pages consacrées au séjour du jeune Marx à Paris, en 1844 :

« Heine avait flirté avec le saint-simonisme, dans sa belle période. Cette "réhabilitation de la chair" avait séduit son sensualisme. Il avait aimé le romantisme inconscient de ces "pêcheurs d’hommes", qui gardaient à ses yeux le mérite particulier de ne pas être égalitaires. Son livre sur l’Allemagne est dédié à Enfantin, qui le reçoit en Égypte, où, d’apôtre, il est en train de redevenir ingénieur. Lors même que Heine se sera détaché de cette religion manquée, il verra avec sympathie cheminer dans l’esprit public les idées qu’elle abritait.
De même il ouvrira un large crédit aux fouriéristes. Il admire Fourier arpentant le Palais-Royal. Chaque midi l’inventeur du phalanstère y vient, dit-on, attendre le millionnaire inconnu qui lui permettra de commencer ses expériences sociales. Des poches de sa redingote grise et râpée sortent le pain et la fiole de vin qu’il vient d’acheter pour son déjeuner frugal. Respect à ces inventeurs pauvres qui cherchent pour les pauvres la pierre philosophale ! L’heure sonne où leur pensée va être comprise. Un public se forme pour eux, un public qui est le peuple. Il veut décidément, pour en appliquer l’effort à de nouveaux problèmes, ressusciter l’esprit de la révolution.
On a souvent cité la page fameuse où Heine décrit ses visites aux ateliers du faubourg Saint-Marceau. Il est étonné et comme effrayé des livres qu’il y voit lire, des chants qu’il y entend chanter : "des livres qui avaient comme une odeur de sang, des chants qui semblaient avoir été composés dans l’enfer... rien que passion et flamme, flamme et passion." Heine ne se lasse pas ainsi d’attirer l’attention sur les "titans troglodytes" aux aguets dans les bas-fonds de la société. Le communisme, dit-il encore, c’est l’acteur qui n’attend que la réplique pour rentrer en scène et tout dramatiser. Les fidèles qu’il recrute ne sont, comme les Galiléens, qu’une poignée de visionnaires obscurs : qui sait si, comme les Galiléens, ils ne vont pas changer la face du monde ?
Quand le plus célèbre représentant de la jeune Allemagne, Gutzkow, visitera à son tour la France, "pays du symptôme", il cherchera lui aussi, dans les tendances communistes, les dominantes de l’époque. Plus nettement encore, dès 1842, Lorenz Stein, dans son "Histoire du socialisme et du communisme en France", déclarait : "Le temps des événements politiques en France est passé : la prochaine révolution ne peut plus être qu’une révolution sociale." Ce qui fait à ses yeux l’intérêt des systèmes qu’il décrit, c’est moins leur construction même (un universitaire allemand en a vu bien d’autres) que leur soubassement : sur la pierre du prolétariat ces églises sont bâties. Une classe se range derrière ces utopistes, prête à attaquer non seulement l’État, mais la "société civile".
En somme, à des degrés différents, les intellectuels allemands qui séjournent en France éprouvent l’impression que pour la vigueur et l’audace de la pensée philosophique l’Allemagne demeure sans conteste supérieure. En matière d’action politique, au contraire, les Français gardent une avance indéniable. Mais le moment est venu où l’action politique révèle ses insuffisances. Les questions qui priment tout sont dès maintenant les questions sociales. Pour les résoudre, ce ne serait pas trop, sans doute, d’une alliance intime entre les génies des deux peuples. Ainsi apparaît, comme un arc-en-ciel au dessus des nuages, l’idée de l’Alliance intellectuelle franco-allemande."

C’est dans ce contexte que Marx et Ruge arrivent à Paris fin 1843, afin d’y lancer leur revue critique Les Annales franco-allemandes (cf. : sur ce site)…

Notes

[1Chez les prophètes socialistes, par C.Bouglé, chargé de cours à la Sorbonne, Paris, Alcan, 1918

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